Histoire du premier quartier multiracial de Montréal

Des estimateurs municipaux prennent des photos pour étoffer les dossiers d’expropriation dans la Petite-Bourgogne.
Photo: Archives de Montréal Des estimateurs municipaux prennent des photos pour étoffer les dossiers d’expropriation dans la Petite-Bourgogne.

Cette semaine, il est beaucoup question de ces étudiants qui, en 1969, ont occupé le centre informatique de la Sir George Williams University (aujourd’hui l’Université Concordia) pour protester contre le racisme, ses causes sous-jacentes et ses conséquences à l’échelle du Canada et du monde. À quelques centaines de mètres plus au sud, en bas de la côte, dans la Petite-Bourgogne, un autre événement — sans doute tout aussi important — se produit : la démolition d’une grande partie du premier quartier multiracial de Montréal et les expropriations qui en résultent. C’était il y a 50 ans.

Entre 1967 et 1973, la construction à Montréal d’un nouvel axe routier est-ouest (l’autoroute Ville-Marie) sectionne, outre le quartier chinois, la Petite-Bourgogne. Le reste du secteur est en grande partie détruit pour faire place à des logements sociaux. Dans leur ensemble, ces projets ont des répercussions considérables sur les Noirs montréalais. Ce n’est pas une coïncidence. En effet, la restructuration radicale des villes nord-américaines touche de façon disproportionnée les minorités raciales et les communautés blanches démunies. Tout comme le déclin des villes, le renouveau urbain a de profondes racines historiques et crée quantité d’injustices.

S’introduisant chez des particuliers, des estimateurs municipaux prennent des photos pour étoffer les dossiers d’expropriation. Dans la Petite-Bourgogne seulement, plus de mille clichés sont ainsi réalisés. Chacun d’eux montre un représentant de la Ville de Montréal ; bien vêtu, il tient à la main une fiche d’identification. Très modestes, les logements visités suggèrent une réelle pauvreté. Parfois, un résident figure sur la photo. Pendant que l’estimateur photographie son lieu d’habitation, il reste délibérément assis à la table de cuisine. Ces images puissantes illustrent éloquemment les notions de pouvoir, de violence et de perte.

Avant les expropriations, le secteur délimité par les quartiers de Griffintown et de Saint-Henri, dans le sud-ouest de Montréal, porte plusieurs noms : Saint-Antoine, Sainte-Cunégonde et Saint-Joseph. De nombreux Noirs montréalais le surnomment simplement « West End ». Au fil du temps, l’appellation « Petite-Bourgogne » — qui désigne en fait le projet de renouveau urbain — s’impose.

Proximité des gares

Si, historiquement, les membres de la communauté des Noirs anglophones de Montréal s’installent dans ce qui constitue aujourd’hui la Petite-Bourgogne, c’est que le quartier se trouve à proximité des gares Windsor et Bonaventure. Rappelons que l’arrivée du chemin de fer à Montréal s’accompagne d’une migration importante de Noirs. En effet, les entreprises ferroviaires comptent parmi les rares employeurs embauchant des gens de couleur. Toutefois, ces derniers sont uniquement porteurs ou bagagistes. Carl Simmons explique : « Dans la plupart des foyers, le chef de famille travaille pour une compagnie de chemin de fer. Il n’a pas le choix. Quel autre emploi pourrait décrocher un Noir ? Le racisme est omniprésent. » Du reste, la ségrégation s’étend aux lieux d’habitation. À preuve, de nombreux citoyens se voient forcés de s’entasser à plusieurs dans un « logement glacial », sans eau chaude.

Alors que Jean Drapeau occupe la mairie, Montréal multiplie les projets de modernisation. Sous prétexte d’éliminer les taudis, des quartiers entiers sont rasés au bulldozer. La Petite-Bourgogne est l’un des plus touchés. De nombreuses familles noires partent pour de bon. Le nouveau quartier compte peu d’espaces commerciaux, et les entreprises noires en souffrent. La population de la Petite-Bourgogne passe de 14 710 résidents en 1966 à tout juste 7000 en 1973.

Le renouveau urbain et les expropriations qui s’ensuivent sapent la densité du réseau d’établissements communautaires servant la collectivité noire de Montréal. Dans la Petite-Bourgogne, les écoles primaires anglophones cessent leurs activités les unes après les autres. En 1981, la fermeture de la Royal Arthur School porte un coup fatal au quartier. Le Centre communautaire des Noirs s’y maintient vaille que vaille jusqu’en 1989. Interviewé par Dorothy Williams, l’organisateur communautaire Gordon Butt précise qu’« il faut l’avoir vécu pour mesurer l’étendue des destructions qu’a subies cette collectivité. Où sont passés les gens ? La communauté est dépouillée. Elle est éviscérée. Elle est anéantie. »

[…] Aux fins du renouveau urbain de la Petite-Bourgogne, non seulement des bâtiments, mais aussi des liens de voisinage, sont réduits à néant. Il ne faut surtout pas l’oublier.

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