Les messages véhiculés par les signes religieux

Nous devons reconnaître que tout signe apparent, toute marque, tout symbole véhiculent un message et constituent une activité expressive et une forme de prosélytisme.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nous devons reconnaître que tout signe apparent, toute marque, tout symbole véhiculent un message et constituent une activité expressive et une forme de prosélytisme.

À l’aube du dépôt du projet de loi sur la laïcité et dans la foulée des débats autour de la déclaration de la ministre Charest sur le hidjab, ainsi que du code vestimentaire des députés à l’Assemblée nationale — sans parler des élues en blanc au discours de l’Union, des gilets jaunes, des carrés rouges, des coquelicots du 11 novembre, de la croix gammée, de l’étoile juive « obligatoire » lors de la Seconde Guerre, et j’en passe —, il me semble à-propos de rappeler quelques jalons essentiels au sujet du port de vêtements ou de signes nettement visibles.

D’abord, il coule de source que les vêtements transmettent un message. Cela a été reconnu par les tribunaux, qui ont jugé que le port de vêtements constitue une activité expressive tombant dans le champ de protection couvert par la liberté d’expression. Plus encore, d’un point de vue sociologique, le vêtement est une forme de langage qui reflète un modèle social et témoigne essentiellement du « degré d’intégration du porteur par rapport à la société dans laquelle il vit » (Roland Barthes).

Ensuite, il n’existe pas un droit fondamental de se vêtir selon son bon plaisir en tout lieu, a fortiori pour les personnes désirant occuper certains emplois dans la société, notamment au sein de l’appareil étatique. Plusieurs fonctions demandent le port d’un uniforme, le port d’un équipement de sécurité, le retrait de bijoux, l’absence de maquillage, le port de vêtements stériles, etc.

Accepte-t-on que les fonctionnaires viennent travailler dans des tenues osées, mais qui ne mettent pas leur sécurité en danger ni ne nuisent à leur capacité à communiquer efficacement ? Permettrait-on qu’un évaluateur fasse passer des examens de conduite à la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) vêtu d’une camisole, d’un jean troué, le crâne rasé et tatoué ? La bienséance, l’ordre public et les bonnes moeurs sont des concepts qui existent déjà.

Conséquemment, nous devons reconnaître que tout signe apparent, toute marque, tout symbole véhiculent un message et constituent une activité expressive et une forme de prosélytisme. Nier ce fait revient à nier l’influence de l’environnement, de la publicité, par exemple, sur le comportement humain.

Transmettre un message

En 1995, la Cour fédérale dans l’affaire Grant devait se pencher sur la décision prise par la GRC de modifier ses règles internes afin d’autoriser les sikhs qui le souhaitaient à porter le turban au lieu du traditionnel couvre-chef. La Cour a fait état du témoignage du professeur Gualtieri selon qui les signes religieux transmettent des messages « liés aux systèmes de valeurs et à la conception du monde des adeptes d’une religion donnée ». Le professeur ajoutait : « Un symbole religieux peut être décodé d’une manière différente par une personne qui adhère à la religion en question et par une personne qui n’y adhère pas. Par exemple, le sous-commissaire Moffat, responsable de l’élaboration de la politique relative au turban, a déclaré lors de sa déposition que le turban n’est pas, à son avis, un symbole religieux. Pour lui, il s’agit d’une manifestation culturelle indiquant simplement qu’une personne est originaire de l’Inde. Pour le sikh du Khalsa, le port du turban témoigne publiquement de son adhésion au sikhisme ainsi qu’aux valeurs et aux objectifs de cette religion. C’est un signe de dévotion et de ferveur. »

On ne peut faire abstraction du fait que les signes religieux, comme tous les signes distinctifs, ont un sens pour celle ou celui qui le porte, mais aussi pour son entourage.

Les croyantes et croyants, comme tout autre individu, ne vivent pas en vase clos et n’ont pas le monopole de la définition du message qu’ils projettent. Le port d’un turban, d’une casquette, d’une kippa, d’un uniforme, d’un kilt, d’un hidjab, etc. est susceptible de multiples interprétations.

À mon avis, le signe religieux nettement apparent est un signe expressif porteur d’un message qui a un sens à la fois pour la personne qui le porte, mais également pour son entourage. Ce sens variera en fonction des contextes, des époques et des lieux. Sa religiosité ne lui retire pas son aspect expressif intrinsèque.

Voile musulman

Particulièrement à l’égard du voile musulman, il est manifeste qu’il ne revêt pas qu’une signification religieuse, tant pour celle qui le porte que pour celles et ceux qui le voient. Le voile musulman, sous toutes ses déclinaisons, signifie pour plusieurs, au Québec comme ailleurs, l’infériorisation de la femme, sa soumission à l’homme et à la religion.

Le fait qu’une personne affiche des signes religieux nettement visibles et choisisse librement ou sous la contrainte sociale, familiale ou religieuse de l’arborer n’influence nullement le sens qui est ainsi transmis. La détermination du sens de ce symbole n’appartient pas exclusivement à celle ou à celui qui le porte.

Le message religieux peut, en lui-même, être sexiste et porteur de discrimination envers les homosexuels, les lesbiennes, les personnes divorcées, les femmes, etc. Le message religieux n’est pas que religieux. La religion véhicule des valeurs qui peuvent être synonymes de violence, d’inquisition, de patriarcat, etc.

Lorsqu’il s’agit de se doter de règles de société, comme la laïcité de l’État, qui visent à favoriser la cohésion, l’attachement aux valeurs fondamentales qui sont les nôtres au Québec et leur transmission, il est important de garder ces considérations à l’esprit. Nous sommes sortis de la Grande Noirceur ; l’État ne doit pas craindre d’afficher sans équivoque l’aboutissement de cette évolution.

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80 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 février 2019 07 h 35

    Superbe lettre

    Que Julius Grey aille se rhabiller ! Qu'il aille vivre un an en Iran !

    • Louise Collette - Abonnée 9 février 2019 11 h 27

      Il n'ira sûrement pas, il a trop peur de ce qu'il verra.
      J'ai beaucoup cotoyé des Iraniens, des jeunes surtout, ils quittent leur pays à cause de la religion, une religion étouffante, la police religieuse qui circule dans les endroits publics pour voir à ce que les femmes ne se découvrent pas et autres bêtises, étouffant.
      Julius Grez me déçoit beaucoup.

    • Sylvain Auclair - Abonné 9 février 2019 11 h 41

      Peut-être pas, mais il pourrait aller plaider en t-shirt pour voir si on a le droit de s'habiller comme on veut dans des fonctions officielles..

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 9 février 2019 13 h 36

      Pénible.

      Cette formule constitue le coeur de l'argument : "Le voile musulman, sous toutes ses déclinaisons, signifie pour plusieurs, au Québec comme ailleurs, l’infériorisation de la femme, sa soumission à l’homme et à la religion".

      Le voile est à bannir du fait de ce qu'il signifie pour nous, pas pour celles qui le portent. C'est assez effrayant.

      Imaginez un instant que le Canada anglais élabore un argument de même espèce, par exemple "le nationalisme signifie pour plusieurs, au Canada comme ailleurs, la xénophobie et le repli sur soi" et blabla.

    • André Joyal - Inscrit 9 février 2019 17 h 17

      Bien dit à propos de celui qui mange dans tous les rateliers, pour autant qu'on le paie. Contre la loi 101: je me souviens...

    • Cyril Dionne - Abonné 10 février 2019 13 h 28

      Cher M. Lamy-Théberge,

      Si nos Anglos du ROC sont tellement ouverts, pourquoi ne pas aller y vivre? Ils sont si tolérant. Vous savez, ils aiment tellement les francophones et la langue française. Le meilleur exemple, c'est notre Doug Ford adoré de l'Ontario. Là-bas, vous êtes "Canadian" en autant que vous parlez anglais, sinon, vous n'êtes qu'un visiteur qui n'est pas le bienvenue. Bien oui, ils ne sont pas nationalistes. Misère.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 9 février 2019 08 h 38

    EXCELLENT ARTICLE, qui exprime en plus détaillé ce que moi et bien d'autres exprimons depuis des mois et des mois (mais que d'aitres s'obstinent à nier pour ne focuser que sur le DROIT INDIVIDUEL à s'habiller comme on veut (et que certaines vont même jusqu'à qualifier de "féminisme").

    À retenir tout particulièrement:
    "Le fait qu’une personne affiche des signes religieux nettement visibles (...) n’influence nullement le sens qui est transmis. La détermination du sens de ce symbole N’appartient PAS exclusivement à celle ou à celui qui le porte."

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 février 2019 07 h 15

      N’appartient PAS à celle ou à celui qui le porte

      Il est en effet la propriété de « l'entourage ».

  • Marc Therrien - Abonné 9 février 2019 08 h 50

    S'apppartenir et appartenir

    Le conforme aime l'uniforme même s'il se froisse facilement. L'uniforme a besoin du conforme pour s'appartenir.

    Marc Therrien

  • Paul de Bellefeuille - Abonné 9 février 2019 09 h 04

    Enfin un message clair qui nous fait comprendre l'importance pour l'État d'être laic et surtout sans adjectif tel que laicité ouverte ou encore inclusive. Ces adjectifs induisent leur contraire et portent donc un jugement moral.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 9 février 2019 09 h 05

    Un texte remarquable

    ment confus

    • Gilbert Turp - Abonné 9 février 2019 09 h 44

      Au contraire, ce texte est d'une clarté totale. Un texte remarquable, oui, et qui fait le tour de cette question piégée sans tomber dans les pièges.
      Je crois que c'est un des meilleurs que j'ai lu sur le sujet depuis des années.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2019 10 h 53

      Pourquoi M. Desjardins? Parce que madame Beauchamp appelle un chat, un chat? Prenons la religion musulmane.

      Est-ce que les symboles ostentatoires sont le résultat d’une crise des milléniaux? Des millions de musulmans semblent s'être tournés vers l'intérieur, en quête d'un âge d'or imaginé. Ils méprisent les valeurs flexibles et ductiles de la modernité. Certains sont attirés par le dogme réactionnaire et les prédicateurs, tandis qu'un bon nombre d'entre eux se sont jetés dans l'islam politique pour résister et combattre les hégémonies occidentales.

      Il n’y a pas si longtemps, les musulmans s’efforçaient d’obtenir une éducation humaniste (comme le stipule le coran), avaient remis en question leurs doctrines et se passionnaient pour les progrès scientifiques, les idéaux politiques et sociaux et l’art. Pas même l'humiliation de la domination coloniale ne les avait dissuadés d'avancer. Maintenant les marcheurs marchent à reculons. Le hijab, le jilbab (tchador), la burqa et le niqab sont des signes visibles de ce retrait des valeurs progressives.

      Le retour aux certitudes et à la «pureté» de la conviction, est une mission soutenue par l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe. Les revivalistes, financés par l'argent islamiste, gèrent maintenant plus de mosquées en Occident que tout autre sous-groupe musulman. On dit aux femmes de ne pas voyager sans parents de sexe masculin, de ne pas travailler, d'être subordonnées et de se voiler. Ce mouvement a commencé comme une réaction contre la modernité et s'est transformé en un credo fondamentaliste. Aujourd’hui, leur opposition à «l’impérialisme culturel» intéresse de nombreux jeunes musulmans aliénés. Cela explique en partie la popularité croissante du hijab, du jilbab et du voile intégral.

      Et dire que dans le coran, le voile est surtout utilisé métaphoriquement pour décrire les barrières entre le bien et le mal et les croyants et les incroyants.

      C’est « ben » pour dire.

    • Carmen Labelle - Abonnée 9 février 2019 11 h 02

      Confus pour vous parce qu'il est expose clairement des arguments forts pour une position avec laquelle vous êtes en désaccord. Où est passé l'objectivité? On peut être en désaccord sans rejeter du revers de la main une opinion bien affirmée .Si un de vos étudiants vous remettait ce texte, comment feriez-vous pour mettre de côté vos opinions personnelles?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 9 février 2019 15 h 08

      Ce texte paraît clair que parce qu'il dit ce qu'on veut entendre. On est généralement moins exigeant dans ces conditions.

    • Yves Laframboise - Abonné 9 février 2019 15 h 25

      Au contraire, texte d'une grande clarté!
      Bravo à Caroline Beauchamp, pour ce texte rempli de vérités, vérités qui semblent inadmissibles aux yeux de plusieurs.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 février 2019 17 h 07

      Vous n'y êtes pas, MRD.

    • André Joyal - Inscrit 9 février 2019 17 h 24

      Cher «ami» RMD : chose certaine cette fois, vous n'êtres pas confus, mais pas du tout. Ce fait du bien.

    • André Joyal - Inscrit 9 février 2019 17 h 36

      M.Dionne: «Il n’y a pas si longtemps, les musulmans s’efforçaient d’obtenir une éducation humaniste (comme le stipule le coran), avaient remis en question leurs doctrines et se passionnaient pour les progrès scientifiques, les idéaux politiques et sociaux et l’art. Pas même l'humiliation de la domination coloniale ne les avait dissuadés d'avancer.»

      Il n'y a pas si longtemps? Vraiment?
      Ernest Renan, s'il pouvait vous lire ne serait pas d'accord, lui qui a écrit: «Quand Averroès mourut en 1198, la philosophie arabe perdit en lui son dernier représentant, et le triomphe du Coran sur la libre pensée fut assuré pour au moins 600 ans». J'ajoute140 ans...
      Ref: André Poupart, «Averroès, de la philosophie du droit», L'Harmattan,2017.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 février 2019 06 h 32

      Mais vous êtes toujours aussi courtois, monsieur Joyal