Quand les problèmes sociaux se retrouvent dans la cour de la police

«Les autorités s’en remettent de plus en plus au droit pénal et criminel et à la sécurité publique pour
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Les autorités s’en remettent de plus en plus au droit pénal et criminel et à la sécurité publique pour "gérer" les problèmes sociaux de pauvreté, de santé mentale, de toxicomanie et d’itinérance», écrit l'auteure.

Les policiers sont de plus en plus amenés à intervenir auprès de populations en situation de grande vulnérabilité et d’itinérance. […] La précarité du marché du travail, l’absence d’un revenu de base décent, la pénurie chronique de logements abordables et les difficultés d’accès au système de santé et de services sociaux contribuent à l’augmentation du nombre de personnes qui se retrouvent en situation de grande précarité, d’itinérance et de désaffiliation sociale. S’ajoutent à cela les enjeux […] vécus par les communautés autochtones et inuites, dont plusieurs membres migrent dans les villes, se butent à de grandes difficultés, perdent leurs repères et se retrouvent en situation d’itinérance. Les autorités s’en remettent de plus en plus au droit pénal et criminel et à la sécurité publique pour « gérer » les problèmes sociaux de pauvreté, de santé mentale, de toxicomanie et d’itinérance.

Le rôle joué par la police est double. D’une part, elle surveille, contrôle, sanctionne et judiciarise de façon disproportionnée les populations marginalisées. Les effectifs destinés à la lutte contre les « incivilités » (consommation d’alcool sur la voie publique ou le tapage), souvent reliées au mode de survie des personnes en situation d’itinérance ou de troubles mentaux ou de dépendance, tendent à augmenter. Intervenir en réponse à un sentiment subjectif d’insécurité suscitée par la présence de personnes marginalisées fait souvent fi du fait que ces dernières ont droit elles aussi à la sécurité publique. Elles sont généralement plus à risque de subir de la violence que d’en causer.

D’autre part, ces mêmes policiers ont également le mandat de venir en aide à ces personnes lorsque des circonstances mettent en jeu leur sécurité ou celle d’autrui, notamment lorsqu’une personne se retrouve en crise ou atteinte de troubles mentaux. Les autorités policières admettent que ces interventions représentent une part significative de leur travail et que la formation policière traditionnelle ne les prépare pas suffisamment à intervenir adéquatement auprès de cette population.

Comment faire mieux ?

[…]

Il est inacceptable que perdurent autant de décès, de dérives, de pratiques de profilage et d’abus à l’égard des populations marginalisées. Les solutions à mettre en place pour améliorer les pratiques policières d’intervention […] sont connues et documentées. Le rapport du coroner Malouin à la suite du décès d’Alain Magloire, celui issu de la consultation publique sur la lutte contre le profilage social et racial de la Ville de Montréal, les publications de groupes de défense de droits […] en proposent plusieurs.

Il faut revoir qui est le plus apte à intervenir auprès des personnes itinérantes ou en crise et investir afin d’augmenter le nombre d’intervenants sociaux et de travailleurs de rue et de proximité. Il faut établir un partenariat solide entre les organisations policières, le système de santé et les organismes communautaires et ainsi bien définir et préciser les rôles de chacun. Il est primordial que tous les agents reçoivent une formation obligatoire sur les réalités et les interventions adaptées auprès des différentes populations vulnérables et marginalisées. […]

Les équipes mixtes spécialisées en itinérance et en santé mentale du Service de la police de la Ville de Montréal (SPVM), réunissant des policiers spécialement formés et des intervenants du réseau de la santé, ont fait leurs preuves […]. Ces équipes ont développé une expertise et des approches plus adaptées. Cependant, elles ne rejoignent pas toutes les personnes dans le besoin et leur approche ne contamine pas suffisamment les pratiques de l’ensemble du corps policier.

Les solutions impliquent une profonde révision des orientations des services de police, notamment celles qui sont liées à la lutte contre les incivilités, des protocoles traditionnels d’intervention et des règles d’engagement de l’arme à feu. Les services de police doivent se donner des directives […] visant à éliminer le profilage social et à diminuer la judiciarisation des personnes marginalisées.

En finir avec l’impunité policière

Pour rétablir les droits fondamentaux des populations vulnérables, réparer le bris de confiance envers l’organisation policière et assurer un contrôle des pratiques policières par les citoyens, il faut en finir avec l’impunité policière, rendre plus accessible et démocratique le système de recours, et sanctionner les comportements problématiques au sein du corps de police.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Droits et libertés, automne 2018, volume 37, no 2.

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3 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 19 février 2019 05 h 20

    En Louisiane, les vagabonds sont un bien que s'arrachent les propriétaires de prisons privées...

    ...depuis que l'État verse à ces derniers quelques dollars par jour pour assurer le gîte et le couvert des prisonniers.

    Ces prisons érigées à la campagne créent des emplois dans des régions où le chômage est endémique.

    Ainsi, depuis une vingtaine d'années, un dixième de la population de cet État est sous les verrous; la Louisiane est aujourd'hui l'État dans le monde qui emprisonne le plus.

    Juges de district, district attorney et sheriffs investissent dans ces prisons, quand ils n'en sont pas carrément les propriétaires.

    Évidemment, pour maximiser les profits, les services sont réduits à leur plus simple expression tandis que la durée des sentences est à l'américaine…

    Aux USA, les juges de district, les «district attorney» ainsi que les sheriffs sont élus par les citoyens; les juges magnanimes, les districts attorney bienveillants ainsi que les sheriffs timorés n'ont pas la cote auprès d'un électorat qui tire profit de la répression arbitraire qu'exerce l'appareil judiciaire.

    En Amérique latine, on abat les sans-abri -généralement des enfants- quand ils sont en surnombre.

  • Sylvain Auclair - Abonné 19 février 2019 14 h 16

    En quoi est-ce nouveau?

    Coffrer les pauvres, les ivrognes et les vagabonds a toujous été une des principales tâches des services de police depuis leur création...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 20 février 2019 17 h 02

    « En quoi est-ce nouveau? Coffrer les pauvres, les ivrognes et les vagabonds a toujours été une des principales tâches des services de police depuis leur création...» (Sylvain Auclair)

    Bien! C'est justement parce que ce n'est pas «nouveau», et c'est même parce que cette «tâche» perdure qu'on la conteste…

    … Parce que cette «tâche» est contreproductive (i.e. les policiers grassement payés s'occupent à des balivernes en verbalisant les clochards)…

    … Parce que cette «tâche» est onéreuse pour le Trésor public (i.e. c'est vous qui assumez, à cent dollars par jour, le gîte et le couvert aux robineux incarcérés pour des amendes en souffrance)…

    … Et accessoirement, parce que cette «tâche» est motivée par des préjugés sociaux et que donc elle stigmatise des individus vulnérables que l'on sanctionne sévèrement pour des infractions anodines (i.e. occuper plus qu'une place sur un banc public, traverser la rue entre deux intersections, siroter une bière froide en public [i.e. sans être client d'une terrasse], cracher sur la rue, marcher sur la rue (et non sur le trottoir, même s'il est enneigé ou couvert de glace), traverser à pied une intersection sur une lumière jaune, parler trop fort sur la voie publique (au centre-ville de Montréal…), le reste est à l'avenant).

    Une anecdote: j'habitais la campagne où j'avais l'habitude de jardiner et de me promener dans les bois et en toutes occasions je m'étais affranchi de la tenue de ville. Vint un jour où j'ai dû me rendre brièvement à Montréal par affaire dans l'un des bureaux situés aux étages de la Place Dupuis, où je suis allé revêtu de mes oripeaux de jardinier (puisque je me rendais là simplement pour y déposer des documents).

    J'allais quitter l'immeuble, lorsque soudainement un jeune homme en vociférant s'est violemment saisi de moi. Des acolytes l'accompagnaient et en me traitant de voleur (sic) on me mena de force devant la caissière d'un commerce situé au rez-de-chaussée, laquelle caissière dit en me voyant: -Ce n'est pas lui.

    En effet, ce n'était pas moi qui avais commis le vol à l'étalage... bien que l'aspect de mes vêtements et mon allure hirsute me condamnait d'office…