Les classes spécialisées, un retour en arrière

«L’élève doit être appuyé par des mesures concrètes, qu’il soit en classe ordinaire ou en classe spécialisée. Cela suppose que l’on pense autrement l’école pour qu’elle soit inclusive», appuie l'auteur.
Photo: Getty Images «L’élève doit être appuyé par des mesures concrètes, qu’il soit en classe ordinaire ou en classe spécialisée. Cela suppose que l’on pense autrement l’école pour qu’elle soit inclusive», appuie l'auteur.

Le titre Retour en arrière? de l’éditorial de Marie-Andrée Chouinard publié dans Le Devoir du 8 janvier dernier fait tragiquement écho à une inquiétude exprimée par un ancien président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Gaétan Cousineau, qui signait une lettre ouverte il y a dix ans : « Situation des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage dans les écoles québécoises : pour éviter un retour en arrière, une école inclusive s’impose ».

L’éditorial du Devoir réagit au souhait exprimé par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, d’ajouter des classes spécialisées pour répondre aux besoins d’un nombre sans cesse grandissant d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA). La Commission tient elle aussi à exprimer son inquiétude quant à cette approche.

L’ouverture d’un grand nombre de classes spéciales pour pallier le manque de ressources qui viennent en appui aux activités des classes ordinaires constituerait un retour en arrière par rapport aux principes de la Charte des droits et libertés de la personne, de la Loi sur l’instruction publique et des encadrements du ministère. Il s’agirait d’une rupture importante par rapport aux actions qui ont été menées depuis près de 20 ans pour favoriser le respect des droits des élèves HDAA dans le système scolaire québécois.

Chaque élève a son propre profil : on ne peut pas présumer qu’en fonction d’un diagnostic, l’élève aurait des caractéristiques identiques à celles de tous les autres élèves qui partagent le même diagnostic. Avant de décider de placer un élève en classe ordinaire ou en classe spéciale, il faut pouvoir faire une évaluation individualisée de ses besoins et capacités afin de déterminer quel est le contexte d’apprentissage qui lui est le plus profitable, et qui est dans son intérêt à lui — c’est ce que la jurisprudence des 30 dernières années a toujours indiqué.

Viser le juste équilibre

Devant le nombre grandissant d’élèves HDAA — plus de 20 % des élèves qui fréquentent le réseau public actuellement, soit 1 élève sur 5 —, la solution n’est pas d’orienter davantage de ces élèves vers des classes spéciales, mais de viser le juste équilibre qui permet que, peu importe où ces élèves se trouvent, ils aient la garantie de recevoir des services adaptés qui leur permettront de bénéficier de l’enseignement donné, de s’épanouir comme personne et éventuellement, de jouer un rôle actif et valorisant dans la société.

L’élève doit être appuyé par des mesures concrètes, qu’il soit en classe ordinaire ou en classe spécialisée. Cela suppose que l’on pense autrement l’école pour qu’elle soit inclusive. Si on veut garantir l’égalité des chances pour tous les élèves québécois, c’est même un impératif absolu.

Au printemps dernier, la Commission a publié les résultats d’une importante étude systémique sur la situation des services éducatifs destinés aux élèves HDAA dans le réseau scolaire québécois. Cette étude fait le constat alarmant que sur le terrain, les atteintes au droit sont encore nombreuses. Sans soutien direct à l’élève et sans soutien aux enseignants qui sont responsables des classes ordinaires, on assiste à la situation qui est maintes fois relatée dans les médias : celles d’enfants qui sont laissés à eux-mêmes, sans services ou avec des services qui ne répondent pas adéquatement à leurs besoins, des enseignants au bout du rouleau, des parents qui se battent sans arrêt pour assurer le plein développement de leurs enfants, de l’argent public qui est utilisé pour exercer des recours judiciaires plutôt que d’offrir des conditions propices à une intégration harmonieuse de ces élèves.

Finalement, c’est nous tous qui en sortons perdants, en laissant de côté 20 % de nos enfants. Il faut rappeler qu’à l’heure actuelle, près de 40 % des élèves HDAA sortent de l’école secondaire sans diplôme ni qualification. L’impact est majeur pour notre société : ce sont des enfants qui, rendus à l’âge adulte, ne pourront exercer un rôle valorisant dans notre société.


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17 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 23 janvier 2019 07 h 22

    Il est possible qu'un retour aux classes spécialisées constituerait un certain recul par rapport à certains aspects de la situation

    Il n'est pas difficile d'imaginer non plus qu'après les attaques à la tronçonneuse du PLQ contre les services publiques ( y compris ceux dint il est question ici), il ne serait pas trop difficile d'améliorer la situation actuelle.

    Mais la question qui doit être posée est la suivante. Pour se mettre au service du bel idéal "inclusif" tout en étant vraiment efficace par rapport aux apprentissages souhaités, faudrait-il dépenser des sommes mirobolantes que la société n'acceptera jamais de payer? Et si oui, de quel côté faudra-t-il sacrifier? Des idéaux, ou de l'efficacité?

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 janvier 2019 11 h 03

      On n’a pas besoin d'inventer la roue. Nos décisions doivent se baser sur les études les plus récentes des expériences d'apprentissage réussi aux seines des écoles finlandaises ou autres.
      Par contre, il faudrait mettre les fonds nécessaires pour une telle inclusivité si l'on valorise vraiment l'éducation de nos enfants.

  • Cyril Dionne - Abonné 23 janvier 2019 08 h 09

    Il faudrait être dans la salle de classe avant de proposer de telles absurdités

    Bon. Encore un autre avocat qui n’a jamais mis les pieds dans une salle de classe et qui vient nous apporter la bonne nouvelle. Une école inclusive? Pardieu, toutes les écoles publiques sont inclusives.

    Les classes spéciales sont la meilleure nouvelle pour les jeunes élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. Ils évoluent dans un milieu avec leurs pairs où ils ne seront pas jugés par les autres enfants et où ils pourront s’épanouir à la limite de leurs habilités. Ce n’est pas en les mettant dans une salle de classe ordinaire où ils seront ostracisés par les autres élèves et accapareront tout le temps de l’enseignant qu’ils vont connaître le succès. C’est tout le contraire. Justement, ceux qui font parties des classes spéciales ont beaucoup plus de chances de décrocher leur diplôme du secondaire. Et pour les autres élèves, ceux qui sont dans la moyenne et les doués, eh bien, puisqu’ils n’ont pas de problèmes, il faut qu’ils s’arrangent tout seuls comme ils le font souvent parce que leur enseignant.e se dévoue pour trois ou quatre élèves qui ont maintenant développer des problèmes comportementaux suite à leur difficulté d’apprentissage.

    Dans toutes les sociétés, il y a plus de 20% des gens qui sont laissés de côté. Prenez les itinérants dans la rue. Évidemment, notre cher monsieur Tessier ne pleure pas pour eux lorsqu’il invoque les droits de la personne. C’est comme dire que notre cher monsieur se cherche un emploi qui n’est pas intérimaire.

    • Martine Dupont - Abonné 23 janvier 2019 21 h 41

      Cher Monsieur, j'ai travaillé plus de 20 ans avec ces jeunes qui sont passés par le réseau des classes spéciales à l'école et qui en sont ressortis sans diplôme et avec une qualification bidon. Je vous inviterais d'abord à vous informer sur les statistiques concernant ces jeunes avant de donner votre opinion sur le sujet. De plus, à lire sur la différence entre "intégration" et "inclusion". L'école n'est pas encore inclusive. Désolée!

    • Cyril Dionne - Abonné 24 janvier 2019 00 h 08

      Chère madame Dupont,

      Moi aussi j'ai travaillé avec ces enfants dans les classes spéciales. J'ai aussi enseigné dans la salle de classe ordinaire pendant plusieurs années avec des élèves identifiés. Si l'enfant ne réussissait pas dans les classes dites « spéciales », je peux vous assurer que c'était encore pire dans la classe ordinaire. Je peux vous dire aussi que l’estime de soi en prenait pour son rhume lorsque l’élève était laissé de côté par les autres et même parfois, ridiculiser par ses pairs. Vous savez, les enfants ne sont pas tellement tendre avec les autres. Ajouter à cela, les parents des autres qui ne voulaient pas que leur petit poupon ne soit associé avec ces dits élèves de crainte que leur progéniture prenne un retard académique. C’est cela la réalité de la salle de classe.

  • Gilles Roy - Abonné 23 janvier 2019 08 h 10

    Je cite

    Je cite : «L’élève doit être appuyé par des mesures concrètes». Concrètement, ça doit pouvoir dire que l'enseignant sache enseigner à l'élève et que les professionnels et techniciens (conseiller pédagogique, ortopédagogue, etc.) qui l'entourent sachent l'épauler dans l'exercice de sa charge d'enseignement. Il y a risque sinon qu'on ne voit plus l'élève qu’à travers la catégorie dont on se sert pour se le représenter, catégorie qui ne sert souvent qu'à fonder une demande de ressources additionnelles qui elle même ne mène souvent qu'à pas grand chose, sinon qu'à plus de demandes du même ordre. Une attention, forte, doit ainsi être mise sur l'enseignant (éviter qu'il ne «souffre») et sur sa pédagogie (sa didactique). Et plus l'enseignant sera fort dans ce qu'il a à faire, plus l'élève sera appuyé, et plus il sera appuyé, moins il sera perçu comme n'étant que faible.

  • André Labelle - Abonné 23 janvier 2019 09 h 10

    LE NERF DE LA GUERRE

    Des classes surpeuplées. Des écoles atteintes de décrépitude. Des coupures budgétaires significatives dans les commissions scolaires, Etc. Etc. Toutes ces tares découlent de la volonté de nos gouvernements de couper les dépenses afin de pouvoir annoncer, à des fins purement électoralistes, des réductions d'impôts et de taxes.
    Qui écopent de ces décisions ? Les élèves évidemment qui n'ont plus accès à un enseignement de qualité; des profs qui ne sont plus en mesure d'enseigner optimallement aux enfants; des parents qui se désespèrent de l'avenir de leurs enfants.
    Est-ce que, dans ce contexte de misère systémique, les élèves HDAA seront mieux servis en les incluant dans des classes déjà surpeuplées ? Sans ressources supplémentaires les enseignants accueillant des HDAA seront-ils contraints à ne pas être en mesure d'offrir un enseignement de qualité à tous les élèves incluant les HDAA ?
    Face à une détérioration catastrophique de l'enseignement pour des raisons économiques, est-ce qu'un retour en arrière serait si catastrophique pour les HDAA ? Je ne suis pas certain de la réponse.

    «Ce n'est pas parce que je suis un vieux pommier que je donne de vieilles pommes.»
    [Félix Leclerc]

  • Jean Lacoursière - Abonné 23 janvier 2019 09 h 33

    Ça dépend du handicap

    Extrait de la lettre : "[...] ajouter des classes spécialisées pour répondre aux besoins d’un nombre sans cesse grandissant d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA). La Commission tient elle aussi à exprimer son inquiétude quant à cette approche."

    L'expression "élève handicapé" englobe pas mal de choses. On peut avoir un handicap physique et ne pas être un fardeau pour l'enseignant d'une classe dite régulière. Rien n'empêche l'élève handicapé d'être même plus fort et travaillant que tous les autres.

    C'est très différent d'un élève qui a de grosses difficultés à apprendre et qui a l'impression d'être largué par tout ce qui se dit en classe. Comment voulez-vous qu'il aime l'école?