On ne soigne pas la gangrène avec de l’aspirine

«Écran de fumée en regard de la prévention du suicide, le registre des armes d’épaule relève uniquement du discours politique», estime le criminologue Philippe Bensimon.
Photo: iStock «Écran de fumée en regard de la prévention du suicide, le registre des armes d’épaule relève uniquement du discours politique», estime le criminologue Philippe Bensimon.

Réponse au texte d’opinion « Armes et santé mentale ? Faux débat ! » paru dans nos pages le 15 février 2019.

L’article écrit conjointement par plusieurs associations et regroupements professionnels pour la prévention du suicide, souligne combien la présence d’une arme à feu augmente les risques de suicide.Ses auteurs suggèrent à tort que le registre des armes d’épaule s’avère LA véritable solution au problème de la violence, alors que l’histoire de l’humanité s’est bâtie dans le sang, et ce, bien avant l’invention de la poudre à canon.

Le suicide est la neuvième cause de décès au Canada. Dix personnes par jour se suicident, pour un total annuel d’environ 4000 décès au Canada, et pour chacune d’entre elles, de 25 à 30 tentatives sont recensées officiellement. Cette sous-estimation ne tient jamais compte de l’ensemble des tentatives, y compris celles par surdoses.

Au regard du nombre d’armes à feu en circulation au Canada, plus de 7 millions, la méthode la plus répandue demeure la pendaison avec 44 %, 25 % par empoisonnement et de 16 % pour les armes à feu. Tous moyens confondus : 10,9 suicides par 100 000 habitants au pays, contre 13,5 aux États-Unis avec 40 fois plus d’armes à feu ! Matière à thèse, la source du problème ne réside pas dans la possession de l’objet, mais bien dans la cause ayant mené la personne à s’enlever la vie. Examen de conscience sociale exigeant un regard beaucoup plus critique que de pointer du doigt un objet, un peu comme on le faisait au Moyen Âge, lorsque l’on pendait le cheval qui avait tué d’un coup de sabot son propriétaire.

Le registre n’aura aucun impact sur la criminalité et il en aura encore moins sur le suicide. Ne prenons que quelques exemples pour la seule année 2017. Au Japon, où les armes à feu sont — sans exception — formellement interdites : 21 000 suicides. En France, où l’on estime à 1800 le nombre d’armuriers, où plus de 16 millions d’armes à feu sont en circulation, où on recense plus de 200 000 tireurs licenciés et où on trouve le plus grand nombre de chasseurs et de clubs de tir en Europe (1,2 million), le nombre de suicides avoisine les 10 000 (soit près de 25 par jour). Principal mode opératoire : la pendaison (59 %), contre 18 % par arme à feu. En Australie, jardin d’Éden souvent cité en exemple : 3128 suicides, dont 8 % par arme à feu. En Grande-Bretagne, 5821 suicides, dont 60 % par pendaison et 18 % par empoisonnement, les 22 % restant se répartissant entre objets tranchants, noyades, chutes et armes à feu.

Discours politique

Écran de fumée en regard de la prévention du suicide, le registre des armes d’épaule relève uniquement du discours politique. Que les élus cherchent la solution ailleurs que dans un simple formulaire, d’autant plus que très peu de gens osent prendre un fusil de chasse pour s’enlever la vie. Et ce, pour deux raisons majeures : la première, l’image que cela laisse pour les proches en matière de dégâts corporels (la partie visée étant toujours la tête). D’où la pendaison, la chute, la noyade ou l’empoisonnement, largement prônés aussi bien par les hommes que par les femmes. La deuxième, l’aspect peu pratique d’une arme dite à canon long.

Autre rhétorique : les États-Unis — où plus de 310 millions d’armes à feu sont entre les mains de 326 millions d’habitants, où une moyenne de 32 000 décès par armes à feu est enregistrée chaque année — se placent, contrairement à la croyance populaire, au 13e rang mondial, tout juste talonnés par la Suisse, pays ô combien neutre… avec 46 armes à feu pour 100 habitants !

Concernant la criminalité, la présentation des données en ce qui concerne cette moyenne annuelle de 32 000 décès par armes à feu omet sciemment cette fois-ci de rappeler que le suicide l’emporte très largement, avec 63,5 % des cas, contre 32,6 % pour les homicides, 1,7 % pour les accidents liés à leur manipulation, 1,4 % pour ce qui est des interventions des forces de l’ordre et 0,8 % pour causes indéterminées. Quant aux fusillades de masse, elles ne dépassent guère la barre des 3 %. Comptabilité morbide, mais fort heureusement peu élevée si l’on considère les millions d’armes à feu recensées aux États-Unis.

Derrière ce besoin hypocrite d’aseptiser nos sociétés, alors que chaque année dans le monde meurent de malnutrition plus de trois millions d’enfants, où la guerre en Syrie a fait plus d’un demi-million de morts, où au Canada 21 % des décès évitables sont directement liés à la malbouffe, où les erreurs médicales provoquent entre 9250 et 23 570 décès par an, où se comptabilisent plus de 2000 morts des suites d’un accident de la route, où la consommation d’opioïdes a tué d’est en ouest entre janvier 2016 et juin 2018 plus de 9000 personnes, la réponse ne se trouve certainement pas dans cette mécanique létale et omniprésente dans tout ce qui est films, téléséries ou romans policiers.

Penchons-nous plutôt sur ce qui ne va plus lorsque sous nos pieds, nos fondations lézardées s’écroulent une à une.

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9 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 20 février 2019 01 h 05

    Sophisme de l'épouvantail

    «Ses auteurs suggèrent à tort que le registre des armes d’épaule s’avère LA véritable solution au problème de la violence»

    Je n'ai pas lu cela dans ce texte, mais plutôt que c'était UN facteur parmi beaucoup d'autres, mais à ne pas négliger. Ce sophisme discrédite le texte de l'auteur qui contient pourtant bien des éléments valables. Mais, j'ai décroché dès le début en raison de ce reproche infondé qui se veut une prémisse (fausse) sur laquelle l'auteur se base pour la suite.

  • Gaston Bourdages - Abonné 20 février 2019 05 h 50

    Tout un « papier , je dirais, étoffé que le....

    ...vôtre monsieur Bensimon.
    Merci à vous pour toutes ces fort éclairantes recherches effectuées.
    Mon opinion a changé et par une phrase, en particulier, je suis interpellé : «...la source du problème ne réside pas dans la possession de l'objet, mais bien dans la cause ayant mené la personne à s'enlever la vie ». Le même texte peut aussi être utilisé en modifiant sa finale pour « ...ayant mené la personne à enlever la vie »
    Trop souvent le mot « pourquoi » est écarté, retranché du questionnement.
    Le suicide a son histoire tout comme l'homicide. Répondre au pourquoi n'exclut pas la responsabilité de la personne qui passe à l'acte.
    L'homicide comme le suicide et la violence y rattachée s'expliquent..
    L'homicide, le suicide, la violence ne se justifient pas.
    Comment ici conclure ?
    À vous lire, je constate, une autre, je dirais, dramatique et tragique fois que le mal de vivre, le mal d'être, le mal vivre, le mal être continue à faire des ravages.
    Pourquoi ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages

  • Guy Fauteux - Abonné 20 février 2019 06 h 36

    Contrôle

    Le registre est rien d’autre qu’un arme pour s’assurer
    Du contrôle des populations advenant des perturbations
    majeure au système en place.
    Avant c’etais les anglais.
    Maintenant c’est les biens pensant qui ne sortent pas de
    Leur isles et qui ont peur d’avoir peur.

  • Gilles Bousquet - Abonné 20 février 2019 07 h 37

    Pour faire baisser les suicides du Québec, un autre registre

    Ça prendrait un registre des cordes solides, vu que la pendaison est, de loin, plus utilisée pour se suicider, que les armes à feu ou les médicament (poisons en grande quantité.)

  • Françoise Labelle - Abonnée 20 février 2019 08 h 10

    Un registre, pièce essentielle d'un contrôle des armes à feu

    Selon le CDC, en 2017, 40,000 américains ont péri par les armes à feu. Ce qui place les USA dans une classe à part avec le Brésil, le Mexique, la Colombie, le Venezuela et le Guatemala.
    Vous donnez dans le simplisme: la prolifération n'est pas le seul facteur mais c'est un facteur important. Un homme armé en crise fait beaucoup plus de dégâts. Une querelle qui aurait été banale est vite réglée. Les suisses conservent les armes acquises pendant le service militaire. Ils ne se promènent pas avec.

    60% de ces décès par arme à feu aux USA sont des suicides. Ce qui contredit clairement vos affirmations. Et quant au suicide, on s'y suicide plus qu'ici par opiacé.
    Le taux de décès par arme à feu en Australie, en GB et au Japon sont parmi les plus bas au monde. Il y a donc un rapport avec une réglementation stricte.

    La probabilité d'un décès par arme à feu en Australie a décliné de 72% après les mesures prises par John Howard. La NRA souligne que le déclin avait commencé avant. On ne peut conclure avec certitude. Mais une arme n'est pas un jouet (et on enregistre nos bateaux et autres jouets). Pourquoi alors conclure dans le sens de la NRA? L'Australie a mis sur pied un régime de rachat des armes à feu pour contrer la prolifération.

    Bissonnette, étudiant universitaire bien armé, aurait souffert de problèmes de santé mentale. Que faisait-il avec un port d'arme restreint? C'est pas l'arme qui tue? Pour vérifier la santé mentale d'un détenteur de plusieurs armes, il faut d'abord savoir qui en possède une ou plusieurs. Le Joker d'Aurora était suivi par trois psychiatres au moment de la tuerie. Il n'y a pas de réglementation digne de ce nom aux USA où Anders Brevik s'était lourdement armé.

    Que diable vient faire la malbouffe, le VIH, l'ébola et tutti quanti dans ce débat? Combattre la prolifération des armes à feu n'empêche pas de combattre les autres problèmes du monde. On retrouve bien des clichés de la NRA dans votre texte. Et la place manque.