Véganisme: vertu morale ou imposture?

«Les recherches en comportement animal, en études de la douleur et en biologie cérébrale nous ont permis de retrouver chez plusieurs espèces animales des caractéristiques que nous avions l’habitude de considérer comme exclusivement humaines», relève l'auteur.
Photo: Damien Meyer Agence France-Presse «Les recherches en comportement animal, en études de la douleur et en biologie cérébrale nous ont permis de retrouver chez plusieurs espèces animales des caractéristiques que nous avions l’habitude de considérer comme exclusivement humaines», relève l'auteur.

La morale a grandement évolué au cours de l’histoire. Au milieu du XIXe siècle, lors de la première grande Exposition universelle à Paris, on présentait des autochtones provenant des différentes colonies françaises dans des cages, un peu comme un zoo le fait aujourd’hui avec les animaux, pendant qu’aux États-Unis l’esclavage était encore la norme. Des écrits de l’époque établissaient clairement une distinction entre les différentes « races d’humains », les castes inférieures étant jugées tenir davantage des animaux que de l’homme civilisé. Évidemment, avec une telle posture morale, l’exploitation de ces ethnies ne causait plus aucune difficulté, puisque l’exploitation animale avait toujours été considérée comme allant de soi.

Quel lien avec le véganisme, me direz-vous ? J’y viens. On pourrait croire que l’évolution normale de la morale devrait logiquement mener à l’inclusion des animaux sensibles à leur environnement et à la douleur dans ce « nous » égalitaire qui exclut toute exploitation. Toutefois, il faut voir qu’il n’y a pas eu d’évolution formelle dans notre positionnement par rapport au reste du vivant. De tout temps, les humains ont fait une distinction entre leur propre espèce et les autres. Le meurtre a toujours été la faute suprême et n’a jamais été considéré sur un pied d’égalité avec la mise à mort d’un animal. Même les esclavagistes devaient rabaisser les victimes de leur trafic à des bêtes pour justifier leurs agissements. Il y a donc eu évolution morale, mais au sein de notre propre espèce.

Il y a également eu une évolution morale dans notre perception de cet autre grand groupe que constitue le reste du vivant. Les recherches en comportement animal, en études de la douleur et en biologie cérébrale nous ont permis de retrouver chez plusieurs espèces animales des caractéristiques que nous avions l’habitude de considérer comme exclusivement humaines. La question est maintenant de savoir si l’évolution de cette morale va se poursuivre pour inclure graduellement les autres règnes, à savoir les végétaux, les champignons et autres micro-organismes. Si cette évolution est réellement basée sur les avancées scientifiques, il semblerait que oui. Des études de plus en plus nombreuses sur les végétaux font état de systèmes de communication interindividuels aériens ou mycorhiziens. Cette communication, plus efficace entre individus apparentés, sert à avertir les autres individus de se prémunir contre le broutement (sécrétion de composés chimiques, rétraction des feuilles, etc.). Même s’il est présentement impossible de statuer si les plantes ressentent ou non de la douleur, au sens humain du terme, elles synthétisent des anesthésiants lorsqu’elles sont blessées et leurs réseaux de cellules comportent des similarités frappantes avec les neurones du règne animal. La frontière entre les organismes vivants, du point de vue de la conscience, s’effrite.

Ces découvertes mettent en lumière que la principale distinction est encore une fois purement anthropomorphique. Puisque nous accordons naturellement à notre propre espèce un statut supérieur (pas par supériorité divine ou intrinsèque, mais parce que notre survie est plus importante pour nous que celle des autres espèces), certains ont étendu cette prétention aux espèces vivantes auxquelles il est possible de s’identifier. C’est pourquoi les mammifères et les oiseaux, par leur esthétisme, mais surtout par leur comportement qui nous rappelle notre propre humanité, sont toujours l’objet d’une protection et d’une attention plus importantes que les autres espèces animales. De la même façon qu’on a rabaissé certains humains au niveau animal pour justifier leur exploitation ou leur extermination, on élève certaines espèces vivantes au niveau de l’humain pour justifier leur protection intégrale. C’est malheureusement faire preuve d’aveuglement volontaire dans les deux cas.

Puisque cette distinction entre les espèces et les règnes du vivant quant au niveau de conscience est arbitraire, pourquoi certaines espèces peuvent-elles être exploitées à loisir et d’autres doivent-elles être épargnées ? Pourquoi ne pas considérer que toutes les espèces méritent notre respect et ont un droit égal à la vie ? Pourquoi ne pas reconnaître que notre propre espèce a aussi le droit de répondre à ses besoins et qu’il est naturel qu’elle le fasse ? Pourquoi ne pas vouloir protéger la nature en acceptant d’en faire partie intégrante ? Si on accepte ces postulats, le véganisme, ou toute doctrine visant à exclure la consommation de produit animal, n’a plus de raison d’être.

Que faire alors avec notre morale et nos enjeux éthiques ? Tout simplement utiliser notre intelligence pour répondre à nos besoins en limitant au maximum nos impacts sur la qualité de vie des organismes qui vont être consommés ou utilisés, de même que pour ceux qui cohabitent avec nous sans que nous les utilisions. Utiliser notre intelligence pour rendre leur existence la plus naturelle et leur mort la plus indolore et rapide possible. Tout simplement.

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26 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 5 mars 2019 03 h 27

    Une religion

    Le véganisme est une religion, c'est-à-dire qu'il se mêle de dicter leur conduite aux autres et de pratiquer le prosélytisme ou un certain activisme. Je prône, en cette matière comme en celle de l'esprit, de se mêler de ses oignons.

    • Pierre Desautels - Abonné 5 mars 2019 19 h 18


      Personne ne force personne en faisait un choix personnel. Il n'y a rien de religieux ou de spirituel là-dedans. Si des citoyens veulent se nourrir autrement, cela les regarde. Autrement dit, se mêler de ses oignons, cela s'applique à vous aussi.

    • Pierre Cloutier - Abonné 6 mars 2019 18 h 16

      @Pierre Desautels « Personne ne force personne... », dites-vous.
      Avez-vous déjà été en contact avec un végan ? Avez-vous déjà partagé un repas avec un végan ? Dans mon cas, j'ai peut-être été malchanceux mais mes végans à moi sont des emmerdeurs de premières classes. Ils ne parlent que de ça. Ils vous obligent à goûter les plats qu'ils ont cuisinés et ne vous lâchent pas tant que vous ne leur avez pas dit que c'est bon. Non seulement bon mais AUSSI bon que de la viande. Entre vous et moi, c'est loin d'être le cas mais, bon...

      Oui, les végans se comportent comme des religieux fanatiques. Ils refusent férocement que vous mettiez leurs dogmes en doute. Ils n'acceptent aucune exception à leur abstinence. Même un mariage, une grande fête, un événement très spécial ne justifiera jamais à leurs yeux, de manger, pour UNE fois, ce produit, la viande, qu'ils détestent à s'en confesser. Par exemple, un BBQ chez leur père. Non, ils vont apporter leur propre bouffe et passer la soirée à en parler, à la faire goûter et à se quereller avec ceux qui ne sont pas exactement de leur avis. J'en ai même rencontré un qui était tout fier de me montrer ses souliers en faux cuir et tout fier aussi de constater que j'avais pu être leurré par la ressemblance avec du « vrai » cuir. Ah, là, là...

    • Pierre Desautels - Abonné 6 mars 2019 22 h 00


      Vous généralisez. Je connais des végans, j'ai déjà mangé avec eux, et je n'ai jamais eu de problèmes. En tout cas, il étaient très respectueux, et des propos virulents que j'entends de certains mangeurs de viande, me font réaliser que parfois, ce sont eux qui semblent former une religion.

  • Jacques-André Lambert - Abonné 5 mars 2019 03 h 56

    Et les myxomycètes?

    Véganisme: vertu morale ou imposture?

    Pour moi, le véganisme est une proposition parmi d’autres.
    Digne, comme les autres, d’un débat.

    Suis-je pour ou contre les punaises de lit?
    À quel "règne" appartiennent les myxomycètes?
    Je m’y perds.

    Par instinct, je m’éloigne de quiconque décrète les voies de mon salut.

    Malgré l’horreur des cages, l’humain demeure le seul être qui s’en forge : pour lui-même et pour ses enfants.

    Tant que le véganisme demeure ce qu’il est - une utopie - ça me va.
    Une préoccupation salutaire et une conscience allégée.

    Pendant ce temps-là, au Yémen…

    • André Joyal - Abonné 5 mars 2019 11 h 31

      Brigitte Bardot à qui certains reprochaient de se soucier du sort des bébés phoques au lieu de celui des bébés affamés en Afrique, leur répondait: Et vous, que faites-vous pour les bébé africains?
      À mon tour, je vous demande M.Lambert : Pour le Yémen que faites-vous?

    • Jacques-André Lambert - Abonné 5 mars 2019 15 h 05

      André Joyal - Vous avez mis le doigt sur le bobo en moi.

      Je lutte pour imposer la nouvelle orthographe en vue de restaurer l’honneur des millepattes et des nénufars.

      Il faut choisir ses combats.

      Le Yémen à côté de ça…

  • Tomy Léné-Bradet - Abonné 5 mars 2019 07 h 51

    Enfin! L'apogée de la morale...

    "Même s’il est présentement impossible de statuer si les plantes ressentent ou non de la douleur, au sens humain du terme, " Donc pour résumer, même si aucune recherche ne démontre que les plantes peuvent physiquement souffrir, vous basez votre conclusion comme si c'était le cas...
    De plus, votre conclusion démontre très clairement un manque d'objectivité quand vous dîtes "Utiliser notre intelligence pour rendre leur existence la plus naturelle et leur mort la plus indolore et rapide possible" alors que l'on sait que les animaux, du moins une partie d'entre eux, peuvent souffrir. Donc si on devrait vraiment se fier à notre intelligence, ne faudrait-il arrêter de faire souffrir ceux que notre connaissance nous informe? Ou faudrait-il plutôt tenter de discréditer la morale de ceux qui nous forcent à remettre en question l'incohérence de notre mode de vie parce qu'on est trop bien là-dedans?

    P.S Je ne suis pas végane, mais je ne tente de prétendre que mon alimentation est aussi "morale" que le véganisme

  • Pierre Bernier - Abonné 5 mars 2019 08 h 13

    Évidence "écologique" !

    Notre espèce a le droit de répondre à ses besoins et il est naturel qu’elle le fasse ?

    Si on accepte ce postulat, le véganisme, ou toute doctrine visant à exclure la consommation de produit animal est sans fondement. Il en est de même de toute vision visant à "forcer" la nature pour satisfaire les "caprices" humains… fumeux!

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 5 mars 2019 15 h 47

      Oui, la nature est plus forte que les dogmatismes véganistes.

  • Martin Gibert - Abonné 5 mars 2019 08 h 17

    Et encore bravo pour le sophisme naturaliste

    "Pourquoi ne pas reconnaître que notre propre espèce a aussi le droit de répondre à ses besoins et qu’il est naturel qu’elle le fasse ?"