Les rouages de la malscience

Des études indépendantes ont mis en évidence la toxicité du glyphosate, le principe actif du Roundup, ce produit phare de la firme Monsanto en cause dans des cas de fausses couches, de malformations congénitales, de cancers, etc.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Des études indépendantes ont mis en évidence la toxicité du glyphosate, le principe actif du Roundup, ce produit phare de la firme Monsanto en cause dans des cas de fausses couches, de malformations congénitales, de cancers, etc.

Il y a de quoi en perdre son latin quand on lit que le café, le beurre, les oeufs, le vin, bref pratiquement tout ce que nous mangeons et buvons cause à la fois le cancer et nous en protège. Les résultats contradictoires des études paraissant dans les journaux scientifiques et médicaux ont pour conséquence d’éroder la confiance en la science, d’autant plus que ces revues privilégient systématiquement les articles rapportant des résultats positifs et publient rarement les études négatives.

Certes, il existe des publications scientifiques indépendantes telles que l’International Journal of Risk and Safety in Medicine et Prescrire en France. Cependant, la majorité des publications appartiennent à de grandes entreprises et dépendent de la publicité des multinationales pour survivre.

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« Le doute est notre produit »

Cela ne date pas d’hier que des multinationales jouent un rôle actif de désinformation et de falsification de la science. En 1954, l’industrie du tabac crée un organisme qui deviendra le

Council for Tobacco Research. Celui-ci finance des chercheurs « indépendants » qui accoucheront de 6400 articles dans le but de créer la controverse et de semer le doute au sujet du lien de causalité entre la cigarette et des maladies mortelles, au moyen d’arguments se donnant des airs de scientificité. En 1969, une note interne d’une filiale de British American Tobacco précisait : « Le doute est notre produit » (Tobacco Industry Documents).

La leçon sera retenue par les compagnies pharmaceutiques, l’industrie des énergies fossiles et les géants de l’agroalimentaire. La falsification de la science compte ainsi depuis plusieurs années sur des chercheurs triés sur le volet et des rédacteurs en sous-main (ghostwriters). Ces derniers rédigent, en tout ou en partie, des articles ensuite signés par des universitaires ou des consultants privés grassement rémunérés, articles qui sont publiés dans des revues scientifiques dont les médias de masse se font l’écho.

Monsanto : un cas d’école

Des études indépendantes ont mis en évidence la toxicité du glyphosate, le principe actif du Roundup, ce produit phare de la firme Monsanto en cause dans des cas de fausses couches, de malformations congénitales, de cancers, etc. La journaliste Marie-Monique Robin en traite en détail dans Le Roundup face à ses juges (Écosociété, 2018). […]

L’analyse des « Monsanto Papers », qui ont fait surface à l’occasion des milliers de procès intentés contre la multinationale […], illustre comment la machine de Monsanto, passée dans le giron de Bayer, s’est alors mise sur le pied de guerre.

Des scientifiques comme le biologiste Henry Miller étaient nommés comme étant les auteurs de documents de Monsanto appuyant l’innocuité de son herbicide, alors que c’étaient en réalité des employés de la multinationale qui les avaient rédigés, ce que confirme leur correspondance interne. Des articles rédigés par des rédacteurs en sous-main et dénigrant les travaux du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) ont aussi été publiés par le magazine Forbes.

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La multinationale, bénéficiant de la complicité des agences de réglementation, a aussi usé de son influence auprès de l’Environmental Protection Agency des États-Unis afin de persuader une autre agence gouvernementale de ne pas faire sa propre évaluation toxicologique du glyphosate. Ici même au Canada, le 11 novembre 2018, CBC nous révélait, grâce au travail d’une coalition de la société civile, que l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire de Santé Canada aurait été bernée par des études présentées comme indépendantes, alors que Monsanto était impliquée dans leur rédaction.

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La crise de reproductibilité

Le fait de pouvoir reproduire les conclusions d’études initiales est un gage de crédibilité dans le domaine de la science. Or, depuis les années 1990, des résultats sont souvent invalidés par des études ultérieures, d’où l’existence d’une crise de reproductibilité.

En août 2005, le médecin John Ioannidis, une sommité en métascience de l’Université Stanford, publiait un article intitulé « Why Most Published Research Findings Are False » dans PLoS Med. Il y affirmait que la plupart des découvertes en recherche biomédicale sont fausses ou exagérées. […]

Des chercheurs des National Institutes of Health aux États-Unis ont, par exemple, analysé 363 études publiées sur dix ans dans le prestigieux New England Journal of Medicine. Les études subséquentes ont révélé que 38 % des pratiques établies étaient validées, que 40 % des pratiques qu’on croyait efficaces et bénéfiques étaient contredites et qu’il n’y avait pas suffisamment de données pour évaluer les 22 % restants.

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Les grands médias citent abondamment les études positives et ne s’intéressent pratiquement jamais aux études subséquentes contredisant les études initiales, quand ils ne rapportent pas l’information de manière tronquée. […] [Ils] nourrissent ainsi un système vicié auquel il faut mettre fin pour que les savoirs scientifiques puissent vraiment jouer leur rôle dans nos sociétés.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Relations, février 2019, no 800.

 

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