Le non-sens d’utiliser le gaz naturel comme énergie de transition au Québec

«La production du gaz naturel renouvelable représente actuellement une part négligeable du marché, de sorte que l’essentiel des impacts environnementaux de l’ensemble de la filière du gaz naturel est directement le fait de l’exploitation industrielle du gaz naturel fossile», soulignent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «La production du gaz naturel renouvelable représente actuellement une part négligeable du marché, de sorte que l’essentiel des impacts environnementaux de l’ensemble de la filière du gaz naturel est directement le fait de l’exploitation industrielle du gaz naturel fossile», soulignent les auteurs.

Au Québec, un effort collectif colossal doit être consenti pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Nos émissions annuelles en 2016 ont été d’à peine 10 mégatonnes (Mt) de moins que celles de 1990 (87 Mt). C’est donc un volume récurrent de réduction d’émissions de GES six fois plus important encore qu’il nous faut viser dès maintenant pour atteindre la cible de 17 Mt/année à l’horizon 2050. Le Québec accuse en effet un important retard dans la mise en oeuvre du redéploiement de ses approvisionnements énergétiques, un projet de société que la récente Politique énergétique 2030 du Québec (PEQ2030) qualifie pourtant de « nouveau pacte énergétique » capable « d’enclencher une réelle décarbonisation de l’économie québécoise ».

Or, la PEQ2030 donne au distributeur Énergir (anciennement Gaz Métro) le mandat de développer un vaste chantier d’approvisionnement en gaz naturel en élargissant l’offre du réseau de distribution actuel (les stations multicarburants et le programme Écocamionnage, entre autres). Elle octroie à la filière du gaz naturel le statut d’« énergie de transition », une désignation invoquée par des régions dont l’électricité est principalement produite par des centrales thermiques au charbon et au mazout lourd, ce qui n’est manifestement pas le cas du Québec.

Il y a certes lieu de s’interroger sur le statut privilégié que la PEQ2030 accorde actuellement aux approvisionnements gaziers d’origine fossile alors même que le cadre d’autorisation des projets énergétiques du Québec ne peut plus s’affranchir d’une prise en compte responsable des impacts climatiques de l’extraction et du transit de ses approvisionnements actuels et futurs en hydrocarbures fossiles. Entre autres, dans le calcul des émissions de GES de la filière du gaz naturel, l’impact climatique de chaque molécule de méthane perdue tout au long de la chaîne d’approvisionnement équivaut à plusieurs dizaines de fois celui d’une molécule de CO2 produite lors de la combustion du méthane.

Part négligeable

Il importe de rappeler ici que la production du gaz naturel renouvelable issu des procédés de biométhanisation des résidus organiques représente actuellement une part négligeable du marché du gaz naturel, de sorte que l’essentiel des impacts environnementaux et notamment climatiques de l’ensemble de la filière du gaz naturel est directement le fait de l’exploitation industrielle du gaz naturel fossile.

Le cas de l’usine de gaz naturel liquéfié (GNL) que le promoteur GNL Québec s.e.c. projette de construire à Grande-Anse au Québec est illustratif de l’importance d’inclure le bilan d’émissions de GES lié au cycle de vie complet d’une filière. Énergie Saguenay (16,4 gigamètres cubes, Gm3) de GNL par année, soit le double de la consommation de gaz naturel du Québec en 2016) projette de liquéfier du gaz naturel provenant des réservoirs géologiques de l’ouest du continent pour le vendre sur le marché international, au départ d’un quai de chargement maritime sur le Saguenay.

Or une usine de GNL, au Québec comme n’importe où ailleurs au Canada, reste inséparable d’un raccordement au réseau gazier continental nécessaire pour l’approvisionner en matière première. Son exploitation implique de surcroît plusieurs manipulations déterminées entre l’arrivée du gaz à l’usine et sa destination finale : traitement, liquéfaction, stockage, chargement sur navires méthaniers, transit océanique jusqu’à des points de débarquement côtiers de réseaux gaziers nationaux d’Europe ou d’Asie où, regazéifié, il parcourra encore un long trajet avant de parvenir à ses clients ultimes. Dans ce marché globalisé du gaz fossile, le cycle complet de la filière GNL se traduit par des fuites additionnelles de méthane (transport, évaporation et autres) qui pèsent encore davantage sur un bilan d’émissions de GES déjà problématique pour la partie du cycle de vie qui concerne l’acheminement du gaz naturel à l’usine à partir des réservoirs géologiques sources d’où il provient.

La question est donc de savoir comment la filière du gaz naturel, liquéfié ou non, faciliterait l’atteinte d’un nouveau mix énergétique en adéquation avec les objectifs de réduction de GES. En quoi le gaz naturel serait-il spécifiquement plus avantageux en matière d’investissements structurants de décarbonisation de l’économie du Québec qu’un scénario d’allocation de ressources qui s’intéresserait à la mise en valeur des gisements d’efficacité énergétique et des nouvelles énergies renouvelables dont dispose le Québec ?

Conséquences

Entre autres, quelles conséquences aura cette persistance à prolonger la dépendance au gaz naturel des secteurs industriel et du transport lourd sur l’économie québécoise à long terme ? Les industries du territoire — tout comme celles des éventuels pays importateurs — ne risquent-elles pas d’être placées sur une voie économique, commerciale et financière menant à une impasse structurelle en 2030 ? Puisque des mesures de deuxième reconversion s’imposeront forcément avant 2050, pourquoi ne pas les engager dès aujourd’hui ?

Force est de constater que la transition énergétique du Québec reste pour le moment une vue de l’esprit. Les grandes filières énergétiques continuent d’être planifiées en cercles fermés par leurs promoteurs partout sur le territoire sans que les interactions et impacts des unes et des autres soient correctement évalués et hiérarchisés au sein d’un cadre décisionnel intégré d’investissements garantissant à tous les citoyens, tant du côté de l’offre que de la demande, l’effort de décarbonisation que la PEQ2030 prétend « enclencher ».

S’il devait décider aujourd’hui de s’enfermer dans des scénarios énergétiques insoutenables, dont témoigne entre autres la fausse bonne idée d’une transition énergétique par le gaz naturel fossile, le Québec deviendrait un contre-exemple international de ce qu’exige une gestion politique planifiée, moderne et responsable de lutte contre les changements climatiques.

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12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 14 février 2019 01 h 44

    des gens de la terre qui me font penser aux ex québécois

    arretons de vouloir sauver les albertains dans le cas contraire viendraient ils a notre rescousse, les uktainiens n'ont pas la reputation d'être plus généreux qu'il faut, ce sont tous d'ex residents de pays de l'est , meme en Russie ils ont une réputation enviée, les russes leur envie, leur génétique supérieure a la moyenne

  • Christian Beauchesne - Abonné 14 février 2019 05 h 51

    L'élecricité, c'est la force du Québec!

    Qu'est-ce qu'on n'a pas encore compris?

    Si on veut abaisser drastiquement et efficacement nos émissions de GES au Québec, il faut électrifier tout ce qu’on peut; particulièrement nos moyens de transport (trains, autobus, camions, véhicules légers).

    Quelques exemples…

    Camions Tesla -- https://www.tesla.com/fr_CA/semi

    Autobus scolaires électriques « LionC » fabriqués à Saint-Jérôme -- https://thelionelectric.com/fr/produits/electrique

    Trains électriques de Bombardier, compagnie presqu’inconnue au Québec mais qui fabrique des locomotives électriques pour beaucoup d’autres pays dans le monde -- https://www.bombardier.com/fr/media/nouvelles/detail.bombardier-transportation20150210bombardiercelebratesinnovativeb0.bombardiercom.html

    Notre gouvernement devrait offrir plus d’incitatifs pour l’électrification des transports. Entre autres, pourquoi ne pas offrir un tarif T chez Hydro-Québec?

  • Daniel Grant - Abonné 14 février 2019 07 h 30

    Le Québec est une solution qui se cache en plein soleil et aux quatre vents…

    ...mais la CAQ cherche un problème

    Puisse HQ faire briller la solution dans les yeux de la jeunesse avant qu’elle se fasse éborgner par ceux qui veulent siphonner le fond vert comme Gaz Métro avec leurs mensonges gros comme un gazoduc ou par l’arnaque de la voiture à hydrogène produite par le gaz méthane.

    Pendant que les investisseurs deviennent de plus en plus nerveux que leurs investissements deviennent bloqués dans le fossile en déclin, la CAQ ne trouve pas plus intelligent que de vouloir mettre notre avenir énergétique entre les mains sales des prédateurs du fossile, industrie la plus corrompue au monde (OCDE)

    Ce n’est pas l’Intelligence Artificielle qui doit nous inquiéter, mais plutôt la Stupidité Actuelle de nos élus qui se traînent les pieds pour lancer des projets d'avenir en énergies renouvelables.

  • Daniel Grant - Abonné 14 février 2019 08 h 38

    Combien d'écoliers devront être enfumés au gaz qui fuient avant de prendre la direction des énergies propres?

    Merci Dame et messieurs d’écrire un brillant article sur ce sujet du gaz soi-soi-disant naturel.

    On marche sur la tête quand pour justifier un tel projet, on se compare à ce qui se fait de pire comme le mazout et diésel.

    Dans une société bien ordonnée ne serait-il pas du devoir des élus de se comparer à ce qui se fait de mieux dans le domaine énergétique avant de prendre des décisions pour le futur?

    Où est la bosse des affaires de la CAQ quand on sait maintenant que les énergies renouvelables génèrent beaucoup plus d’activité économique.

    Nous avons besoin d’énergie, pas de pollution.

    Gaz Métro a beau se cacher derrière un coeur de pomme pour nous enfumer avec du gaz bio mais la réalité saute aux yeux quant à la provenance du méthane et c'est loin d'être de l'énergie soi-disant douce. Votre jupon dépasse madame.

    Cette industrie du fossile est une industrie ‘irresponsable’ qui peut polluer impunément et n’existe que pcq elle a réussi à s’exempter de toutes les lois de protection de l’environnement et qu’elle jouit d’une position tellement privilégiée dans l’économie qu’elle a son propre système de justice parallèle avec le tribunal d’arbitrage privé qui leur donne l’arrogance de l’ayant-droit qui n’hésite pas à poursuivre des gouvernements faibles en justice quand leurs machinations sont entravées par la loi pour se gaver d'indemnités.

    Est-ce que la CAQ va être assez bête pour nous enliser dans une aventure rétrograde et de continuer à subventionner des pollueurs qui ne respecteront rien de leurs engagements, pcq ils sont irresponsables et nous le savons tous maintenant?
    Ça prend un adulte à la table des négociations.

    Les solutions énergétiques propres s'installent partout dans les pays responsables, voir IRENA.ORG

  • Cyril Dionne - Abonné 14 février 2019 08 h 59

    Les GES et Énergir

    D’emblée, on doit le dire que le gaz naturel représente les deux tiers de la production de GES si on le compare au pétrole des sables bitumineux. Aussi, la molécule de méthane est 25 fois plus nocive que le C02 dans l’atmosphère pour l’effet de serre. Énergir, allez vous coucher avec votre énergie supposément propre. Le gaz naturel n’est pas une énergie de transition. En passant, il n’y en a aucune qui ne sont pas dispendieuses à moins de vouloir payer 40 sous du kWh comme ils le font dans plusieurs pays d’Europe.

    Cela dit, avant de tomber dans les nues avec les changements climatiques au Québec, il faut le dire, le Québec ne produit seulement que 0,16% des GES mondiaux et ceci est en baisse à moins de vouloir s'obstiner à augmenter la population. Pour le Canada, c’est 1,6%. Pour la Chine, c’est 33%. Alors, si des pays pollueurs comme l’Empire du milieu, la dictature chinoise, ne font pas leur part, eh bien, on est foutu.

    Une usine de GNL ne fait du sens que s’il n'y a pas des retombées économiques importantes pour le Québec. Sinon, c’est comme pour le projet d’Énergie Est, cela ne fait aucun bon sens d’enrichir les plus riches de la planète tout en polluant.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 février 2019 12 h 02

      Évidemment, c'était "Une usine de GNL fait du sens que s’il y a des retombées économiques importantes pour le Québec."

    • Jean-Yves Arès - Abonné 15 février 2019 14 h 07

      Le Québec ne produit pas 0.16% des GES mondiaux, il en produit plus de 0.25%. Alors qu'il ne fait que 0.11% de la population mondiale.

      Et la référence donné dans l'article ici doit venir de l'inventaire fait par Québec qui ignore "les émissions provenant de combustibles fossiles utilisés dans le transport international (aérien et maritime) et celles des réservoirs hydroélectriques sont également exclues de l’inventaire."

      Si l'on prend tout de même le 9.6 tonnes par habitant de l'inventaire 2016 (qui en soit est sous-évalué) on est a plus du double (220%) du taux moyen mondial donné par l'AIE (4.35 t/hab).

      http://www.environnement.gouv.qc.ca/changements/ge
      http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_&e

      Pour rappel, en matière d'émission de GES les pays ne sont absolument pas une "unité de référence". D'ailleurs le Québec n'est pas un pays. Et pour chaque québécois il y a quelques 172 chinois !

      La seule la référence pertinente est celle "par habitant".

      Et sous le même angle, l'article ici donne un mauvais portrait de la réduction de GES entre 1990 et 2018. Sur la même période la population du Québec a augmenter de 20%. Donc en 1990 les émissions de GES étaient de 12,45 tonnes par habitant. Et de 9.6 tonnes en 2018. Soit une réduction de près de 23% par personne. Ce qui est pas mal plus appréciable que ce que laisse voir l'article des signataires.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 15 février 2019 14 h 19

      Mais il y a un "mais".

      Une bonne part des réductions sont le fait de la fermeture des grosses industries exportatrices comme les pâtes et papier.

      Hors il a une importante tare dans la façon d'évaluer les GES émis. Ils sont compter selon le lieu d'émission, ce qui est insensé quand on veut distribuer les responsabilités. Dans un économie mondialisé la responsabilité devrait toujours être celle du consommateur final. Ainsi les GES du Québec de 1990 contenait une grand part qui était pour une utilité hors de nos frontières
      .
      A l'inverse, pour plusieurs produits importés, le pétrole en tête, on nous ne créditait pas la responsabilité des GES de leur production, ce qui ne fait pas de sens.

      Le même raisonnement s'applique pour ce pipeline. Ce gaz naturel canadien est destiné principalement aux pays européens qui pour l'instant sont très dépendant du gaz russe, et donc de l'humeur de la Russie. Ce qui est une position inconfortable qui augmente les tensions politiques. D'aucune façon ce gaz n'est a destination du marché québécois. On peut même dire que sa liquéfaction qui requière beaucoup d'énergie va se faire avec notre électricité d'origine renouvelable.

      Un bilan juste et équitable, qui donne les responsabilités aux bonnes personnes, devrait non seulement créditer les GES de ce gaz qui transitera par notre territoire aux clients qui le consommeront, mais il devrait aussi nous donner un certain crédit pour les GES évités pour le rendre liquide avec notre énergie renouvelable.

      Au seul chapitre des GES émis le passage par le Québec implique une réduction de GES pour cause de l'origine de notre électricité.

      Pour la question a savoir s'il est mieux pour l'Europe d'avoir le Canada comme fournisseur d'énergie, le réponse est politique et stratégique avant d'être environnementale. Et il ne devrait pas y avoir d'alourdissement du niveau de GES émis, sinon que par le transport supplémentaire que la chose requière.