Des solutions existent à la pénurie d’enseignants

«Il y a consensus sur l’urgence de revaloriser une carrière si déterminante pour l’avenir de notre société», affirment les auteurs.
Photo: Skynesher Getty Images «Il y a consensus sur l’urgence de revaloriser une carrière si déterminante pour l’avenir de notre société», affirment les auteurs.

Ces dernières semaines, les médias ont publié quantité d’articles et d’éditoriaux annonçant une pénurie de main-d’oeuvre dans le monde de l’enseignement primaire et secondaire au Québec. Données à l’appui, on nous apprend que les banques de suppléants fondent à vue d’oeil et que les rangs réguliers sont de plus en plus clairsemés. Les vagues de départs à la retraite chez les baby-boomers n’expliqueraient pas tout ; ce déséquilibre n’a rien de temporaire si l’on en croit les facultés d’éducation universitaires qui observent des baisses importantes d’inscriptions.

On invoque différents facteurs pour expliquer cette situation préoccupante, surtout dans la filière de l’enseignement secondaire (Radio-Canada, 25 janvier 2019). Au premier chef, le manque d’attractivité d’un métier qui a eu la vie dure ces dernières années : salaires parmi les plus bas au Canada, hausse du nombre d’élèves en difficulté dans les classes, alourdissement des tâches depuis le vent d’austérité, instabilité chronique, infrastructures scolaires en désuétude, parents peu solidaires lorsque vient le temps de valoriser l’autorité des enseignants auprès de leurs enfants, etc.

Il y a donc consensus sur l’urgence de revaloriser une carrière si déterminante pour l’avenir de notre société. Devant la complexité des problèmes, parions que les augmentations salariales promises par le gouvernement actuel ne seront pas une panacée. L’Institut d’histoire de l’Amérique française saisit l’occasion de cette crise pour inviter le ministre de l’Éducation à entreprendre une réflexion plus large sur la formation des maîtres. Notre organisme lui enjoint, en effet, de profiter du contexte pour revoir certaines orientations prises il y a maintenant 25 ans.

Appel à la souplesse

On a vite oublié l’impact considérable sur le métier d’enseignant d’orientations prises il y a maintenant plus d’un quart de siècle. En 1994, le ministère de l’Éducation, alors dirigé par Jacques Chagnon, instaurait un nouveau baccalauréat de quatre années en sciences de l’éducation pour quiconque souhaitait se destiner à l’enseignement au secondaire. Le BES, comme on l’appelle communément, devenait l’unique voie d’accès aux carrières enseignantes.

D’âpres débats ont suivi la mise en place de cette mesure. Les contempteurs du nouveau BES lui reprochaient d’offrir une scolarité allégée dans les matières de base. Ainsi, les nouveaux enseignants en histoire et univers social au secondaire pouvaient être appelés, et le sont encore aujourd’hui, à couvrir une large variété de thèmes et de périodes avec une formation disciplinaire pourtant limitée à une douzaine de cours sur des contenus disciplinaires. Les promoteurs de la nouvelle formation des maîtres se réjouissaient, quant à eux, de voir s’implanter un baccalauréat où la gestion de classe, la psychologie de l’adolescent et la docimologie gagnaient en importance. Ils soulignaient qu’« apprendre à apprendre » est une science et non un art qu’on improvise sur le tas. Aucun vainqueur ne peut ressortir d’un tel différend.

Ouvrir l’accès à la profession

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis et l’Institut d’histoire de l’Amérique française ne souhaite pas rouvrir ici ces débats déchirants. La situation actuelle invite à une participation constructive de tous les intervenants du système d’éducation. De façon plus pragmatique, nous en appelons donc à la souplesse et à la diversification des voies d’accès à l’enseignement au secondaire. Nous proposons au ministère des solutions facilement aménageables permettant de faire face intelligemment à l’actuelle pénurie d’enseignants. Cela, au meilleur profit de notre jeunesse du secondaire.

À l’heure actuelle, le Québec se prive de ressources humaines de grande valeur. Les départements universitaires forment chaque année un nombre important de diplômés de baccalauréat, de maîtrise, voire de doctorat, dans des disciplines scientifiques diverses, comme les mathématiques, la littérature, la géographie et l’histoire. Ces jeunes diplômés — souvent de véritables passionnés de leur domaine — se voient pourtant refuser, depuis 1994, tout accès aux classes du secondaire. Avant cette date, certains bacheliers ou maîtres entreprenaient, une fois leur formation de base terminée, un certificat d’un an qui leur ouvrait les portes de la profession enseignante. Encore aujourd’hui, n’est-il pas frustrant de voir certains de nos diplômés en histoire s’inscrire dans une université ontarienne francophone pour accéder à un brevet — le système ontarien étant plus souple — qui leur permet de revenir ensuite enseigner au Québec ? Alors que dans les universités québécoises, s’ils souhaitent faire la même chose, ils doivent s’engager à faire quatre années supplémentaires d’études, ce qui peut représenter pour certains un endettement considérable…

Devant la pénurie de main-d’oeuvre qui menace le monde de l’éducation, nous pressons le ministre Roberge d’agir rapidement en instaurant un certificat d’un an en pédagogie qui permettra aux diplômés de diverses disciplines des sciences et des sciences humaines tentés par la carrière d’accéder à un brevet.

Répétons-le : le système actuel prive notre école secondaire de diplômés passionnés et hautement qualifiés dans leur domaine. Nous ne sommes pas dupes : notre proposition ne pourra régler tous les défis auxquels le monde de l’éducation est actuellement confronté. Mais elle a l’avantage d’être réaliste et de permettre à des jeunes dynamiques et qualifiés de contribuer à ce secteur névralgique de notre société. Cohérent avec ses positions historiques sur l’enseignement qui pointent vers une formation disciplinaire plus étoffée (mémoire à la commission Beauchemin et Fahmy-Eid, 2014), l’IHAF soutient que la revalorisation de ce métier passe, entre autres, par la revalorisation de la connaissance elle-même. Ouvrons les portes de nos écoles secondaires à des experts de divers domaines du savoir : notre système d’éducation et notre jeunesse ne s’en porteront que mieux.

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25 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 27 février 2019 05 h 00

    J'appuie la totalité de cette lettre

    Les meilleurs profs du secondaire sont ceux qui démontrent un enthousiasme profond envers leur matière. La meilleure façon pour notre système d'éducation de remplir nos écoles de tels profs est de permettre ce que les auteurs de cette lettre proposent. Ça presse.

    Y'a pas meilleur pédagogue que celui ou celle qui a buché pour comprendre les entrailles de sa matière, pas juste la survoler.

    • Clermont Domingue - Abonné 27 février 2019 09 h 16

      Moi aussi, j'appuie la totalité de cette lettre.

    • Louise Melançon - Abonnée 27 février 2019 11 h 19

      Tout à fait d'accord!!!

    • Cyril Dionne - Abonné 27 février 2019 16 h 19

      Un petit bémol à cette lettre. Dans les écoles françaises en Ontario, 25% des enseignant.e.s sont des Québécois. Idem pour les autres provinces et même plus où il y des programmes d'immersion française. Et pourquoi enseignent-t-ils là-bas et non au Québec? Eh bien, c'est à cause du salaire. Le salaire moyen d'un enseignant en Ontario après 9 ans d'expérience est maintenant à 100 000$ par année. Les voilà vos professeurs qui manquent à l'appel.

      Pour enseigner à Montréal, je ne pense pas que 100k par année serait assez.

  • Yvon Montoya - Inscrit 27 février 2019 05 h 53

    Il y a une vieille expression qui me semble de plus en plus vraie dans nos temps perturbés qui s’énonce ainsi: « ce qu’on sait faire, on le fait; ce qu’on ne sait pas faire, on l’enseigne. » Au vu de l’état des connaissances actuellles chez les «  diplômés » et ce malgré quelques véritables passionnés ( rares) , l'éducation est en véritable péril et donc par extension elle met en péril des milliers de jeunes afin qu’ils accèdent à de véritables savoirs.

  • Gilles Marleau - Abonné 27 février 2019 06 h 58

    Imiter ce qui se fait en Ontario

    Une formation d'une année en pédagogie après avoir obtenu un bac spécialisé ou une maîtrise est amplement suffisant.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 février 2019 10 h 50

      Je suis un enseignant de l'Ontario avec deux bacs dont un en éducation en plus d'une maîtrise en éducation technologique (TIC) assortit d'une formation pédagogique d'un an (obligatoire en Ontario), et rien de cela m'a servi dans ma carrière. On apprend à enseigner en enseignant. Il faut aimé sa carrière et ce qu'on fait pour être utile aux apprenants.

      Cela dit, il n'y a pas de pénurie d'enseignants au Québec sauf à Montréal. Plus personne ne veut enseigner dans cette ville à cause que les classes débordent et que la clientèle n'a pas approprié la culture québécoise. Personne n'est masochiste et encore moins un enseignant.

  • Robert Bernier - Abonné 27 février 2019 08 h 17

    Qu'est-ce qui inspire la confiance?

    Qu'est-ce qui inspire la confiance et je dirais aussi le respect chez les élèves? Pour ma part, je pense que la maîtrise de sa discipline est un point majeur. L'enseignant qui possède bien les détails de sa discipline inspirera la confiance et le respect chez l'élève. Plus encore, se sentant à l'aise dans les sujets qu'il aborde, il pourra y apporter sa passion sans mettre de côté sa rigueur. Un gain pour tous.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 février 2019 16 h 21

      Bien dit M. Bernier. Vous avez tout dit.

    • Jean Lacoursière - Abonné 27 février 2019 17 h 33

      Je seconde avec enthousiasme votre argument, monsieur Bernier.

  • Claude Poulin - Abonné 27 février 2019 08 h 46

    Bravo!

    Bravo pour le grand sens des réalites de auteures de ce texte. La solution qu'elles proposent pour corriger un régime de la formation des maîtres abérrant est d'une grande sagesse. Depuis le temps qu'on en parle, compte-tenu de la conjoncture scolaire actuelle, ce point de vue devait être entendu!