L’aluminerie de Bécancour, essentielle pour notre région

L'aluminerie de Bécancour produit depuis plus de trente ans, faisant la démonstration au monde entier de la qualité de notre main-d’oeuvre et de la fiabilité des approvisionnements massifs en énergie, remarque l'auteur.
Photo: iStock L'aluminerie de Bécancour produit depuis plus de trente ans, faisant la démonstration au monde entier de la qualité de notre main-d’oeuvre et de la fiabilité des approvisionnements massifs en énergie, remarque l'auteur.

Arrivé au ministère de l’Industrie, du Commerce et du Tourisme à l’automne 1979, je m’intéresse au dossier de l’aluminium pour deux raisons. Hydro-Québec se retrouve avec d’énormes surplus d’électricité à la suite du branchement des mégawatts de LG2, pour un total de 3500 mégawatts. C’est énorme ! À l’époque, 200 mégawatts sont requis pour produire 110 000 tonnes d’aluminium de première transformation. C’est l’équivalent en gros de l’énergie requise pour alimenter presque dix fois ABI ! Pour écouler les surplus, une offensive est tentée avec succès auprès des industries de pâtes et papiers : Hydro-Québec les incite à remplacer les chaudières au mazout polluant par des chaudières alimentées à l’électricité.

Mais c’est du côté de l’aluminium que le plus gros de l’effort est fourni. Avec Hydro-Québec, nous mettons au point pour la première fois, en plus du tarif « L » (5 mégawatts et plus) un tarif très grande puissance sur plus de vingt ans et indexé dans sa durée, à la fois sur la croissance du tarif « L » pour partie, et aussi sur l’évolution du prix du métal établi à l’échelle mondiale par London Metal Market (LMM). De longues et fructueuses négociations ont lieu tout d’abord avec Reynolds, et après plusieurs allers-retours à Richmond en Virginie, et d’interminables discussions à Québec, un accord est signé pour un contrat d’énergie et annoncé en mars 1981 pour un investissement de 500 millions de dollars à Baie-Comeau pour la modernisation et l’augmentation de sa production. Une négociation commencée en parallèle avec Pechiney Ugine Khulmann (PUK), une société privée française, aboutit à la signature d’un contrat d’énergie pour une nouvelle aluminerie au Québec. PUK prend une option sur un terrain de 200 hectares dans le parc industriel de Bécancour le 12 décembre 1980. Ce projet est tenu en suspens pendant presque deux ans à la suite de la nationalisation de Pechiney par le gouvernement Mitterand, élu le 10 mai 1981.

Après l’élection générale du 13 avril 1981, je me retrouve ministre de l’Énergie et des Ressources, responsable des huit circonscriptions de la région Mauricie-Bois-Francs, et je conserve le pilotage et la responsabilité du dossier de l’aluminerie de Bécancour.

Négociations avec la France

Les négociations reprennent avec Laurent Fabius, alors ministre de l’Industrie et de la Recherche, futur premier ministre. Les Français ne sont pas très chauds à l’idée de poursuivre le dossier de Bécancour, parce qu’une aluminerie vient d’annoncer sa fermeture dans la région Seine-Maritime, celle du ministre Fabius. Nous reprenons les négociations en offrant un rabais très substantiel à Pechiney nationalisée, en sachant très bien que tout escompte additionnel devra être accordé à Reynolds de Baie-Comeau. Pour Hydro-Québec, le coût marginal de tout escompte pendant la durée prévisible des surplus est de zéro, mieux vaut deux investissements majeurs entraînant des milliers d’emplois pendant la construction, et les opérations, et les sous-traitances pendant 35 ou 40 ans, que la contemplation des vagues d’eau déferlant le grand escalier de la centrale La Grande-2 (LG-2) à la Baie-James.

Le gouvernement de François Mitterand avait nationalisé treize des plus grands groupes industriels de France, entre autres PUK, mais aussi toutes les banques françaises. L’argent se fait plus rare, puisque des indemnités aux expropriés atteignent des sommets époustouflants en milliards de francs de l’époque. Pechiney avait développé une technologie unique et très performante pour la production de l’aluminium, dont je ne saurais fournir les détails.

Pour aider le ministre Fabius, qui voit comme nous le potentiel de développement de ce marché dans le monde « libre », mais est plus que très hésitant à aller de l’avant, nous lui offrons une option de 33 % de la société en commandite. Alumax, aussi très intéressé, prend une participation avec nous. C’est ainsi que, par la SGF, le gouvernement Lévesque prend un engagement de 500 millions du 1,5 milliard requis pour réaliser ce projet. La plus vigoureuse opposition nous vient des libéraux à l’Assemblée nationale. Pour le Parti libéral, c’est un scandale d’investir avec les « Français socialistes » dans un projet où 500 millions de dollars des Québécois sont investis, et bla bla bla, sans oublier le contrat d’énergie fortement critiqué, malgré les immenses surplus d’Hydro-Québec.

Georges Besse est alors le grand patron de Pechiney, et l’annonce officielle se fait en présence des premiers ministres Pierre Maurois et René Lévesque. Je suis présent à cette cérémonie, ainsi que mon collègue Bernard Landry, de même que Guy Coulombe, patron d’Hydro-Québec. Les travaux de construction d’ABI, sous l’autorité de la firme Lavalin, qui en assume l’ingénierie, la construction et le « procurement » (sic), bref, tout le projet, sont lancés en 1983, rondement menés. L’usine est inaugurée en 1986, en grande pompe, par le premier ministre Robert Bourassa, tout souriant, qui avait tant critiqué ce projet ! On peut dire aujourd’hui que la nouvelle aluminerie à Bécancour et la modernisation de Reynolds à Baie-Comeau ont incité Alcan à aller de l’avant, après l’usine de La Baie, et à construire, avec un nouveau bail sur la Péribonka, deux nouvelles usines, à La Terrière et ensuite celle d’Alma ; Alumax a construit une usine à Deschambault : les Allemands de VAW (Vereinigte Aluminium Works) ont bâti avec des partenaires l’immense usine Alouette à Sept-Îles. Aujourd’hui, en 2019, la capacité de production des usines du Québec est de près de trois millions de tonnes, dont 80 sinon 85 % sont exportés vers les États-Unis.

Grands changements

Durant les vingt dernières années, de grands changements sont survenus dans le marché mondial de l’aluminium. Les Américains importent pour leurs besoins nationaux (étant en déficit d’au moins 2,5 millions de tonnes), surtout du Québec et de la Colombie-Britannique et d’ailleurs. De nouveaux joueurs sont arrivés dans ce marché. Mentionnons rapidement pour mémoire les pays du golfe Persique, la Russie, l’Inde, qui comptent ensemble pour plus de 20 % de la capacité de production mondiale ; le Canada, l’Australie et les États-Unis, 12-15 % ; la Chine possède 180 usines pour un total de capacité aujourd’hui de 30 à 32 millions de tonnes, soit plus ou moins 55 % de la capacité mondiale estimée en 2019, selon la United States International Trade Commission (USITC). Le 13 décembre 2018, l’agence Reuters nous apprend que la Chine a produit, durant le seul mois de juillet 2018, 3 millions de tonnes, et en novembre, 2,8 millions de tonnes d’aluminium. Sur une base annuelle, ce rythme de production, s’il est vrai, peut donner un total annuel de 36 millions de tonnes, soit près de 60 % de la capacité mondiale. Ainsi, de 2003 à aujourd’hui, les Chinois ont augmenté leur capacité de production de près de 700 %, ou sept fois.

Il n’y a pas d’inconnues, ni pour les propriétaires ni pour les travailleurs, quant aux coûts de production. Les usines chinoises sont récentes, utilisent les toutes nouvelles technologies de production, sûrement à la fine pointe de la robotique et de l’informatique. Ce sont nos concurrents.

Nous sommes condamnés à rester concurrentiels, autrement nous perdrons nos parts de marché. Les propriétaires de nos usines au Québec, deux grands joueurs à l’échelle mondiale (Rio TINTO, no 2, et Alcoa, no 3, derrière les Chinois), devront investir massivement dans les nouvelles technologies, et de façon accélérée dans la robotisation du processus de production, ce qui signifie de nouveaux planchers d’emploi et des qualifications nouvelles en informatique, en robotique et en imagerie. Mes propos rejoignent peut-être la problématique et les enjeux en cours de négociations pour tenter de régler l’interminable conflit à Bécancour.

Cette usine produit depuis plus de trente ans, faisant la démonstration au monde entier de la qualité de notre main-d’oeuvre et de la fiabilité des approvisionnements massifs en énergie, sans quoi elle n’existerait pas. Tout mon appui, ma compréhension, mon soutien à ceux et celles qui depuis plus d’un an se battent avec dignité pour leurs conditions de travail.

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1 commentaire
  • Serge Pelletier - Abonné 13 février 2019 03 h 44

    Bien beau les discours... Mais cela demeure des discours.

    Bien beau les discours... Mais cela demeure des discours. Vous le menttionnez très bien, la concurrence mondiale est là. Or, comme toute industrie doit "faire avec", il est tout à fait normal que nos usines tirent de la pattes dans tous les domaines où il y a concurrence. Les américains aussi, et l'Occident en général. D'autant plus, que la majorité des "concurrents" sont des entreprises d'État ou d'entreprises quasi-étatiques. Les grandes entrepises de Chine en sont les exemples flagrant, mais les pays du Golfe ne sont pas en reste avec l'Arabie Saoudite en tête, la Russie post-communiste avec les oligarques de la nomenklatura n'est pas elle aussi en reste.

    Que reste-t-il pour le Québec... Pas grand chose, si ce n'est que des rêves d'un passé résolut, où les ressources naturelles et la disponilité des énergies "motrices" étaient des facteurs de "sécurité d'approvisionnements" du marché américain, en général, et de l'Occident - pays de l'Ouest continental.

    Le marché américain de l'aluminium ne comporte aujourd'hui qu'une poignée d'alumineries de classe mondiale (2 ou 3 trois selon les données de l'US-G). Les autres sont soit fermées, soit réduites à produire de petites quantités exclusivement pour un marché spécifique et de proximité. Le même phénomène pour les usines de l'Ouest du continent europréen. Pour le "papier", outre l'information virtuellement dispible, la pulpe à papier est maintenant produite par des essences de bois permettant un pousse rapide (environ 10 ans) du continent Sud Américain au lieu des 40/50/60 ans d'ici.
    Le marché de toutes les matières de premières est en concurrence mondiale... Le fer de la Côte Nord aussi, et sa survie est loin d'être assurée - la Vale brésilenne produit plus de millions de tonnes fortes que toutes les mines nord-américaines misent ensemble... Sans parler que les pays africains fournissent de plus de minerais à bons prix aux pays européens et asiatiques...
    Le président Clinton avait très bien dit cela au début