L’État et l’héritage religieux

Le gouvernement de la CAQ n’a pas à ce jour déposé son projet de loi sur la laïcité, mais il semble déterminé à laisser le crucifix à l’Assemblée nationale (notre photo), de même que dans les palais de justice.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le gouvernement de la CAQ n’a pas à ce jour déposé son projet de loi sur la laïcité, mais il semble déterminé à laisser le crucifix à l’Assemblée nationale (notre photo), de même que dans les palais de justice.

Indiscutablement, le crucifix s’immisce dans le débat sur la laïcité au Québec. Il y a bien sûr le crucifix qui trône au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale, haut lieu des décisions qui régissent la vie de nos concitoyens, mais aussi ceux qu’on retrouve dans les salles d’audience d’une quinzaine de nos palais de justice et ceux qui se trouvent encore dans nos écoles publiques, même dans les salles de cours. C’était encore le cas dans des écoles de la Commission scolaire de la Riveraine du Centre-du-Québec jusqu’à tout récemment. Je ne serais pas du tout étonné d’apprendre que cette situation existe dans d’autres commissions scolaires. Les patients et visiteurs peuvent aussi constater la présence de crucifix dans des hôpitaux, sans parler de statues de la vierge Marie ou d’autres saints.

Ces signes religieux sont des vestiges de notre passé marqué par l’omniprésence et l’emprise de l’autorité religieuse, surtout catholique, sur des structures confessionnelles dispensatrices de l’éducation et des soins. Le gouvernement de la CAQ n’a pas à ce jour déposé son projet de loi sur la laïcité, mais il semble déterminé à laisser le crucifix à l’Assemblée nationale, de même que dans les palais de justice. Il ne fait aucun doute que plusieurs signes religieux font partie de notre histoire et de notre culture. À ce titre, ils appartiennent indéniablement à notre patrimoine. Il n’est donc pas question de les cacher ou de les détruire, comme cela s’est vu ailleurs, en Afghanistan, en Irak ou à une certaine époque en France.

Toutefois, le projet de loi devra être suffisamment clair quant à une éventuelle définition du caractère patrimonial de certains signes religieux, surtout ceux qui sont mobiles. La localisation de ceux-ci doit s’avérer un critère déterminant pour déterminer s’il a bien sa place là où il se trouve. En effet, il ne fait aucun doute que le crucifix au-dessus du banc d’un juge, du siège du président de l’Assemblée nationale ou devant les élèves dans une salle de classe est un symbole ostentatoire. Persister dans cette direction comporte un risque non négligeable. N’est-ce pas envoyer le message que la laïcité devient un moyen par lequel l’État, paradoxalement, reconnaît que l’héritage religieux national occupe une place prépondérante au détriment de toute autre croyance religieuse ou philosophie, agnostique, humaniste ou athée ? À la différence d’une simple croix, comme il s’en trouve par exemple sur le fleurdelisé, le crucifix montre Jésus en croix et fait directement référence au caractère salvifique de sa passion. Le message est religieux, il renvoie à une confession de foi, et non pas à une vague référence à des valeurs fondatrices d’un ordre civilisationnel en Occident.

Il ne s’agit pas de nier l’influence de la religion sur la culture, mais il faut aussi faire en sorte que la laïcité que l’on choisira mettra tous les citoyens de toutes les croyances ou philosophies à l’abri d’une instrumentalisation de celles-ci par l’État. Cette question du patrimoine, si elle n’est pas correctement abordée, risque de nous entraîner sur une pente glissante, celle de l’État qui ne se dissocie pas clairement d’un héritage religieux particulier, n’accordant pas le même privilège aux autres croyances ou philosophies. L’État laïque n’a pas à s’afficher antireligieux, mais il ne devrait pas être complaisant envers l’une ou l’autre religion. Dans une démocratie, cet idéal ne peut se réaliser sans la reconnaissance de la réalité plurielle de notre société.

Dans le débat public sur la laïcité, sauf lorsque l’ordre public est réellement menacé, il incombe à l’État de ne pas « s’ingérer dans les croyances intimes profondes qui régissent la perception qu’on a de soi, de l’humanité, de la nature et, dans certains cas, d’un être supérieur. » L’État ne rend pas service aux citoyens et franchit lui-même le mur de séparation qui doit exister entre la religion et l’État lorsque ses représentants qualifient d’une manière ou d’une autre les pratiques religieuses des citoyens, par exemple le port du voile islamique comme symbole d’oppression des femmes.

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