Sensibilité variable

Il ne faut pas s’étonner que François Legault ait déclaré, à peine 48 heures après avoir assisté à un événement soulignant le deuxième anniversaire de la tuerie qui a fauché six concitoyens musulmans croyants, qu’il ne pense pas «qu’il y a de l’islamophobie au Québec».
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Il ne faut pas s’étonner que François Legault ait déclaré, à peine 48 heures après avoir assisté à un événement soulignant le deuxième anniversaire de la tuerie qui a fauché six concitoyens musulmans croyants, qu’il ne pense pas «qu’il y a de l’islamophobie au Québec».

L’automne dernier, l’opinion québécoise s’est montrée sensible aux difficultés rencontrées par la minorité franco-ontarienne, dont les droits en matière d’éducation sont brimés par le nouveau gouvernement conservateur. Fort de sa nette majorité électorale, le premier ministre Ford n’hésitait pas à éliminer le financement d’un projet fort modeste d’université de langue française, cela conformément à son idéologie de base, c’est-à-dire une pensée gestionnaire axée sur le conservatisme fiscal.

À cette occasion, François Legault a manifesté son appui à la cause de cette minorité voisine culturellement et géographiquement, en phase avec son opinion publique. En effet, ce n’est pas la moindre qualité de notre premier ministre que de connaître et de saisir les sentiments qui animent de très larges segments de la population, ce qui lui permet d’ajuster adéquatement son discours — en d’autres termes, de dire aux gens ce qu’ils aiment entendre. L’image du politicien « à l’écoute » le sert bien.

Lors de la dernière campagne, M. Legault a fait un bon calcul en promettant à son électorat de régler la question de la laïcité telle que celui-ci l’entend, à savoir comme une affaire de signes religieux. Pour lui, pas question de pédagogie : on ne va quand même pas suggérer aux gens de lire le rapport Bouchard-Taylor et d’assimiler la notion de laïcité appliquée au Québec quand tout le monde sait qu’il s’agit seulement de proscrire des signes religieux (entendre : le foulard sur la tête de certaines enseignantes)… Certains risqueraient au passage de saisir aussi des notions telles que la liberté de religion, la liberté de conscience ou le droit égal de chacun ou chacune.

Il ne faut donc pas s’étonner que notre premier ministre caquiste ait déclaré, à peine 48 heures après avoir assisté à un événement soulignant le deuxième anniversaire de la tuerie qui a fauché six concitoyens musulmans croyants, qu’il ne pense pas « qu’il y a de l’islamophobie au Québec ». M. Boufeldja Benabdallah, président du Centre culturel islamique de Québec, a réagi par écrit fort justement : « […] je me suis senti trahi, tellement vos paroles étaient aux antipodes de celles que vous avez prononcées à l’Université Laval. »

M. Benabdallah a tout à fait raison de penser que le discours du premier ministre est une insulte à l’intelligence. Mais ce discours, malgré la précision sur le « courant » ajoutée ensuite par son cabinet, est bien celui que François Legault adresse à une opinion majoritaire égarée par son nationalisme. Pour celle-ci, il est juste de traiter la question en termes de volonté de la majorité plutôt qu’en termes de droit. Et centrer la discussion sur une clause de droit acquis (au port du foulard) permet d’ignorer que cette règle discriminatoire exclura de l’accès à la profession d’enseignante certaines femmes. Pour cette majorité comme pour la députation caquiste et son leader, la notion de violence symbolique (le fait de contraindre quelqu’un à modifier son comportement) n’est pas pertinente puisqu’une citoyenne musulmane croyante n’est pas égale à une autre citoyenne.

Bref, le « courant » majoritaire est sensible à l’injustice vécue par une minorité appréciée en raison de sa proximité culturelle mais insensible à celle qui affecte une infime minorité dépréciée du fait de son association au bouc émissaire universel que sont devenus les musulmans. Mais ne comptons surtout pas sur François Legault pour améliorer notre intelligence collective du monde.

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16 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 9 février 2019 07 h 13

    Populisme!

    Bon texte. Merci. Il est bon que ces choses soient dites. Je dis non au populisme de François Legault. Oui! Il y a du trumpisme ces temps-ci au Québec.

    M.L.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2019 09 h 54

      Tiens. Les nouveaux curés qui prient à l’autel de la, ô combien sainte, rectitude politique.

      Primo, la réponse de M. Legault envers les supposés francophones hors Québec en Ontario était posée et justifiée. Ce financement de cette université de langue française était pour accommoder les nouveaux immigrants francophones dans la région de Toronto. Oui, une université francophone à Toronto alors qu’il n’y a aucun Franco-Ontarien qui y habite, il faut le faire. Sur quelle planète vivent ceux qui affirment sans l’ombre d’un doute qu’il existe encore des francophones hors Québec? Mme Bombardier avait raison. J’ai enseigné dans les écoles supposément françaises en Ontario et plus tard, dans les écoles anglophones et je peux vous affirmer sans l’ombre d’un doute, comme Franco-Ontarien de 3e génération, qu’on ne parlait pas plus français dans les écoles françaises. Il n’y a plus de francophones hors Québec en Ontario comme il n’y a plus de « cadavres encore chauds » pour reprendre l’expression d’Yves Beauchemin; ils sont tous morts et enterrés il y a longtemps. Voilà votre beau Canada « coast to coast ». Le Canada est francophobe, point à la ligne.

      Deuxio, François Legault et son parti ont été élus avec une grande majorité. Ils sont à plus de 42% présentement dans la faveur publique parce qu’ils ne veulent pas renier les promesses qu’ils ont fait. Seul les Anglos et les Néo-Québécois les ont boudés sur l’île de Montréal. En plus, plus de 70% des Québécois supportent le projet de loi sur la laïcité. En fait, c’est la raison principale pourquoi ils ont été élus. Et qu’est-ce que la tuerie de Québec a à faire avec le projet de loi? Cette lettre est une insulte à l’intelligence des Québécois. Comme un certain Adil Charkaoui, ils sont prêts à dépeindre les gens ordinaires comme des racistes parce qu’ils n’épousent pas les accommodements déraisonnables religieux et patriarcales d’une minorité qui conjuguent encore avec les préceptes salafistes du 7e siècle.

    • Christiane Gervais - Inscrite 9 février 2019 13 h 51

      Et moi je dis non au populisme de Gaëtan Vallée.

      Ce qui rend une citoyenne musulmane égale à une autre, c'est sa citoyenneté, pas l'expression de son fondamentalisme religieux.

    • Serge Lamarche - Abonné 9 février 2019 21 h 14

      M. Dionne, c'est plein de francophones hors-Québec! J'en suis un. C'est juste pas écrit sur la face du monde, leur(s) langue(s) parlée(s).

  • Réal Boivin - Abonné 9 février 2019 08 h 40

    '' au bouc émissaire universel que sont devenus les musulmans.''

    Universel veut dire tout le monde. Pour qui vous prenez vous pour dire que tout le monde est dans l'erreur? M. Legault fait preuve de lucidité car , comme la majorité du monde, il voit bien que quelque chose ne va pas.

  • Jean Lacoursière - Abonné 9 février 2019 09 h 50

    Deux commentaires


    1) L'auteur nous apprend qu'empêcher une enseignante musulmane de porter son voile à l'école fera en sorte que cette enseignante sera obligée de "modifier son comportement" ;

    2) L'auteur fait un amalgame entre "femme musulmane croyante" et "femme musulmane portant le voile" : "Pour cette majorité comme pour la députation caquiste et son leader, la notion de violence symbolique (le fait de contraindre quelqu’un à modifier son comportement) n’est pas pertinente puisqu’une citoyenne musulmane croyante n’est pas égale à une autre citoyenne."

  • Michel Fontaine - Abonné 9 février 2019 09 h 59

    Ce qui devrait guider le débat sur le port de signes religieux

    Je souscrits totalement à la conclusion de Gäétan Vallée qui souhaiterait plus d'intelligence collective du monde dans le débat déjà amorcé sur la laïcité et le port de signes religieux. Le vrai leadership commande d'aller au-delà de ce que la population veut entendre et de faire un exercice de pédagogie politique sur les valeurs et droits qu'une société inclusive et tolérante doit respecter et promouvoir. C'est à cela que l'on distingue un chef de parti en quête de sa réélection d'un homme ou d'une femme d'état qui oeuvre au bien commun au-delà des clivages majorité/minorités.

  • François Beaulne - Abonné 9 février 2019 14 h 07

    Affirmations gratuites non convaincantes

    La sensibilité du PM Legault n'est nullement à géométrie variable, comme vous le prétendez. Elle reflète le sentiment actuel d'une majorité de Québécois, que cela vous plaise ou non. En réagissant spontanément aux attaques des conservateurs ontariens contre la minorité franco-ontarienne il l'a fait en communion avec la majorité québécoise francophone. De même, tout en se solidarisant avec la douleur des familles des victimes de la mosquée de Québec il s'est fait le porte-parole de toute la nation Québécoise sans pour autant conclure que parce-que des gestes inacceptables sont commis par des individus désaxés il faille pour autant stigmatiser toute la société d'<islamophobe>. En versant dans l'excès vous affaiblissez votre argumentation. Votre jupon de rectitude politique ambiante dépasse un peu trop. Au lieu d'insinuer par vos propos que le PM Legault serait un opportuniste, ou pire, un <populiste>, pourquoi ne pourrait'il pas tout simplement être lui aussi un québécois de la majorité silencieuse.

    • Michel Lebel - Abonné 9 février 2019 15 h 00

      Le premier ministre doit être celui de tous les Québécois, pas seulement celui apparemment de la majorité. Ne pensez qu'à la majorité dite silencieuse ou autre peut vous rapprocher du populisme. ''La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité''(Albert Camus).

      M.L.

    • Carmen Labelle - Abonnée 9 février 2019 16 h 42

      M.Lebel, protéger les minorités n'équivaut pas à leur donner tous les droits, surtout pas ceux que d'autres n'ont pas. Pourquoi auraient-ils-elles, le droit de porter un syboe quelconque quand personne d'autre n'en a le droit? Un signe religieux est un symbole comme tout autre, qu'il soit politique, social ou commercial ou religieux

    • Réal Boivin - Abonné 9 février 2019 20 h 53

      M. Lebel, protéger la minorité ne veut pas dire que la minorité ait le droit d'imposer son idéologie à la majorité. Et tant qu'à la majorité dite silencieuse, et bien elle est en train de faire monter le pourcentage de la CAQ dans les sondages.

    • André Joyal - Inscrit 9 février 2019 22 h 16

      Je préfère Labelle à Lebel...