Le «droit au confort» des professeurs

«La contestation de la légitimité des institutions a été renforcée à l’école par le courant pédagogique contemporain et son interprétation de tout cadre institutionnel comme contrainte inacceptable», estime l'auteur.
Photo: Mikael Kristenson Unsplash «La contestation de la légitimité des institutions a été renforcée à l’école par le courant pédagogique contemporain et son interprétation de tout cadre institutionnel comme contrainte inacceptable», estime l'auteur.

Je n’ai pas été surpris par l’article paru dans Le Devoir du 25 janvier 2019 faisant état de l’annulation d’une conférence de madame El-Mabrouk par le syndicat APPM. Parmi les articles qui ont sauvé l’honneur en appelant cette annulation par son nom — une censure —, la plupart manifestaient pourtant leur surprise devant le fait que la censure soit exercée par des professeurs. Après avoir constaté pour ma part depuis longtemps cette exigence de censure chez un certain nombre de mes collègues, j’ai dépassé le stade de la sidération pour en venir à celui d’une tentative d’explication.

Je distinguerai deux types de raisons susceptibles d’expliquer cette exigence de censure. La première est d’ordre général, la seconde concerne spécifiquement les professeurs.

Droits individuels

La première raison s’inscrit dans le cadre du nouveau statut des droits fondamentaux ou droits individuels, dont nul ne conteste évidemment le bien-fondé, mais dont la tendance à prévaloir sur tout le reste dans nos sociétés les déstabilise. Marcel Gauchet décrit fort bien la profonde transformation des démocraties modernes en montrant que les rapports sociaux relèvent désormais d’une exigence de légitimité définie essentiellement par ces droits individuels, avec pour conséquence une tendance à délégitimer tout ce qui est d’ordre institutionnel : « Qu’importe la neutralité de l’institution judiciaire si mon droit individuel, c’est de pouvoir afficher ma religion partout et toujours ? » Dans ce cadre, tout ce qui s’impose comme une contrainte collective — se plier au caractère impersonnel d’une institution lorsqu’on la représente — est vécu comme une insupportable atteinte à son « identité ».

L’institution scolaire également se plie de plus en plus aux demandes individuelles de chaque élève, sous peine d’être accusée de bafouer ses « droits ». Un pas de plus dans cette direction, et chacun pourrait avoir le droit de choisir ce qu’il veut apprendre et ce dont il ne veut entendre parler sous aucun prétexte. Apprendre, pourtant, suppose que l’on se mette à distance de soi-même pour entrer dans un monde inconnu, qui s’adresse à tous les hommes. Sans ces contraintes, indifférentes à notre « identité », la mission de l’école est compromise. Aussi, lorsque certains pédagogues, inspirés semble-t-il par d’anciens décrocheurs, affirment qu’il y a encore trop de contraintes pour les élèves du cégep, on ne peut, si l’on connaît l’institution de l’intérieur, que leur opposer un formidable éclat de rire.

Un tel changement permet de comprendre pourquoi, dans la discussion qui oppose les partisans des signes religieux à l’école et leurs adversaires, les seconds (comme Nadia El-Mabrouk) se situent dans le cadre du bien commun — il est dans l’intérêt des élèves que les professeurs n’affichent pas leur croyance (ou d’ailleurs leur incroyance), mais que, dans un effort d’objectivité, ils la mettent temporairement de côté pour former les jeunes esprits —, tandis que les premiers (comme l’APPM) se situent dans le cadre de la revendication d’un droit individuel — « c’est mon droit de porter des signes religieux, car c’est mon identité, et si Nadia El-Mabrouk persiste dans sa position, j’invoquerai mon “inconfort” et je pourrai alors la censurer avec bonne conscience ».

Contrainte inacceptable ?

J’en viens maintenant à la raison précise pour laquelle bon nombre de professeurs n’échappent pas à cette tentation de la censure. La contestation de la légitimité des institutions a été renforcée à l’école par le courant pédagogique contemporain et son interprétation de tout cadre institutionnel comme contrainte inacceptable. La simple différence institutionnelle entre professeurs et élèves fait maintenant l’objet d’une contestation : n’est-ce pas une atteinte au « droit des élèves » que de reconnaître la différence entre un professeur qui sait plus et mieux et un élève qui sait moins et moins bien ?

Les directions des établissements scolaires flottent elles aussi entre perte de légitimité de l’institution et frénésie de reconnaissance des droits individuels. Le problème pour elles n’est plus de savoir si un professeur fait son travail ou s’il s’arrange pour en faire le moins possible (par exemple en se déclarant malade lorsqu’il ne l’est pas), il est de savoir s’il ne procure pas un « inconfort » à certains collègues ou employés lorsqu’il exprime ses idées ou s’il a un ton qui ne risque pas de heurter les âmes sensibles ou « inconfortables ».

Ne nous étonnons donc pas que, dans un tel contexte, certains professeurs ressentent un « inconfort » dès qu’un collègue critique dans la presse la pédagogie contemporaine ou rappelle l’exigence de neutralité politique ou religieuse dans les cours. Certains se précipitent alors dans les bureaux administratifs pour faire part de leur « mal-être ». Bien sûr, loin de les accueillir avec un haussement d’épaules — liberté d’expression oblige ! —, on prend au sérieux leur « droit au confort » et l’on s’en prend à celui qui participe au combat des idées, transformant ainsi l’institution d’enseignement en procédure contentieuse permanente.

Les professeurs « inconfortables » invoquent, contre ce noble combat, l’exigence de coopération, les « ponts » entre professeurs et départements. Mais la vie humaine n’est pas faite seulement de paix et de coopération. Elle est faite de coopération et d’affrontement, d’amitié et d’hostilité. Le moyen que les hommes ont trouvé dans nos sociétés pour que l’affrontement et l’hostilité ne dégénèrent pas en violence, c’est le combat des idées — avec des mots (words), non des épées (swords), dit Popper. Cela suppose, de la part des membres de ces sociétés, un peu de courage et de force d’âme pour surmonter leur « inconfort » lorsque leurs idées sont contestées ou moquées par d’autres. Les Occidentaux auraient tout intérêt à ne pas trop se ramollir s’ils veulent échapper au verdict implacable que Shakespeare a résumé en un vers : la prospérité et la paix enfantent des lâches.

25 commentaires
  • Paul Gagnon - Inscrit 31 janvier 2019 08 h 56

    Un peu d'humour...

    "n’est-ce pas une atteinte au « droit des élèves » que de reconnaître la différence entre un professeur [enseignant] qui sait plus et mieux et un élève qui sait moins et moins bien"

    Si on se fie à ce que les médias rapportent à chaque nouvelle cohorte de finissants en « science » de l’éducation, est-on encore sûr que les enseignants en savent plus que leurs élèves?

  • Jean Lacoursière - Abonné 31 janvier 2019 09 h 27

    Citation de Machiavel dans l'esprit de la dernière phrase de cette lettre

    "Dans leur évolution, les pays vont d'ordinaire de l'ordre au désordre, puis passent du désordre à l'ordre. Car, ne pouvant s'arrêter, les choses du monde, lorsqu'elles arrivent à leur ultime perfection, ne peuvent plus s'élever et doivent donc décliner. De même, une fois descendues et parvenues au fond à cause du désordre, ne pouvant plus descendre, elles sont contraintes de s'élever. Ainsi l'on descend toujours du bien vers le mal et l'on monte du mal vers le bien. Car la valeur engendre la paix, la paix l'oisiveté, l'oisiveté le désordre, le désordre la chute. De même, de la chute naît l'ordre, de l'ordre la valeur, de celle-ci la gloire et la bonne fortune. Les sages ont donc observé que les lettres suivent les armes et que, dans les cités, les capitaines apparaissent avant les philosophes. Car, les armées braves et disciplinées ayant provoqué la victoire, et les victoires la paix, la puissance des hommes armés ne peut pas se corrompre plus honorablement que par la pratique des lettres, et l'oisiveté ne peut pas s'installer dans la cité d'une manière plus trompeuse et périlleuse." - Machiavel

    • Michel Mongeau - Inscrit 31 janvier 2019 15 h 41

      Monsieur Gagnon, il ne faut pas confondre les faiblesses imputées en français écrit et oral aux plus récentes cohortes de futurs enseignants-es des niveaux primaire et secondaire et la formation disciplinaire des enseignantes de cégep, lesquels possèdent au minimum un baccalauréat et la majorité une maîtrise, sans oublier que plusieurs ont obtenu ou bossent à l'obtention de leur doctorat.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 31 janvier 2019 09 h 35

    Que ce sont là de « réconfortants » propos pour ceux qui se tiennent avec vous du bon côté de votre fausse alternative...

    • Gilles Gagné - Abonné 31 janvier 2019 14 h 35

      Qu'attendez-vous pour produire votre propre opinion au lieu de qualifier de façon condescendante celles des autres de façon récursive? La lettre de M. Delsart ajoute grandement à l'évolution de la discussion.

      Et vous qualifierez mon intervention d'attaque ad hominen!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 31 janvier 2019 16 h 33

      Non, monsieur Gagné. Je vois au contraire dans votre commentaire une bienveillante suggestion et vous en remercie. Je voulais juste donner un peu de répit à ceux et celles qui trouvent que j'encombre déjà suffisamment l'espace commentaire de notre journal.

    • Yves Mercure - Abonné 1 février 2019 19 h 48

      Et, preuve fracassante, cette réplique de "répit" qui ajoute à la fatuité de celui qui "sait" qu'il a raison envers et contre tous. Avec de telle pauses (poses?) vous déborderez l'œuvre de Balsac cher M. Maltais Desjardins...

    • André Joyal - Inscrit 1 février 2019 22 h 01

      @ RMD, vous écrivez : «Je voulais juste donner un peu de répit à ceux et celles qui trouvent que j'encombre déjà suffisamment l'espace commentaire de notre journal.» Je vous invite à faire suivre votre commentaire à votre ami Montmarquette...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 1 février 2019 23 h 50

      Monsieur Joyal, on peut compter sur vous exercer cette censure revancharde à son endroit. Vous êtes de ceux qui se font une si haute idée de la liberté d'expression qu'ils militent sans répit (he oui, monsieur Mercure) pour faire taire ceux qui ne s'en servent pas seulement pour encenser ceux qui partagent leurs sages avis.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 1 février 2019 23 h 56

      Monsieur Mercure, si vous estimez que je soutiens avec trop d'assurance mes convictions, rien ne vous empêche de me contredire. Je vous écouterai avec intérêt, à condition que ce ne soit pas seulement pour prendre acte de votre irritation. Celle-ci restera sans effet sur ma détermination à me prévaloir du privilège que m'accorde comme à vous notre journal. C'est aux modérateurs que j'en rendrai compte s'ils estiment que j'en use incorrectement, pas aux censeurs qui me harcèlent dans le but manifeste de m'intimider, comme les quelques autres intervenants qui ont l'audace de contrarier la belle unanimité qui règne sur cela comme en toutes choses chez ces censeurs-là.

  • Denis Blondin - Abonné 31 janvier 2019 10 h 05

    Intéressant!


    J'ai plutôt tendance à suspecter les motivations de ceux qui veulent contrôler l'expression des idées des autres, y compris une expression recourant à des objets symboliques en plus des mots: les kippas, turrbans, voiles, tatouages, barbes, etc... J'ai la nette impression qu'ils invoquent des principes généraux pour contrôler l'expression d'une catégorie précise d'idées: les idées religieuses, et surtout musulmanes.

    Par contre, c'est la première fois que je lis un argumentaire aussi bien mené que celui de monsieur Delsart. La trame de fond de son exposé tient parfaitement la route: toutes des dérives et ces dérapages, dans toutes les directions, pour faire prévaloir des identités individuelles sur l'existence même des institutions sociales!

    Dans le cas de Madame El-Mabrouk et dans bien d'autres cas similaires, ce qui prévaut, c'est en pratique le droit au confort de ceux qui ne veulent pas entendre d'autres voix. Par contre, ne pourrait-on pas aussi recourir à la même interprétation pour expliquer le désir de contrôle le port de signes religieux? Et le port de ces signes découle-t-il d'identités « individuelles » ou collectives?

    J'ai fait toute ma carrière dans le milieu de l'enseignement collégial. Chacun savait que tel ou tel professeur était marxiste ou indépendantiste, freudien ou boudhiste. Cette diversité n'était pas un problème insurmontable pour personne, ni pour les collègues, ni pour les élèves. Alors j'ai un peu de difficulté à comprendre pourquoi, dans un tel milieu, l'expression de certaines visions du monde devrait être contrôlée et réprimée. Mais je trouve que le débat sur la question ne devrait surtout pas être censuré et étouffé.

    • Michel Mongeau - Inscrit 31 janvier 2019 16 h 00

      Cher monsieur Blondin, les temps ont changé depuis ces années ou les allégeances de chacun ne ''nuisaient pas'' aux étudiants ou aux collègues. Primo, les grands discours de légitimation ont largement pris la poudre d'escampette. Secundo, Il y a dans nos institutions une aspiration maniaque à la pureté caractérisée par l'absence de perspective idéologique, au profit d'approches supposément liées à la méthode scientifique et à son objectivité constructive. Tertio, nos grandes écoles se sont fortement ''professionnalisées'' et enlignées sur l'utilité de savoirs pratiques ou marchandables sur la place publique. Quatro, nos institutions cherchent de plus en plus l'inclusion et l'atteinte de la scolarisation nationale maximale, au nom du droit de chacun à l'éducation, que nos classes sont non seulement bondées, mais emplies de candidats aux prérequis disparates et souvent lacunaires. Ultimement, nous enseignons à des cohortes de jeunes occupés par un travail rémunéré et vivant leurs loisirs dans des cultures éclatées et en marge de la grande culture universelle occidentale, qui plonge ses racines dans le terreau gréco-romain. Il n'y a plus à proprement parler de débats, de réflexions, de confrontations d'idées et d'inconfort créateur. Juste des individus poursuivant les mêmes buts hédonistes individuels et familiaux, qui entretiennent entre eux des rapports jovialistes et superficiels. Et la haine et le rejet ont remplacé les conflits d'idées ou d'allégeances politico-idéologiques.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 1 février 2019 09 h 07

      Quel magnifique échange, messieurs. Que j'ai lu et relu avant de retourner au texte de monsieur Delsart, dont je craignais de l'avoir assez injustement traité (certains diraient avec condescendance ? Je prends note pour ma gouverne).

    • Denis Blondin - Abonné 1 février 2019 09 h 58

      Monsieur Mongeau

      Le diagnostique que vous posez m'apparaît très bien posé. Il y manque cependant une conclusion personnelle. Cet état des lieux débouche-t-il sur le constat qu'il n'y a rien à faire devant ce type de tendances lourdes? Faut-il embarquer dans le courant et aseptiser les professeurs en leur fournissant un uniforme « neutre », ou bien s'acharner à souffler sur les braises qui restent en tentant de rendonner vie aux idées?

  • Michèle Lévesque - Abonnée 31 janvier 2019 11 h 02

    Un excellent résumé de la situation.