Quand l’État chérissait l’art underground

«Les artistes de la néo-avant-garde artistique des années 1960 et 1970 contestent l’art traditionnel et sa fonction interne dans le milieu de l’art», rappelle l'auteure.
Photo: Archives Le Devoir «Les artistes de la néo-avant-garde artistique des années 1960 et 1970 contestent l’art traditionnel et sa fonction interne dans le milieu de l’art», rappelle l'auteure.

La contre-culture s’est en grande partie développée dans les premiers regroupements hippies, au sein des communes. Des revues comme Logos, Le voyage et Mainmise y ont également beaucoup contribué. Suivant la maxime de Ian Dury, « Sex Drugs Rock Roll », les disciples de la contre-culture ont des relations sexuelles libres, consomment toutes sortes de drogues et évoluent au son de la musique rock. […] On assiste alors à l’émergence d’une culture « autre » et singulière, qui tente d’avoir droit de cité au sein de la société.

C’est dire donc que lorsqu’on entend le terme art underground, nous sommes portés à croire qu’il s’agit d’un art marginal, rebelle, inconnu ou mal connu des élites culturelles. […] Pourtant, la contre-culture en arts visuels, bien qu’elle fût contestataire et revendicatrice, voire néo-avant-gardiste et engagée, a pris naissance et s’est dessinée à l’intérieur du champ de l’art. La contre-culture n’a pas été récupérée par l’establishment, comme on a eu tendance à le penser.

Démocratie culturelle

Les artistes de la néo-avant-garde artistique des années 1960 et 1970 contestent l’art traditionnel et sa fonction interne dans le milieu de l’art, tout en lui attribuant un rôle émancipateur, grâce auquel il donnera naissance à de nouvelles formes d’art. Celles-ci pourront même être réalisées avec la collaboration de publics variés, et investiront des lieux inusités. Cette vision chez les artistes d’un art qui peut être fait par toutes et tous rejoint la nouvelle vision culturelle de l’État. Si la visée de la démocratisation de la culture est de rendre accessible la culture d’élite à un public plus large, celle de la démocratie culturelle est très différente. Cette dernière consiste à faire la promotion de la culture au sens large. Elle naît des traditions et des coutumes populaires et est produite par les gens eux-mêmes. […]

Dès 1968, on voit apparaître le terme « animation culturelle » chez les artistes et les groupes comme Fusion des arts et Maurice Demers, qui suscitent une autre idée de l’art, de l’artiste, du public, du financement et des lieux de diffusion. Si, d’un côté, le milieu artistique veut réinventer le monde avec le public, de l’autre côté, le gouvernement est prêt à réviser ses propres orientations en matière culturelle et à les adapter à une vision plus large, englobant les nouveaux publics participatifs que certains voudraient voir naître et proposant des activités d’animation socioculturelle répondant à leurs besoins. […]

Cette conception de l’animation socioculturelle suppose l’intervention d’un artiste animateur au sein d’une activité culturelle ouverte à de nouveaux publics, considérés comme des partenaires. Ces nouveaux publics sont diversifiés et sont invités à s’impliquer spontanément au sein de rassemblements volontaires — ils deviennent les producteurs mêmes de leurs propres biens culturels. On peut alors mettre en parallèle les caractéristiques du modèle de la démocratie culturelle et ce que l’artiste néo-avant-gardiste met en place. De cela découle une nouvelle vision, une autre façon de voir la fonction sociale émancipatrice de l’art, qui sera assumée de concert par l’artiste et le public, dans des espaces inusités pour la diffusion artistique, et qui profitera de nouvelles ressources financières. En outre, l’État et les artistes semblent désormais partager un ensemble de valeurs humanistes. Le financement proviendra des nouveaux programmes fédéraux Perspectives jeunesse (1971), Initiatives locales (1971) et Explorations (1973-1974) du Conseil des arts du Canada.

Mais plusieurs observateurs et observatrices ont critiqué ces programmes et les ont accusés de tenter de soumettre les jeunes au contrôle étatique. Ou au contraire, de lui échapper. Dans son autobiographie, le ministre Gérard Pelletier affirme, par exemple, qu’il était devenu dangereux de financer les emplois des jeunes cadets de l’armée au moment où le Front de libération du Québec (FLQ) était très populaire chez la jeunesse. Il considérait plus approprié de faire dériver les subventions des emplois d’été des cadets vers les autres programmes d’employabilité. Autrement dit, on ne voulait pas subventionner la formation militaire des jeunes membres du FLQ !

Les oeuvres underground réalisées avec un public s’inscrivent dans les nouveaux enjeux et tendances historiques en matière d’étatisation de la culture, dans le cadre de la mise en place d’un nouveau paradigme des politiques culturelles, celui de l’idéologie de la démocratie culturelle, qui vise entre autres à atteindre de nouveaux publics. La plupart du temps, ces oeuvres sont réalisées avec l’assentiment de l’État et des institutions culturelles et artistiques, au moment de l’élargissement d’un champ culturel dont la vision de l’art relève aussi de l’idéologie de la démocratie culturelle. Voilà la manière dont la contre-culture, dès sa naissance, a elle-même intégré les institutions.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue À bâbord !, février-mars 2019, no 78.

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1 commentaire
  • Philippe Dubé - Abonné 5 mars 2019 09 h 01

    C'est ce qu'on appelle du télescopage historique

    Je ne suis pas sûr de bien comprendre la prise de possition de l'auteure qui veut démontrer (par l'absurde j'espère) que le pour et le contre n'ont jamais existé en matière de contre-culture. Qu'en fait, le néo-avant-gardisme (néo-concept qui reste tout de même à définir) dont elle semble défendre la posture est une sorte de corps d'élite qui agit en éclaireur comme pour faire avancer la 'démocratie culturelle' et ce, dans un complice main dans la main avec l'État. Dans un monde où "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil"l'antagonisme des idéeset des valeurs ne semble pas exister. Mais est-il besoin de rappeler que le monde dans lequel nous vivons n'est pas un conte de fée et que toute grande oeuvre du domaine de la culture se forge au feu brûlant des oppositions, parfois au prix même de la vie des artistes qui la font. Culture, contre-culture, post-culture, c'est du pareil au même.