De la lune de miel à la lune de fiel?

La ministre de la Sécurité publique et vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne La ministre de la Sécurité publique et vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault

Actuellement, le nouveau gouvernement de la CAQ profite d’une lune de miel particulièrement longue du fait qu’il a été élu en octobre dernier et a ainsi pu bénéficier du long congé parlementaire des Fêtes. Mais voilà : ce congé se termine bientôt et il lui faudra alors affronter la réalité.

Déjà, on commence à voir poindre l’improvisation de certains porte-parole du gouvernement en ce qui a trait à l’éducation. Récemment, Mme Geneviève Guilbault, ministre de la Sécurité publique et vice-première ministre du Québec, a fait l’étalage, quant à moi, non seulement de sa méconnaissance du système scolaire québécois mais aussi de l’incohérence de la CAQ en ce qui a trait à l’interdiction du port des signes religieux pour les enseignants.

On sait que la CAQ propose de déplacer à un autre poste — sans contact avec le public — tout fonctionnaire qui refuserait de se conformer à une éventuelle loi demandant qu’il ne porte plus de signe religieux dans le cadre de son travail. En éducation, Mme Guilbault affirmait : « Un enseignant peut travailler, j’imagine, à la direction de l’école. »

Or, la réalité n’est pas aussi simple que la députée de Louis-Hébert semble le penser. Tout d’abord, si on veut qu’il travaille « à la direction d’une école », l’enseignant déplacé devrait avoir les qualifications légales pour occuper ce poste, soit un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS). On ne peut donc pas muter quelqu’un aussi facilement. De plus, cette façon de procéder ne vient-elle pas court-circuiter le processus de nomination des directions d’école ? Devra-t-on impérativement choisir certains candidats pour cette importante fonction alors qu’ils refusent de se conformer à la loi ? On voit poindre un certain illogisme.

Outre les compétences que n’aurait pas nécessairement l’enseignant muté, on peut également se questionner sur la motivation dont il ferait preuve dans un poste aussi important et dont il n’aurait pas voulu. Peut-être que l’augmentation de salaire à laquelle il aurait droit saurait le convaincre d’occuper cette fonction. Mais être muté à un poste, pour lequel il ne serait peut-être pas qualifié, parce qu’il ne respecte pas la loi et, par surcroît, bénéficier d’une augmentation de salaire ? Autre illogisme.

Ensuite, si un enseignant ne peut porter de signe religieux devant des élèves parce qu’il est en position d’autorité, comment peut-on penser le nommer à la direction d’une école ? Non seulement celle-ci doit faire appliquer le code de vie de l’établissement scolaire qu’elle dirige et les sanctions qui s’ensuivent parfois, mais elle est aussi le leader de cet établissement. Et un directeur ou une directrice d’école pourrait porter un signe religieux mais pas les enseignants sous sa gouverne ? Illogisme toujours.

À moins, bien sûr, que Mme Guilbault se soit mal exprimée et ait voulu dire que l’enseignant récalcitrant travaillera « pour » la direction de l’école. Peut-être classera-t-il des papiers, prendra-t-il ses rendez-vous… Encore là, il y a un problème. Il existe déjà des postes clairement définis par les différentes conventions collectives pour de telles tâches en éducation. Et cet enseignant fera-t-il ce travail normalement moins bien rémunéré tout en touchant son plein salaire de prof ? Chaque déplacement entraînera inévitablement son lot de griefs.

Non, décidément, la rentrée parlementaire québécoise s’annonce particulière. La lune de miel laissera assurément place à une lune de fiel.

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15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 2 février 2019 01 h 04

    Les musulmans doivent faire leur part pour s'intégrer à une société laïque.

    Vous avez amplement raison, monsieur Papineau. En effet, la ministre est complètement déconnectée de la réalité de l'éducation. Le directeur d'une école est lui aussi un symbole d'autorité et doit être un modèle à suivre pour les élèves. Il faudrait simplement que les intégristes suivent la loi et abandonnent leurs signes religieux ostentatoires, lesquels ne sont pas une obligation religieuse, de toute manière.
    Les musulmans crient haut et fort qu'ils sont la cible de l'Islamophobie . Peut-être en essayons de délaisser leurs coutumes sexistes et rétrogradées en arrière, ils/elles pourront mieux s'intégrer dans la société québécoise qui a abandonné le cléricalisme pour la philosophie des Lumières depuis longtemps.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 3 février 2019 15 h 14

      Pourquoi seulement les musulmans, Madame Alexan ? Quant aux religions, il y a aussi les Juifs, les Sikhs ... Vous avez omis une réalité. La laïcité de la société ne peut pas exiger l'apostasie des religions. Car les évangélistes, les musulmans ... pratiquent leurs religions. Nous ne pouvons pas tous devenir athées du jour au lendemain.

  • Richard Maltais Desjardins - Inscrit 2 février 2019 06 h 43

    Cela ne se réduit pas à une question d'intendance

    Toutes ces questions font voir que le gouvernement n'a pas une idée claire des moyens qu'il devra mettre en oeuvre pour l'atteinte de ses fins. Il est bien possible que ce soit le principal reproche qu'on lui fera, le moment venu. Mais il se peut aussi que ces difficultés le forcent inexorablement à remettre en cause les principes mêmes sur lesquels se fonderaient les interdictions.

  • Gilles Bousquet - Abonné 2 février 2019 08 h 11

    La liberté de se départir de son signe religieux au Québec


    Si on veut agir dans un domaine laïc, faut ne pas porter de signes religieux dans une société qui se veut laïque. Personne, au Québec, les y force.

  • Jean-François Trottier - Abonné 2 février 2019 09 h 16

    Une question d'une difficulté énorme

    Si on ne laisse pas la politique aux "sages" comme dans l'Utopie, c'est que la logique, les théories et les faits indubitables n'en sont qu'un bien petite part.
    La politique est (aussi) l'art de la subjectivité.

    Il est hors de question de laisser l'appréciation de ce qui est religieux, ou pas, aux gestionnaires régionaux ou même provinciaux sans des directives les plus claires possible, et je crois que c'est pourquoi Legault a demandé la collaboration des autres partis. Arriver à une forme de consensus rejoignant la grande majorité des députés est un moyen qui peut établir à une meilleure acceptation.

    Mais peut-on compter sur les partis multiculturels, PLQ et QS ?
    Le PLQ est en remise en question, et le seul appui qui lui reste est absolument en faveur du multiculturalisme. Euh...

    QS, plastronnant depuis son immense victoire qui lui a permis de rafler la totalité des sièges sauf 115, a une longue histoire de vérité absolue. Il ne bougera jamais, question d'avoir raison deux fois par jour.

    Reste le PQ, plus réduit que jamais. Esdt-ce que le PQ acceptera de discuter ouvertement avec la CAQ?

    Je n'en sais rien et, franchement, si ce n'est qu'une question de stratégie je m'en fous complètement. Le PQ a été fondé par des gens éminemment pragmatiques, le parti doit servir, et sinon, ben...

    C'est que malgré ses airs de porc-épic en boule, cette loi est nécessaire.

    Trop d'exemple, partout dans le monde y compris dans des sociétés connues pour leur calme relatif, démontrent la nécessité de rassurer ou au moins fixer le plus possible les susceptibilités, qu'on les croit légitimes ou pas.

    Évidemment la réglementation sera appelée à évoluer, d'où la difficulté de la législation.

    Il est urgent de prendre son temps quoi.

    • Luc Bertrand - Abonné 2 février 2019 13 h 58

      Monsieur Trottier, ''Arriver à une forme de consensus rejoignant la grande majorité des députés'', c'est ce qu'on appelle une constitution, la loi fondamentale d'un pays définissant ses principes de base et valeurs communes et sur laquelle toutes les autres lois votées, par son assemblée législative, sont basées ou découlent.

      Malheureusement pour les Québécois-e-s, un certain Pierre Elliott Trudeau en a rédigé une comportant une charte des droits et libertés individuelles, qui ouvre la porte à toutes les revendications des minorités qui refusent de s'intégrer à leur société d'accueil, et nous l'a imposée en 1982. Comme les minorités francophones hors Québec sont déjà engagées dans un processus inexorable d'assimilation à l'anglais depuis plus de 150 ans, le Québec constitue, à part peut-être la Californie, le seul État, en Amérique du Nord, où des immigrant-e-s refusent systématiquement de s'intégrer à la majorité de la société d'accueil.

      Même si elle n'a jamais été signée ni reconnue par aucun-e premier-e ministre du Québec, c'est sur elle - par l'intermédiaire des tribunaux canadiens jusqu'à la Cour suprême du Canada, instance tout, sauf impartiale quand il s'agit du Québec - que se butera le gouvernement Legault, même s'il fait semblant de l'ignorer, par pur électoralisme, en tentant de sauver la chèvre et le chou, avec les immigrant-e-s et le reste des Québécois-e-s.

      Tôt ou tard, François Legault va se buter à cette camisole de force qu'est le carcan constitutionnel canadian. Ou bien devra-t-il respecter les libertés religieuses des minorités, ou bien il devra rompre avec la légalité à cette constitution illégitime. Et cela s'appelle la réalisation de l'indépendance du Québec.

      Luc Bertrand
      Beauharnois

    • Carmen Labelle - Abonnée 2 février 2019 18 h 01

      Luc Bertrand, si la liberté de religion et de conscience est un droit, la façon de l'exercer n'en est pas un. Comme le droit de fêter, de manifester, de tenir un évèenemnt public etc. Des conditions s,appliquent, toujours.

  • Clermont Domingue - Abonné 2 février 2019 09 h 33

    Du mou, encore du mou...

    Je crois que notre Premier Ministre doit mettre fin, au plus sacrant, au tataouinage qui dure depuis trop longtemps au sujet du port des signes religieux. Il s'agit là d'une balloune que les journalistes s'amusent à gonfler.

    Monsieur Legault, laissez braire journalistes et commissaires.Adoptez votre loi rapidement et passez à autre chose.

    Faites preuve d'autorité et d'esprit de décision. Vos électeurs (trices) vous en seront reconnaissants (tes).