Éducation sexuelle: ni l'Église ni les parents

Parce que la sexualité commence avant l’âge du sexe, seule une éducation franche et respectueuse de leur identité sexuelle permettra aux enfants de se respecter, de se faire respecter et de respecter les autres, quelles que soient leurs préférences sexuelles.
Photo: iStock Parce que la sexualité commence avant l’âge du sexe, seule une éducation franche et respectueuse de leur identité sexuelle permettra aux enfants de se respecter, de se faire respecter et de respecter les autres, quelles que soient leurs préférences sexuelles.

Il est paradoxal qu’une religion comme le catholicisme ou l’islam puisse prétendre à l’éducation sexuelle dans le respect de l’intégrité morale, physique et psychologique des individus. Il faut se rappeler les très nombreux cas d’abus et de camouflage dont la Sainte Église s’est rendue coupable ; comme il faut tenir compte de la grande ambiguïté de l’islam en la matière.

Contrairement à ce qu’ont pu prétendre l’abbé Robert Gendreau (affilié à l’Opus Dei) et Riouf Ayas, il n’y a pas chez l’enfant de belle innocence. Au contraire, et parce que la sexualité commence avant l’âge du sexe, seule une éducation franche et respectueuse de leur identité sexuelle permettra aux enfants de se respecter, de se faire respecter et de respecter les autres, quelles que soient leurs préférences sexuelles.

J’ai donné pendant plus de 10 ans le cours Sexualité humaine : approche éthologique de la relation amoureuse, un cours s’adressant à de jeunes adultes dont plusieurs avaient de sérieuses lacunes qu’aucune éducation n’avait jugé bon de prévenir. Il faut comprendre au départ qu’aucune approche réductrice ne saurait rendre compte de la dynamique inhérente à la sexualité, de sa complexité. Un cadre éducationnel doit permettre d’apprendre à sortir de soi, mais aussi de sa famille, de sa culture. C’est ce qui permet d’aller vers le monde, en toute sécurité.

Il m’est arrivé trop souvent de vivre le type d’expériences que voici. En présentant mon plan de cours lors de la première des 15 semaines, j’expliquais entre autres l’inceste, son absence quasi totale chez les animaux en milieu naturel, comme le viol d’ailleurs. J’invitais les étudiant.e.s à poser des questions. Alors émergeaient des réactions comme celles-ci. Une étudiante, agressive, comme insultée, demande : « Va-t-on parler rien que de ça toute la session ? » Un étudiant est sorti en claquant la porte. Il revient la semaine suivante, évite mon regard, s’assied en arrière, ne lève jamais la tête, fermé sur lui-même à griffonner sur ses cahiers.

Vers la 10e semaine, l’étudiante m’apprendra que son agressivité renvoyait à une situation familiale dont elle avait de la difficulté à sortir. Les familles au climat incestueux sont plus nombreuses qu’on le pense : par exemple le père ou un frère, feignant la confusion, ouvre régulièrement la porte de la salle de bain pendant la douche de la jeune fille.

Cas troublant

Un cas m’avait particulièrement troublé. Alors que je recevais un conférencier un soir de semaine sur le thème « cinéma et sexualité », ainsi que la fabrication du porno, un père est venu me voir en cherchant à m’intimider parce que sa fille avait raté le dernier examen. Je l’ai invité à venir me voir à la pause. Avant celle-ci, le conférencier prend bien soin de prévenir l’auditoire qu’il y aura des séquences qui ne peuvent être vues que par des personnes de 18 ans et plus. Je remarque alors que la petite famille, père, mère et la jeune femme, quitte l’amphithéâtre. Le père va menacer le collège, si sa fille échoue, de signaler dans les médias qu’on présente des films pornos au collège. Lors d’une rencontre avec l’étudiante, il est clair qu’elle ne comprend rien à l’inceste, ne peut dire un mot sur plusieurs concepts vus en classe et bien documentés.

Qu’est-ce donc qui amène un père à surprotéger ainsi sa fille ? C’était une situation familiale dont faisait partie la mère : l’inceste. La jeune femme m’écrira quelques années plus tard pour confirmer mon intuition de départ, son drame de vie, une vie difficile à réparer. Quant au jeune homme qui avait claqué la porte, il vivait depuis sa naissance un amour fusionnel avec sa mère, un amour qui rendra impossible toute relation amoureuse ou simplement sexuelle. La compréhension de cette relation totalement pervertie par sa mère lui a été possible parce qu’il a pu reconnaître la chose par un mot, et une présence soutenue au cours. Même cela réalisé, ça lui prendra beaucoup de temps et de courage, un courage qui l’incitera finalement à la poursuivre en cour.

Notre identité est relationnelle, toujours médiatisée par autrui, la mère, le père, leur histoire de vie à chacun. Nous ne sommes pas une cire vierge à la naissance, pas plus qu’un produit essentiellement biologique. L’environnement participe de l’évolution des individus. C’est dans ce monde relationnel qu’on acquiert l’estime de soi, et sans cela, il ne peut être question du respect d’autrui. Au mieux, une expérience amoureuse améliore le style affectif d’un individu, le corrige ; au pire, c’est une désorganisation. C’est en pervertissant un lien d’attachement qu’un pédophile capture sexuellement et psychologiquement sa victime. C’est aussi ce que font les pervers narcissiques.

C’est là, me semble-t-il, qu’on voit l’importance de posséder des outils intellectuels pour mettre à distance l’objet sexualité et non pour s’y soumettre. Ce n’est pas la culture de la pudeur ni la censure morale au nom d’un idéal qui vont permettre aux jeunes un développement sécuritaire. Que les églises de tout acabit cessent leur racolage, leur emprise. Quant aux parents, on sait que parfois, ils font partie du problème. Si nos très jeunes recevaient une éducation à la sexualité adéquate, il y a fort à parier que beaucoup de ces expériences dramatiques n’auraient pas eu lieu.

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9 commentaires
  • Hermel Cyr - Inscrit 25 janvier 2019 12 h 10

    Merci pour ce beau texte.

    À vous lire, à lire les expériences éducatives vécues avec vos élèves, votre façon claire et sensée de les relater, on voit bien que vous êtes un enseignant de grande qualité.

    Vous expliques bien la pertinence de ce cours pour les jeunes adultes et soulignez avec justesse les contraintes et surtout restrictions familiales ou religieuses auxquelles peut se buter un tel cours.

    J’avoue avoir eu mes doutes sur un tel cours (pas du tout quant au sujet, mais quant à la pédagogie), mais vous me conciliez par la pertinence de votre approche. J’espère que vous n’êtes pas l’exception parmi vos collègues.

  • Claude Lamontagne - Abonné 25 janvier 2019 12 h 32

    La loi du silence que la famille ou la religion impose

    Il est toujours troublant de constater les dégats que la loi du silence cause au développement normal d'un enfant qu'il s'agisse d'un garçon ou d'une fille. La sexualité est une composante importante dans le développement d'une personnalité. Elle est une composante relationnelle comme le souligne fort à propos M. Quinn. C'est en s'ouvrant à l'autre sans s'oublier qu'une personne devient ce qu'elle est et est confirmée dans ce qu'elle est.
    En conséquence, une information objective sur la sexualité humaine s'impose au-delà de tout jeu de pouvoir. Les parents n'ont pas tous les mêmes connaissances et la même compétence pour informer, objectivement et sans biais inavoué, leurs propres enfants sur les différentes composantes, sur l'évolution et sur les diverses implications de la sexualité humaine. Ce n'est pas le simple fait d'avoir donné naissance à un ou plus d'un enfant qui rend compétent en la matière.
    Quant aux religions qui sont souvent des institutions de pouvoir et de domination sociale, faute de spiritualité profonde et ouverte sur soi-même et sur l'Autre, elles sont plutôt spontanément portées à imposer une morale liberticide qui se soucie peu des différences individuelles et de l'unicité de chaque personne humaine. Les religions ne se donnent pas avant tout pour mission de comprendre la personne humaine et de la supporter dans son évolution, mais plutôt de lui imposer des contraintes, des croyances, des normes, etc. de façon à mieux la contrôler. Alors que le véritable contrôle de la personne humaine doit venir d'elle-même, d'un long cheminement intérieur qui ne peut être que pesonnel.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 25 janvier 2019 12 h 36

    Merci pour ce texte

    Ce texte est précieux. Dans la même veine, la religion doit être enseignée d'une manière scientifique.
    Des prescriptions religieuses commandent d'ailleurs de ne pas fréquenter ou d'entretenir de la promscuité avec des individus qui ne sont pas de la même confession. Je me demande ce que vous auriez à dire sur la question... Par exemple l'homosexualité et sa condamnation claire par certains hadiths dans l'islam. Vous encouragiez les questions, dans quelle mesure un signe religiieux, en tant que symbole, encourage la même curiosité, quand ont sait que le signe renvoie forcément, possiblement du moins, à une certaine orthodoxie?

    Est-ce que je lis bien votre affirmation à l'effet qu « il faut tenir compte de la grande ambiguïté de l’islam en la matière».

  • Ève Marie Langevin - Abonnée 25 janvier 2019 14 h 42

    Merci

    Merci pour ce témoignage fort éloquent et au Devoir de le publier, situations qui donnent une idée des défis et des difficultés à surmonter pour l'implantation d'un nouveau programme.

  • Laurent Trempe - Abonné 25 janvier 2019 15 h 26

    Éducation sexuelle: ni l'Église ni les parents

    Je me joins à M. Cyr pour vous féliciter de nous avoir fait partager expérience certainement pertinente.
    Il ne reste qu’à souhaiter également « ...que vous n’êtes pas l’exception parmi vos collègues »...