Prendre part, faire monde

«Les personnes exilées ne sont pas seulement les témoins passifs d’une mondialisation vorace qui détruit les vies pour sauver les richesses», écrit l'auteure.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse «Les personnes exilées ne sont pas seulement les témoins passifs d’une mondialisation vorace qui détruit les vies pour sauver les richesses», écrit l'auteure.

Nous sommes le 15 septembre 2018 et commencent en France les renommées Journées du patrimoine, dont le thème est, cette année, le partage. Divers lieux culturels disséminés sur tout le territoire français invitent les visiteuses et visiteurs à célébrer cette belle et honorable vertu qui, pour être articulée ainsi à la notion de patrimoine, pourrait être considérée comme ce qui nous appartient, ce qui nous est propre, à nous, Français, à nos « pères » et à notre patrie. Cette patrie française, aujourd’hui gouvernée par un président qui entend en effet l’élever comme s’il en était le père, le protecteur, l’éducateur et le responsable de sa lumineuse propreté, est pourtant le lieu où ne cessent de se multiplier des scènes agencées non pas selon « l’art du partage », conçu comme créateur d’expérience de convivialité et d’égalité, mais selon sa technique contemporaine qui réduit le sens du partage à celui de l’attribution inégale des parts.

[…]

[A]u-delà de la prétention française dont ces journées sont aussi le symbole, il y a l’expérience telle qu’elle peut être ainsi faite, chaque matin, non seulement d’un déni mais aussi et surtout d’une destruction des existences. Existences de tous ces « autres » qui n’ont pas part à la communauté policée qui, elle, se réjouit de son sens du partage au moment même où ses gestes en réduisent le sens à cette peau de chagrin de la partition, de la privatisation, de l’exclusion. […]

Demain, dimanche 16 septembre, certains d’entre nous se réuniront au Musée d’art contemporain du Val-de-Marne afin de lire aux visiteurs un mélange de témoignages d’hospitalité et d’arguments réclamant l’inscription de cette dernière au statut de patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’action a été lancée par le PEROU (Pôle d’exploration des ressources urbaines), qui, depuis 2012, s’efforce de collecter tout ce qui continue de résister à une politique mondiale grandement devenue police immonde. […] Les chantiers du PEROU s’inscrivent dans le sillage et sous l’égide des gestes de soin, d’attention, de considération, d’amitié que ne cessent de cultiver nombre de nos concitoyens à l’endroit des personnes cherchant refuge parmi nous. En dépit des lois les criminalisant, en dépit des dispositifs de contrôle visant à les juguler, ces actes d’hospitalité demeurent solidement enracinés dans le quotidien d’anonymes, d’associations, de collectifs démultipliés. Ils constituent un patrimoine vivant non reconnu comme tel, un trésor précieux pour les générations à venir, qui connaîtront au centuple les migrations et brassages planétaires. […]

Je suis engagée dans cette action alors que, depuis quelque temps, j’éprouve un certain malaise à recevoir de manière quasi hebdomadaire une invitation à participer à un événement, à une publication, à un colloque sur ce « thème » de l’hospitalité. J’essaie chaque fois de bien évaluer les ressorts et effets de ces invitations : s’agit-il de poser les bases d’actions collectives porteuses de transformations réelles ou s’agit-il simplement de relever, du haut de nos tribunes et confortablement assis sur nos sièges de doctes, le niveau des atrocités que « nous » savons si bien expliquer tout comme nous saurions en indiquer le remède ? […] J’accompagne le PEROU depuis quelques années, car nous nous sommes rencontrés loin des célébrations de « paroles » et des conférences sur l’hospitalité, et au plus près des gestes qui la rendent effective. Nous nous sommes retrouvés à Calais, au temps de ladite « jungle », lorsque nous y étions, avec mon si cher et précieux collègue récemment décédé Étienne Tassin, et que nous faisions l’expérience immédiate de ce type d’hospitalité, qui renverse ce que l’on aime tant en vanter « de loin ». C’est-à-dire celle qui la confond avec une forme de charité par laquelle le sujet installé en un chez-soi identifié [peut] accueillir « l’autre ». Ce qui s’éprouve très souvent pour quiconque est un jour allé dans le camp est précisément de se trouver interpellé par un résident temporaire qui, tout en n’ayant ici aucun « chez lui », nous y invite. Et nous y invite d’emblée. Pas un regard croisé qui ne soit succédé d’un « Hello ! How are you ? », pas un groupe de jeunes hommes ou femmes assis sur un petit tas de caisses de bois qui ne vous propose de les rejoindre pour boire un thé ou échanger des histoires. Dans ce temps suspendu de l’arrêt auquel sont assignés les femmes et hommes exilés, il y a autant la détresse du vide que le besoin incommensurable d’un peuplement nouveau, celui par lequel nous pouvons encore occuper le temps ensemble […] Cela paraît d’une simplicité extrême et pourtant, c’est ce bien le plus simple de l’existence en commun que tout, et particulièrement les techniques qui répartissent inégalement les parts en se couvrant sous le nom de « partage », tendent à annuler.

[…] Les personnes exilées ne sont pas seulement les témoins passifs d’une mondialisation vorace qui détruit les vies pour sauver les richesses. Elles sont aussi les témoins du monde qui pourrait émerger de nos actions partagées […] d’un peuple enfin retrouvé dans le chaos du demos qui est pour nous tous une chance d’existence.

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Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, hiver 2019, no 322.

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2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 février 2019 06 h 21

    faut il laisser les contres discourts l'emporter

    prendre part ,faire le monde, en fait n'est-ce les choses les plus difficiles , enfin, si nous voulons être sérieux, malheureusement il existe de plus en plus de contres discourts

  • Denis Soucy - Abonné 12 février 2019 08 h 04

    C'est bon à lire ce coeur qui parle

    ..