Chine-Canada: de l’admiration à la perturbation

Les réactions des internautes chinois sur les réseaux sociaux ont montré à quel point l’opinion publique est perturbée.
Photo: Wang Zhao Agence France-Presse Les réactions des internautes chinois sur les réseaux sociaux ont montré à quel point l’opinion publique est perturbée.

Les relations sino-canadiennes ont bénéficié d’un héritage historique (Béthune, Trudeau père), ce qu’attestaient les sondages de l’opinion publique : en 2017, 82 % des Chinois déclaraient avoir une bonne image du Canada et le classaient parmi les pays qu’ils admiraient le plus.

La crise actuelle autour de Huawei a sérieusement refroidi les sentiments de beaucoup de Chinois à l’égard du Canada. « Huawei est notre héros national […] l’arrestation de Meng nous fait très mal », répond un directeur général de China Telecom. « Notre gouvernement réagit sous la pression publique », ajoute-t-il.

Les réactions des internautes chinois sur les réseaux sociaux ont montré à quel point l’opinion publique est perturbée. On peut le constater sur le compte Weibo de l’ambassade canadienne en Chine : des milliers d’internautes chinois s’y sont rendus pour se porter à la défense du géant chinois des télécoms.

Qui est Huawei ?

En plus de son titre de premier fabricant mondial d’équipements de télécommunication, Huawei est la seule entreprise chinoise capable d’équiper ses appareils avec ses propres puces électroniques haut de gamme. Une telle performance constitue une fierté nationale, surtout après que Pékin eut payé 1,4 milliard de dollars aux États-Unis en 2018 pour sauver la société chinoise de télécoms ZTE.

En ce qui concerne la 5e génération de réseaux mobiles (5G), Huawei se classe dans le peloton de tête pour ce qui est du nombre de brevets déposés : 12 % du nombre total à l’échelle mondiale, comparativement à 13 % pour l’entreprise californienne Qualcomm. Cette dernière, qui monopolise le marché de la génération actuelle (4G) en contrôlant 59 % des puces électroniques haut de gamme et 21 % des brevets, regarde l’essor de Huawei avec inquiétude. Plus important est le nombre de brevets déposés, plus grande est la capacité de contrôle de l’entreprise. Les entreprises de téléphones intelligents, comme Apple, doivent par exemple acquitter des frais de licence à Qualcomm pour chacun de leurs appareils vendus, ce qui représente entre 3,25 % et 5 % du coût total du téléphone.

On comprend pourquoi les dirigeants chinois cherchent à protéger Huawei, afin de réduire la dépendance aux États-Unis et de réaliser le plan national « Made in China 2025 » visant à faire du pays une grande puissance industrielle. D’ailleurs, plusieurs avancent l’hypothèse que cela expliquerait pourquoi les États-Unis se hâtent de lancer une guerre de technologie contre la Chine, afin de maintenir leur suprématie.

Une distance jamais vue

Jamais dans l’histoire des relations sino-canadiennes un gouvernement n’avait usé d’un vocabulaire aussi sévère pour critiquer l’autre gouvernement. Traditionnellement, la diplomatie canadienne privilégie une formule composée de trois volets : les critiques directes et les expressions d’inquiétude au plus haut niveau de l’État ; la « diplomatie de corridor » dans les cas impliquant des individus ; et un effort continu favorisant le dialogue, les échanges de la société civile et le renforcement des capacités. Cette formule, qui dans le passé a prouvé son efficacité, n’est évidemment plus à l’ordre du jour de la politique du Canada depuis l’arrestation de Meng Wanzhou.

De toute évidence, le Canada se trouve pris en étau entre la Chine et les États-Unis plutôt que de profiter de l’occasion offerte par la guerre commerciale qui oppose les deux puissances économiques. Depuis le début du conflit commercial, la Chine a multiplié les gestes d’ouverture envers le Canada, relançant le projet de libre-échange avec lui. Pour leur part, les entreprises canadiennes pourraient tirer profit de l’augmentation du prix des produits américains vendus en Chine.

Beaucoup de Chinois croient que le gouvernement Trudeau devrait s’impliquer dans le cas de Mme Meng, alors qu’il s’agit plutôt d’un processus purement judiciaire.

Une vulgarisation juridique pour mieux expliquer à la Chine l’indépendance entre le gouvernement canadien et son système judiciaire est quelque chose que notre gouvernement et nos médias n’ont malheureusement pas daigné faire au cours des deux derniers mois.

La société civile canadienne a toujours contribué à l’amélioration des relations bilatérales. L’Université de Montréal offre par exemple chaque année une formation à une dizaine de juges chinois, pour aider la Chine à rendre ses tribunaux plus transparents. Compte tenu de la situation particulière d’aujourd’hui, il est encore plus crucial que notre société civile continue de jouer un rôle actif dans le rapprochement entre les peuples et dans les relations bilatérales. Souhaitons que non seulement les gouvernements des deux pays, mais aussi leurs médias et d’autres intervenants de la société civile, fassent preuve d’ouverture afin d’éviter que ne se creuse un profond fossé entre le Canada et la Chine.

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11 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 4 février 2019 00 h 25

    Se tenir debout

    Fouin de la popularité madame Huang, la molesse et la courbette n'ont jamais attiré le respect. La Chine est un tricheur, une dictature qui fait taire tout le monde, c'est la raison pour laquelle elle ne sera pas dominante. Qui achètera dorénavant ses puces ?

  • Nadia Alexan - Abonnée 4 février 2019 08 h 38

    Le Canada doit se tenir debout face aux manigances des États-Unis.

    Le Canada n'a pas l'obligation se conformer aux diktats du bouffon Trump qui veut l'extradition de madame Meng pour des raisons politiques.

  • Paul Gagnon - Inscrit 4 février 2019 09 h 37

    Il n'y a pas d'opinions en Chine

    seulement une dictature.
    Une dictature encouragée par la finance internationale et quelques exportateurs (rêveurs) qui espèrent en tirer quelques profits.

  • François Beaulé - Abonné 4 février 2019 10 h 00

    Il faut hâter le processus d'extradition

    Le tribunal impliqué devrait considérer comme prioritaire le traitement du cas de Mme Meng Wanzhou. Plus vite son cas sera réglé, soit en la remettant aux autorités américaines soit en la libérant, moins longtemps la Chine sera motivée à poursuivre son entreprise de démolition de ses relations avec le Canada.

  • Gaëtan Vallée - Abonné 4 février 2019 10 h 31

    Prise en étau

    Madame,

    Votre intervention est bienvenue. En appeler à la société civile, c'est pertinent. Mais en tant qu'intervenante de la société civile, vous paraissez prise vous-même en étau dans ce débat dès lors que vous choisissez de taire le lien évident entre l'entreprise Huawei et le sommet de l'État chinois. Cette liaison dangereuse est à la source de l'emprisonnement de citoyens canadiens soumis à un traitement qui s'apparente à de la torture. L'hypothèse d'une lutte commerciale précise sous-jacente entre deux puissances capitalistes est tout à fait recevable. Or, justement, les plus grandes entreprises mondiales sont inséparables des États nationaux où elles sont basées; il s'agit en l'occurrence de reconnaître les modus operandi spécifiques des États-Umis et de la Chine. Ce faisant, on éclairera l'opinion. Voilà ce que j'attends d'une spécialiste comme vous.

    Gaëtan Vallée