Cannabis: il faut réunir les scientifiques et les politiques

La loi actuelle est assez bonne pour servir de point de départ.
Photo: Oleg Malyshev Getty Images La loi actuelle est assez bonne pour servir de point de départ.

Le gouvernement de la CAQ semble déterminé à honorer ses promesses électorales. C’est le cas en ce qui concerne le resserrement de l’encadrement du cannabis. Cette position de principe n’est pas difficile à comprendre, et est même légitime d’un point de vue strictement politique. En effet, les électeurs de la CAQ s’attendent à ce que le gouvernement pour qui ils ont voté soit conséquent.

Dans le cas précis qui nous occupe, le gouvernement reçoit des appuis d’une partie de la communauté médicale et une opposition de l’autre partie. Cette division apparente en est une de surface et s’estompe lorsqu’on en examine un peu les dessous. D’un côté, des cliniciens, certains psychiatres et pédiatres, militent pour des restrictions additionnelles au nom de la protection des adolescents et jeunes adultes (développement du cerveau, troubles d’apprentissage, etc.). On comprend bien leur position, car dans leur pratique quotidienne, ils rencontrent souvent des situations où il y a consommation souvent abusive de cannabis. Or, rien n’indique que le cannabis soit la cause des problèmes.

D’un autre côté, les spécialistes de santé publique, d’autres psychiatres et pédiatres spécialistes de l’adolescence adoptent une vision plus large où la légalisation du cannabis est vue comme un changement sociétal majeur qui doit reposer sur les enseignements les plus solides de la science. Au nom de la protection de la population, incluant les adolescents et les jeunes adultes, ils mettent en cause non pas la légalisation, mais bien l’omniprésence de la substance sur le marché illicite et les risques associés à sa mauvaise qualité. Les deux camps sont d’accord pour adopter une attitude de prudence, mais ils ne s’entendent tout simplement pas sur l’approche adéquate à suivre.

Chez les médecins, le principal soutien aux restrictions additionnelles proposées par le PL2 vient d’un syndicat, l’Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ). Tout comme la CAQ, l’AMPQ aussi poursuit des buts qui lui sont propres. Dans son cas, c’est l’obtention de ressources supplémentaires pour la prise en charge des jeunes psychotiques. Il faut toujours garder en tête qu’un syndicat n’est pas une société savante, mais bien un regroupement qui veille à l’avancement de ses membres et de leurs objectifs. Les arguments de la science sont dans ce cas-ci choisis pour faire avancer un objectif supérieur. Pas difficile de voir que la science ou la pensée rationnelle n’y changeront rien pour un temps. C’est pourquoi on assiste à une sélection d’études pour servir des positions politiques. En anglais, ce genre de stratégie a un nom, le cherrypicking, ou sélection des plus beaux fruits…

Une mauvaise utilisation des arguments scientifiques

Dans ce débat, la CAQ et l’AMPQ deviennent des alliés, car même si leurs objectifs diffèrent, la conjoncture les amène à exprimer un accord parfait. Leur argument commun porte sur le développement du cerveau. Tous les scientifiques s’entendent pour dire que le cannabis, consommé avant l’âge de 17 ans, à haute concentration et de façon régulière, présente un risque réel, tout particulièrement chez ceux qui présentent certaines vulnérabilités. Cependant, hausser l’âge légal de 18 à 21 ans n’y changera rien. Au contraire, le marché illégal maintiendra ses activités en ciblant particulièrement ce groupe.

L’argument du développement du cerveau s’inscrit aussi dans une foule d’autres cas où l’imagerie cérébrale a été utilisée, contre l’avis des chercheurs eux-mêmes, à des fins de politique publique ou même à des fins juridiques. Cependant, les scientifiques s’entendent pour dire que les données présentant un lien entre les processus neuro-développementaux et le comportement adolescent dans le monde réel sont trop faibles pour être utilisées dans l’élaboration de politiques publiques (Jacobus 2014, Johnson et coll. 2009). Une pionnière de l’imagerie cérébrale, la Dre Elizabeth R. Sowell, a déclaré ceci à la revue Science : « Les données scientifiques ne sont pas prêtes à être utilisées par le système judiciaire […]. La chose la plus difficile consiste à situer la recherche sur le cerveau dans les contextes de la vie réelle. » La science, si on l’écoute bien, invite à plus de prudence.

Réunir les scientifiques et les politiques

Même si tout le monde a la santé du public à coeur, un gouffre persiste entre ceux qui ont un intérêt politique légitime à changer la loi et ceux qui fondent leur position sur la science. Pourquoi ne pas considérer une approche convergente, un forum réunissant les scientifiques et les politiques, permettant à la fois de réconcilier ces deux points de vue et de rassurer le public. Confier ce mandat à un groupe indépendant, tel que l’Institut national d’innovation en santé et en services sociaux (INESSS), permettrait de clarifier la meilleure route à suivre tout en tenant compte des multiples aspects de la question. Sur un horizon à relativement court terme (12 à 18 mois), le mandat pourrait être de désenchevêtrer cette question de l’âge et, pourquoi pas, celle, aussi épineuse, de la consommation à l’intérieur des logements et dans les lieux publics.

La loi actuelle est assez bonne pour servir de point de départ. Son impact mérite d’être bien évalué. Pendant ce temps, le gouvernement pourra se pencher sur d’autres questions plus cruciales pour l’avenir de ce dossier : le rôle de l’industrie et sa dérive vers l’hypercommercialisation, la consommation de produits à haute concentration, la vaporisation, les produits comestibles, la nécessité de la prévention chez les enfants, les adolescents et les adultes ayant un profil de vulnérabilité et, enfin, l’harmonisation des règles qui gouvernent le cannabis, l’alcool et le tabac.

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3 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 15 février 2019 06 h 51

    Le retrait de la monnaie de papier

    Le Canada est un des très rares États qui ont légalisé le cannabis. Le motif principal invoqué pour le faire est la difficulté de réprimer efficacement le trafic des drogues. Le même argument pourrait être utilisé pour légaliser d'autres drogues.

    Alors que l'usage de la monnaie de papier tend à disparaître dans les pays occidentaux, il est possible d'imaginer le retrait de celle-ci dans un avenir relativement proche. Bientôt donc, toutes les transactions commerciales seront enregistrées dans des comptes et il sera facile pour la police d'établir quels sont les revenus d'un suspect. Le trafic de drogue et d'autres crimes motivés par le gain financier deviendront très difficiles à faire puisque les fautifs seraient vite arrêtés.

    Les arguments des partisans de la légalisation des drogues, cannabis et autres, risquent fort de s'effondrer dans quelques années. La seule réalisation du gouvernement Trudeau paraîtra alors aussi stupide que le reste.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 février 2019 17 h 43

    « Le retrait de la monnaie de papier…» (François Beaulé)

    … Sonnera-t-il le déclin du papier à rouler et par suite la fin du joint voué au partage et qui ainsi consacrait la fraternité?

    Pour en revenir aux études qui prétendent que le volume du cerveau décroît avec l'usage jusqu'à n'être plus qu'un pois sec comme dans un sifflet, d'autres études concluent que le cannabis prévient la dépression et soulage les dépressifs. À ce sujet, le témoignage des détenus qui ont supporté leur incarcération en consommant du haschisch corrobore les résultats de ces dernières recherches.

    Ceux qui laissent songer qu'ils ont le cerveau ratatiné sans même n'avoir jamais consommé, ce sont ceux qui radotent que le «pot était bien moins fort avant». Durant les années 70, l'Amérique du Nord était inondé de marijuana mexicaine de mauvaise qualité, mais on trouvait aussi du «pot avant» dont les effets psychodysleptiques étaient percutants. Par ailleurs, le Québec consommait surtout du haschisch, lequel était adultéré jusqu'à en réduire significativement la concentration de THC -ce qui, en étant faiblement dosé, incite à augmenter la consommation pour ressentir l'effet.

    L'effet de l'adultération sur la consommation avait été abordé dans un article sur les psychodysleptiques que «La Recherche» avait publié vers 1968-70 (J'ai dû trop forcer sur le pétard, j'en oublie l'année de la publication…)

    Au milieu du XIXe siècle, Alexandre Dumas décrit dans le Comte de Monte-Cristo les puissants effets du cannabis. De même, dans ses ouvrages autobiographiques Henry de Monfreid rapporte les effets hallucinogènes du haschisch, qu'il goûtait parce qu'il en faisait la contrebande entre la Grèce -puis entre les Indes- et l'Égypte durant la première décade du XXe siècle.

    Je pratique le dérèglement des sens depuis l'automne 1970, sans que pour autant je ne sente de jeu dans ma boîte crânienne… Je serais donc fâché, si les moralisateurs à la petite semaine m'imposent leur vue et permettent ainsi que l'on «illégalise» de nouveau la marijuana.

    • Diane Charest - Abonnée 15 février 2019 22 h 47

      Bravo