La bibliothèque sacrifiée

Les exemples d’écoles qui ont dû sacrifier leur bibliothèque au profit de classes supplémentaires se multiplient.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les exemples d’écoles qui ont dû sacrifier leur bibliothèque au profit de classes supplémentaires se multiplient.

Jusqu’à l’année dernière, mon école possédait une belle grande bibliothèque. Une bibliothèque qui aurait pu faire l’envie d’autres écoles. Vous savez, le genre de bibliothèque dont une école est fière…

L’année dernière, on allait à la bibliothèque pour découvrir la lecture dans un contexte calme et enveloppant. Les élèves, assis ou couchés sur des tapis, pouvaient profiter de leur « bulle », loin des bruits environnants de l’école…

On y allait pour faire des découvertes : auteurs, sujets divers, documents de toutes sortes… En petits groupes, les élèves pouvaient partager leurs lectures. Ils pouvaient faire une recherche ou encore s’initier à de nouvelles passions.

On y allait aussi pour exposer des travaux d’élèves. C’étaient de petits moments magiques qui permettaient d’échanger entre les classes ce qui se faisait de bien, de beau, de grand, dans notre école.

On y allait pour travailler en silence, seul ou avec l’orthopédagogue. Pour permettre aux élèves en difficulté d’être loin des sources de stress et de ne pas être déconcentrés par les autres, lors des évaluations.

De bibliothèque à… garde-livres

Puis, il y a eu la rumeur qu’une nouvelle classe devait s’ouvrir. On devait « trouver un local ». Vous me voyez venir, non ? La bibliothèque, NOTRE bibliothèque serait réduite à un « garde-livres ». Le même principe qu’un garde-robe… Du genre où on entre à peine pour chercher ce que l’on veut, parce que c’est étroit, et qui, bien vite, finira par nous ennuyer à force d’y voir toujours la même chose.

On a cherché des solutions. On s’est enflammés. Mais la décision ne relève jamais (ou bien rarement) des profs. Entre demander à la prof de musique de se promener avec ses xylophones et ses guitares d’une classe à l’autre ou à la prof d’art de déménager sur un chariot ses cartons, ses peintures, ses estampes, ses tables et… son lavabo ? il ne semblait pas y avoir d’autre option.

Donc, pendant l’été, on a débarrassé l’école de livres, de tables et de bibliothèques sans même en faire bénéficier les enseignants, pour construire une nouvelle génération de murs de la honte…

Place aux murs de la honte

Le pire, avec ces murs, c’est qu’ils s’érigent sans gêne dans nos écoles et dans le silence le plus total. Avec les nouvelles mesures de maternelles 4 ans, j’ai peur qu’il en pousse encore de nouveaux, réduisant l’espace scolaire à des cubicules ternes. J’avais pourtant cru comprendre que nous avions mis sur pied un projet de labs-écoles afin d’améliorer l’espace scolaire de nos enfants…

Malgré toutes mes réserves quant à ce projet, je crois qu’ici nous pourrions nous entendre. Si une bibliothèque n’est plus considérée comme une richesse inviolable dans une école primaire, où allons-nous ?

Je l’ai déjà dit, mais je le répète : j’ai peur. Peur pour les bibliothèques qui, je l’espère, ne sont pas encore toutes démolies dans d’autres écoles. Tout ça parce qu’il faudra offrir des maternelles à des enfants de quatre ans, en s’illusionnant sur l’aide qu’ils pourront recevoir, plus tôt dans leur cheminement. Quelle aide ?

Étant donné la pénurie d’enseignants, d’orthopédagogues, de psychoéducateurs, etc., dans le milieu, je doute que nous puissions nous permettre de promettre quelque service que ce soit à l’élève.

J’ai aussi peur pour mes estimés collègues spécialistes qui, je le crains, devront bientôt faire de l’itinérance scolaire, transportant leur peu de matériel d’une classe à l’autre et errant dans les corridors, le temps qu’on leur construise leur propre garde-robe où s’asseoir, à l’abri lors des récréations.

Ah ! J’oubliais la meilleure. Cette année, au final, il n’y a pas eu de nouvelle classe. C’est la faute à pas de chance, ou à une mauvaise gestion des prévisions scolaires, mais quoi qu’il en soit, la bibliothèque est morte pour rien. C’est d’une tristesse…

Les plus optimistes me diront qu’on a donc de la place pour une maternelle 4 ans…

Les plus lucides, eux, pleureront peut-être avec moi.

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3 commentaires
  • Jean Roy - Abonné 2 mars 2019 09 h 46

    Une crainte justifiée

    La situation que vous décrivez dans votre école m’attriste, ce matin, car je fais tout à fait mien votre portrait d’une belle et bonne bibliothèque... Quelle bêtise chronique tout de même que la pensée gestionnaire!

    J’estime aussi que votre crainte est parfaitement justifiée... Dans son empressement à respecter ses engagements électoraux, notre gouvernement bulldozeur va sûrement continuer à mettre en place de trop faciles solutions comptables expéditives sans penser plus loin que son nez! À cet égard, l’attitude générale du ministre de l’Éducation ne me rassure pas davantage que celle de son arrogant confrère responsable de l’immigration...

  • Cyril Dionne - Abonné 2 mars 2019 10 h 27

    La lecture

    Les bibliothèques se meurent au profit des tablettes numériques. Autrefois, dans les écoles, la bibliothèque était vue comme un endroit privilégié et chaque visite était spéciale. Aujourd'hui, l'apprenant est abasourdi par les clics et la lumière surnaturelle émanant d'écrans technologiques. Dans ma dernière école, les livres étaient empilés de façon aléatoire dans la bibliothèque qui servait de laboratoire d'ordinateurs.

    Ceci dit, les enfants ne lisent plus. Ils s'amusent avec des applications sur leur tablette ou téléphone supposément intelligent. Bien oui, la plupart des enfants de 10 ans possèdent leur téléphone bien à eux. Et on ne le redira jamais assez souvent, la lecture est la clé de l'apprentissage, surtout au niveau primaire. Plusieurs enseignants, pour rendre l'apprentissage plus ludique, utiliseront des tablettes numériques ou bien tout simplement, pour calmer les élèves, en les hypnotisants avec des algorithmes à répétition et en boucle.

    Tout cela pour dire qu'on n'est parti sorti du bois.

  • Claude Désy - Abonné 2 mars 2019 11 h 40

    D'une situation à l'autre

    Un vrai poème. Mais ça aussi, c'est désuet. Comme une fin du monde. Merci de mettre à jour cette absurde situation dont on souhaite l'écho éveiller la conscience enfouie (Cf. Bohler, 2019. Le Devoir, I.Paré, Chronique, 1 mars). À Puvirnituq, ce rendez-vous livresque est en voie de réalisation. Il y a des endroits comme ça où l'éveil est soutenu. Dans un mois, l'école Iguarsivik aura son lieu d'échange tel que décrit. Beaucoup d'espoir s'y rattache.