De part et d’autre de la classe spéciale

Le nombre d’élèves étiquetés comme «handicapé ou en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation» (HDAA) a explosé ces dernières années.
Photo: Mychele Daniau Agence France-Presse Le nombre d’élèves étiquetés comme «handicapé ou en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation» (HDAA) a explosé ces dernières années.

Le débat sur les élèves en difficulté scolaire a de quoi étourdir. Des pédiatres estiment qu’on diagnostique trop nos enfants. Le ministre de l’Éducation et les syndicats enseignants jurent au contraire qu’on dépiste trop peu et, surtout, qu’on ne tient pas assez compte des diagnostics qu’on a. Selon eux, une calamité de notre époque serait l’« intégration sauvage » d’élèves en difficulté dans les classes ordinaires, où ils nuisent. Il faudrait donc vite renvoyer ces enfants aux « classes spéciales » auxquelles, apparemment, ils appartiennent et que le ministre veut multiplier. Mais ne devrait-on pas vérifier d’abord la réalité de cette « intégration sauvage » ? Cela changerait-il nos idées sur ce qu’il convient de faire, autant dans les classes « ordinaires » que « spéciales » ?

On le sait : le nombre d’élèves étiquetés comme « handicapé ou en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation » (HDAA) a explosé ces dernières années. De 2001 à 2016, il est passé de 120 500 à 207 000 élèves, soit de 10,8 % à 20,4 % de l’effectif scolaire total au primaire-secondaire. Cette explosion est attribuable à l’évolution des pratiques d’étiquetage : à tort ou à raison, on étiquette aujourd’hui plusieurs enfants qui ne l’auraient pas été avant. Le problème, c’est que cette évolution des habitudes d’étiquetage a été si brusque, si peu réfléchie, qu’on ne sait plus ce que les chiffres signifient.

Prenez l’« intégration sauvage ». Un élève « intégré » est un enfant considéré comme HDAA et qui fréquente une classe ordinaire. Si je vous dis que la part des élèves HDAA fréquentant une classe ordinaire est passée de 57 % en 2001 à 74 % en 2016, vous estimerez, comme le ministre, qu’il y a bel et bien « intégration sauvage » : on a l’impression que les classes spéciales se vident dans les classes ordinaires. Mais si j’abandonne le terrain glissant des pourcentages ? Si je vous informe qu’en nombres absolus, la quantité d’élèves en classe spéciale n’a aucunement diminué durant cette période ? Qu’en fait, le nombre d’élèves fréquentant une classe spéciale, une école spéciale ou un autre lieu ségrégé a même augmenté, passant de 52 400 à 53 800 enfants, et de 4,7 à 5,3 % de l’effectif scolaire total ? En clair, les classes spéciales sont loin de se vider : elles ont même légèrement engraissé ces temps derniers.

Nouvelles étiquettes

Mais alors, pourquoi trouve-t-on plus d’élèves HDAA en classe ordinaire ? Parce qu’on étiquette maintenant des profils d’élèves qui ne l’étaient pas auparavant… et dont plusieurs ont toujours fréquenté la classe ordinaire. Bref, la nouveauté, ce n’est pas « l’intégration sauvage » : c’est que des milliers d’enfants, qui n’auraient jamais quitté la classe ordinaire, y sont désormais dénombrés et perçus comme des « intégrés », tout juste tolérés.

Quelles leçons en tirer ? J’en vois trois. L’une est qu’il faut écouter les enseignantes qui voient leur classe ordinaire « s’alourdir » avec le temps, s’emplir d’élèves en difficulté. Mais il faut chercher la vraie racine du mal : la classe ordinaire ne s’alourdit pas parce qu’on y déverse le contenu des classes spéciales, mais parce qu’on la vide de ses élèves forts, happés par le privé ou le sport-étude sélectif. Une école publique forte et équitable rehausserait plus la classe ordinaire que n’importe quel ajout de classes spéciales. La seconde leçon est que la majorité des élèves HDAA actuellement au « régulier » n’ont jamais appartenu aux classes spéciales. Les exclure aujourd’hui par myopie ou manque d’imagination serait odieux, à une époque où fleurissent des solutions inclusives à propos desquelles le Québec reste singulièrement en retard.

La troisième leçon concerne les classes spéciales, qui resteront nécessaires. Il faudrait bien les traiter autrement que comme une soupape qui ne sert qu’à soulager le régulier. Elles accueillent 50 000 élèves dont nous souhaitons améliorer le sort. Plutôt que de craindre ces enfants, comme des barbares qui assiégeraient la classe ordinaire, pourquoi ne pas leur fournir des services semblables à ceux qui améliorent déjà la persévérance des élèves du régulier — comme un accès accru au sport ou à l’art ? Il existe des initiatives locales qu’on pourrait soutenir. Si le ministre veut miser sur les classes spéciales, il serait judicieux qu’il le fasse dans un tel esprit d’équité.

À voir en vidéo