Le Canada est-il complice d’un coup d’État au Venezuela?

Juan Guaidó en compagnie de sa conjointe et leur enfant, face aux médias
Photo: Federico Parra Agence France-Presse Juan Guaidó en compagnie de sa conjointe et leur enfant, face aux médias

La crise vénézuélienne a franchi une autre étape quand Juan Guaidó s’est proclamé « président » du Venezuela et que les États-Unis et plusieurs pays, dont le Canada, l’ont reconnu comme « président intérimaire » ou « en exercice ». Or, cette proclamation participe d’un scénario établi de longue date par les États-Unis. Et le Canada s’y trouve associé en première ligne sans égard à son passé de médiateur.

L’histoire nous apprend que les coups d’État ne sont pas tous engagés par des militaires. Et que l’un des premiers actes, surtout si le coup d’État est conçu depuis l’étranger, consiste à désigner une personnalité qui pourra prendre la tête d’un gouvernement parallèle à celui que ses commanditaires veulent renverser. L’élément décisif pour qu’un coup d’État soit consommé veut qu’une majorité de l’état-major se range derrière le prétendant. C’est à ce scénario que concourent la campagne pour la reconnaissance internationale de Guaidó et la promesse d’amnistie pour tous les transfuges.

On sait que les États-Unis sont à l’origine de cette opération. Le Wall Street Journal a révélé comment les Rubio, Bolton, Abrams, Pompeo, Pence et Trump, entre autres, ont collaboré à l’apparition de Juan Guaidó sur l’avant-scène avec le concours de diplomates canadiens et de la ministre Chrystia Freeland. Le Canada aurait contribué à rapprocher les diverses factions de l’opposition afin de préparer la voie à la désignation de Juan Guaidó à la présidence de l’Assemblée nationale, ce qui lui a servi de tremplin. Le Canada a enfin été très actif au sein du Groupe de Lima voué à délégitimer le président Maduro en accord avec les positions de Washington et de l’opposition vénézuélienne.

Guerre économique

Depuis près de 20 ans, la Révolution bolivarienne affronte deux forces. En interne, une élite qui a été déplacée du pouvoir par une série de défaites aux urnes a tout mis en oeuvre pour reconquérir l’exécutif qu’elle a perdu en 1998. Sur le front externe, les États-Unis n’ont jamais accepté leur mise sur la touche dans un pays riche de ressources énergétiques et minières. Entre ces deux acteurs s’est nouée une alliance dont la première manifestation publique fut le coup d’État d’avril 2002 rapidement neutralisé.

Une guerre économique s’est alors mise en place afin d’exploiter les vulnérabilités du pays. Aussi longtemps que les cours du pétrole étaient élevés, l’État bolivarien a pu réorienter la rente pétrolière vers des programmes sociaux. Des millions de citoyens ont eu accès à des services. Les pauvres ont acquis des droits et une dignité. L’adhésion à la Révolution bolivarienne a longtemps été indéfectible, au point que l’opposition a perdu 23 consultations sur 25 depuis 1998.

La guerre économique a été menée de concert entre l’opposition et les États-Unis. Elle visait à créer des pénuries et à susciter le mécontentement et la désaffection. La spéculation sur les dollars, l’accaparement des denrées et leur détournement devinrent des armes dirigées contre le gouvernement. La population était prise en otage, l’enjeu d’un bras de fer impitoyable. En mars 2015, la Maison-Blanche a proclamé que le Venezuela constituait une « menace extraordinaire et inhabituelle pour la sécurité nationale et la politique extérieure des États-Unis ». Elle se dotait d’un cadre pour mener des agressions à sa convenance. Le gouvernement Trump a fait du changement de régime sa priorité. Son intervention a fait échouer une médiation entre les parties qui se déroulait en République dominicaine. Il n’était plus question pour l’opposition de participer à l’élection présidentielle de mai 2018. Elle adoptait le plan conçu par son allié, plus expéditif. D’autant que l’application de sanctions limitait sévèrement la capacité de l’État à relancer l’économie alors que l’hyperinflation prenait son envol.

Les médias, en passant largement sous silence les opérations de déstabilisation, les actes de vandalisme et les attaques contre les forces de sécurité, élaboraient un récit partial : une population affrontait un gouvernement qualifié de « dictature », incompétent et corrompu, des pénuries généralisées, une hyperinflation incontrôlable. La désespérance poussait des millions de Vénézuéliens à émigrer. On parlait d’une crise humanitaire avec une intervention internationale comme seule issue.

Une boîte de Pandore

Les États-Unis et d’autres gouvernements se donnent le droit de renverser un gouvernement élu après avoir fait tout en leur pouvoir pour créer une situation catastrophique. Ce faisant, ils ouvrent une boîte de Pandore. Rien n’indique que l’armée basculera du côté de Guaidó et que Maduro démissionnera. Le scénario suivi tient pour acquis que la population, usée par les privations et aux prises avec la perspective d’une dégradation encore plus sévère de la situation, se rangera en bloc du côté de Guaidó, et que les chavistes abandonneront le terrain à leurs ennemis de classe. Les politiques néolibérales et les privatisations sont au coeur du programme de l’opposition. À défaut d’une médiation, on doit craindre une escalade dans la tension avec son cycle de manifestations et de contre-manifestations, de débordements, de morts. L’opposition a montré qu’elle pouvait user de violence. Ce sont ces violences qu’elle a encouragées qui ont valu à ses instigateurs des arrestations ou l’exil. Le scénario pourrait alors déboucher sur une invasion armée, dont l’issue serait catastrophique. L’acheminement de l’aide humanitaire pourrait servir à infiltrer des troupes formées de paramilitaires ou de soldats.

Le Canada avait déjà pris parti contre Maduro en se joignant au Groupe de Lima. En reconnaissant Guaidó, il s’est associé à un coup de force orchestré par les États-Unis. Dans un contexte aussi polarisé, animé et aggravé par l’ingérence extérieure, la sagesse aurait commandé d’oeuvrer à la médiation, à l’exemple du Mexique et de l’Uruguay. Cela irait contre son plan destiné à écraser le chavisme, à récupérer une hégémonie perdue au début de ce siècle et à faire main basse sur les énormes réserves de pétrole et autres minerais au détriment de la Chine.

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28 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2019 02 h 21

    Honte au Canada qui se range avec les vautours au détriment du peuple vénézuélien.

    Merci monsieur, Claude Morin, pour une explication inestimable de la crise au Venezuela. Effectivement, «une guerre économique s’est alors mise en place afin d’exploiter les vulnérabilités du pays. Aussi longtemps que les cours du pétrole étaient élevés, l’État bolivarien a pu réorienter la rente pétrolière vers des programmes sociaux. Des millions de citoyens ont eu accès à des services. Les pauvres ont acquis des droits et une dignité. L’adhésion à la Révolution bolivarienne a longtemps été indéfectible, au point que l’opposition a perdu 23 consultations sur 25 depuis 1998.» Les vautours pétroliers veulent s'accaparer de ressources et ne veulent rien laisser au bon peuple.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 février 2019 10 h 53

      Je suis souvent d’accord avec vous en ce qui concerne la laïcité mais lorsque vous prenez un chemin tortueux pour glorifier la gauche, c’est là que vous retrouverez mon profond désaccord. Ce que vous et M. Morin avez occulté, ce ne sont pas les États-Unis qui sont responsables de la diminution du prix du baril de pétrole; c’est le phénomène de l’offre et de la demande. Cela dit, c’est criminellement irresponsable d’endetter non seulement la présente génération, mais celles à venir pour se maintenir au pouvoir. Emprunter de l’argent lorsque les cours de pétrole étaient à leur apex démontre l’insouciance et l’incompétence de ces gouvernements de gauche qui ne comprennent en rien l’économie mondiale. Chávez s’est servit de cette politique pour se maintenir au pouvoir et de se faire consacrer comme un dieu tant et aussi longtemps qu’il pouvait emprunter des milliards sur les marchés mondiaux. S’il n’avait pas connu une mort prématurée, aujourd’hui, il ferait l’objet d’une dénonciation acerbe tout comme pour Maduro aujourd’hui.

      Et qu’est-ce qu’on fait à intervenir dans les affaires privées d’un autre pays? Même si ce Maduro et son gouvernement ne sont pas sur ma liste de carte de Noël, ce n’est pas une raison pour se mêler de ce qui nous ne regarde pas. Le président autoproclamé, Juan Guaidó, le pion de Washington, ne fera pas mieux puisque le Venezuela est endetté jusqu’au cou. Lorsqu’il y a une dévaluation extrême de votre monnaie (un million de pourcent d’inflation), un changement de garde n’y fera rien. Le Venezuela est à la merci de la Russie et de la Chine qui le maintienne afin de pouvoir exploiter ses vastes réserves de pétrole. Les Américains, malgré leur rhétorique de politique étrangère assez musclée, n’interviendront pas militairement dans ce pays.

      En passant, n’est-ce pas le même Claude Morin qui était une taupe pour la GRC dans le gouvernement de René Lévesque?

    • Luciano Buono - Abonné 6 février 2019 17 h 12

      M. Dionne, ce n'est pas le Claude Morin que vous pensez. Une petite recherche sur internet vous aurait renseigné.

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 février 2019 17 h 40

      Monsieur Dionne, relisez l'article de monsieur Morin et vérifiez-en les faits...

    • Cyril Dionne - Abonné 6 février 2019 18 h 18

      Cher M. Buono,

      Si ce n'était pas le même Claude Morin, alors je m'en excuse tout simplement. De toute façon, son argumentaire semble être biaisé comme tous ceux qui se rapprochent trop d'un phénomène; à la fin, ils font partis du phénomène. Le socialisme ne fait qu'appauvrir ses constituants parce que l'idéologie va à l'encontre de la nature humaine.

    • Hermel Cyr - Abonné 6 février 2019 21 h 16

      M. Dionne, tout le monde sait que la "nature humaine", c'est la loi de la jungle ! Au plus fort la poche !

  • Gilles Bonin - Abonné 6 février 2019 06 h 55

    Comme ça...

    Oublions tout des soubresaults et diverses manoeuvres des dernières semaines... Ne prenons que le chavismo-madurisme en soi, la gabegie de ses élites, l'effondrement de l'économie pétrolière par incompétence, l'exode de plusieurs milliers de vénézuéliens, l'inflation hors contrôle, les graves et mortifaires pénuries de toutes sortes et demandons-nous si c'était mieux de laisser-faire. La réponse devrait être NON, mais bon, il est vrai que l'aventure révolutionnaire bolivarienne n'est pas d'une très grande originalité dans le monde latino-américain et pour de nombrex régimes un peu partout dans le monde: on a vu et on voit cela de«gauche» comme de «droite»: de grands slogans et des mains sales dans les coffres publics et quant aux gens (je n'ose plus parler de peuple tant ce terme est galvaudé et employé à toute sauce) qui tantôt profitent brièvement et tantôt crèvent allègrement, bof! ils passent par profits et pertes. Et passez à atre chose bonnes gens.

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 février 2019 17 h 49

      Monsieur Bonin vous avez raison de parler de la gabegie des élites qui ont travaillé sans relâche, soutenu par les USA, pour miner l'économie. Pour le reste, l'analyse de Claude Morin est tout à fait juste. Si le Canada était si préoccupé par le bien-être des vénézuéliens, il n'aurait pas laissé les américains les exploiter sans vergogne avant que Chavez ne prenne le pouvoir. Ce sont plutôt ses ambitions pétrolières qui dictent l'intervention du Canada,

  • Hermel Cyr - Abonné 6 février 2019 07 h 48

    Un point de vue très minoritaire, mais tout à fait pertinent.

    Les manœuvres étatsuniennes au Venezuela rappellent une stratégie établie de très longue date et qui s’est appliquée dans moult pays depuis plus de soixante ans. Pour mémoire, rappelons-nous les actions menées par la CIA contre Mossadegh en l’Iran (1953), l’embargo sur Cuba (depuis 1962), la grève des camionneurs soutenue par la CIA visant à paralyser le Chili sous Allende, juste avant le coup d’État de Pinochet (1973), l’embargo sur l’Irak par les Anglo-Américains (1990) qui fit des millions de morts parmi la population la plus pauvre de ce pays et qui visait à préparer la chute de Saddam Hussein.

    Et le Canada a presque toujours suivi les États-Unis, comme les Britanniques d’ailleurs, dans ces entreprises de déstabilisation. Un autre parallèle est aussi à faire de cette « collaboration » canadienne quant à la politique étatsunienne envers la Chine et la Russie.

    Ce n’est pas que tous ces pays, incluant le Venezuela chaviste, soient sans reproche, mais ce que nous voyons maintenant de la diplomatie canadienne, c’est un alignement servile sur les politiques de Trump.

    L’auteur suggère que le Canada renoue avec une position déjà tenue par lui favorisant le dialogue et les solutions négociées. Du temps de Trudeau père, au moins, le Canada faisait semblant d’avoir une diplomatie indépendante de cette de son voisin impérialiste. Avec le fils, c’est d’une alliance obséquieuse avec l’Empire qu’il s’agit.

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2019 10 h 37

      Merci, monsieur Hermel Cyr, pour votre petit historique de l'impérialisme Canada/États-Unienne. Votre commentaire est très pertinent surtout pendant l'hystérie prétendant le bien-être du peuple Vénézuélien. Il n'y a pas de fin aux manoeuvres mercantiles pour s'approprier de ressources pétrolières.

    • Serge Lamarche - Abonné 6 février 2019 14 h 34

      Le problème avec le rejet de Maduro comme président est que l'autre, choisi par les États-Unis, ne pourra rien faire de mieux. La seule différence est que ce n'est pas Maduro.
      S'ingérer de la sorte dans la direction des autres pays n'est pas moral. Il fallait aider le Vénézuéla avant la crise, puisqu'elle était prévisible. Le problème majeur vient du fait que les États-Unis font du pétrole de frak à un niveau éhonté. Ceci est aussi nuisble au Canada. On entend ici l'Alberta se plaindre du cours de leur or noir, boudé par les États-Unis.

  • Claudette Perreault - Abonnée 6 février 2019 08 h 00

    Complexité

    Heureusement que des lecteurs essaient de montrer l'autre facette de ce qui se passe au Venezuela, car nos petits journalistes, que ce soit à Radio-Canada, La Presse et même Le Devoir, se contentent de rapporter les fils de nouvelles ,sans autres investigations. L'information sur la scène internationale est extrêmement déficiente dans nos médias.

  • Jacques Morissette - Abonné 6 février 2019 09 h 55

    Merci Claude Morin pour la lumière.

    Bravo pour ce texte Claude Morin, il me permet de comprendre ce que je ne voyais qu'à moitié. Du fait que je glanais des infos en ce sens, ici et là, sans que je puisse me faire une idée claire sur ce qui se passe vraiment au Venezuela. En plus, le Canada a été très actif dans cette affaire. Comme l'écrit l'auteur du texte, Claude Morin: «Dans un contexte aussi polarisé, animé et aggravé par l’ingérence extérieure, la sagesse aurait commandé d’oeuvrer à la médiation, à l’exemple du Mexique et de l’Uruguay.»

    Quand les choses en arrivent à ce stade, ça fait déjà longtemps que le travail de sape, par certains de ces pays cités, a commencé, sous la table. Avec le travail de propagande qui se fait aujourd'hui, sans avoir pris en considération le travail de sape, c'est croire au Père Noël de penser que ceux qui décident aujourd'hui de tout ça, font un beau cadeau au peuple du Venezuela. Même les vénézuéliens ont subi la propagande en amont, qui a commencé dans le pays même, et calculé par des spécialistes de l'international. Ça laisse pantois ceux qui se fient seulement à la propagande orchestrée actuellement et qui viennent juste d'apprendre tout ça récemment.