Investir en santé mentale pour vivre dans la dignité

«La stigmatisation entourant la maladie est toujours bien ancrée dans notre société», croit l'auteure.
Photo: Jean-Philippe Ksiazek Agence France-Presse «La stigmatisation entourant la maladie est toujours bien ancrée dans notre société», croit l'auteure.

Je me trouve aujourd’hui à rédiger une réponse au texte « Des patients atteints de troubles mentaux devraient-ils eux aussi avoir droit à l’aide à mourir ? » du 15 janvier, car pour diverses raisons il m’a beaucoup interpellée. D’ailleurs, je suis d’accord avec les arguments de Mmes Hetherington et Fecteau qui ont publié une réponse à ce sujet dans Le Devoir du 17 janvier.

Je suis d’avis que ce sujet est très délicat et complexe. Il demande une réflexion sociétale très approfondie. Mais tout d’abord, il faudrait une discussion réunissant les acteurs spécialistes de la question : chercheurs et intervenants en santé mentale et ceux en soins de fin de vie, sans oublier les groupes de personnes souffrant de troubles mentaux eux-mêmes. Le texte qui suit reflète mon opinion personnelle en tant que psychologue et professeure en psychoéducation se spécialisant en santé mentale et en prévention du suicide.

Nous n’avons pas assez investi dans la recherche sur la santé et la maladie mentale (concernant les diagnostics et les traitements) comparativement aux maladies physiques. La recherche actuelle indique que généralement le traitement optimal inclut la médication (selon le trouble et sa sévérité) et la thérapie. Cependant, ici au Québec, l’accessibilité à la psychothérapie est limitée. Les listes d’attente sont longues pour consulter un ou une psychologue dans le réseau de la santé et des services sociaux et il faut payer pour consulter dans le secteur privé. Fort heureusement, il existe des organismes communautaires en santé mentale qui font un excellent travail (qui devraient être mieux financés et mieux connus du public).

L’accès aux psychiatres est aussi très difficile. N’oublions pas que ce sont eux les spécialistes des traitements pharmacologiques dans ce domaine, quoique heureusement les médecins de famille (pour ceux qui en ont) peuvent être habilités dans ce domaine. En comparaison, les traitements pour les maladies physiques (par exemple : le cancer) sont accessibles à tous dans notre système public (je conviens que tout n’est pas parfait non plus dans ce domaine-là).

Distorsions cognitives

En ce qui concerne la promotion et la prévention en santé mentale, on a pu constater dans les dernières années que ce n’est pas la priorité du gouvernement. Or, on sait qu’en investissant dans ces domaines nous contribuons à améliorer la santé mentale de la population et ainsi on économise de l’argent et on sauve des vies (voire le travail fait par les Centres de prévention du suicide de la province et l’Association québécoise de prévention du suicide).

Dans le domaine des maladies physiques, nous avons souvent accès aux technologies de pointe pour les diagnostiquer. Cela n’est pas le cas en santé mentale, où l’on se base majoritairement sur la description des symptômes par la personne pour nous permettre de poser un diagnostic. Mieux diagnostiquer signifie mieux traiter la personne.

N’oublions pas aussi qu’une personne souffrant de maladie mentale (par exemple : la dépression) peut être aux prises avec des distorsions cognitives (pensées irrationnelles) qui pourraient bel et bien affecter sa capacité de prendre des décisions qu’elles soient anodines ou très importantes ; telle la décision de rester en vie ou bien de mourir.

Il y aussi la stigmatisation. Malgré les campagnes de sensibilisation gouvernementales dans le passé, malgré les initiatives (par exemple : Bell Cause pour la Cause, la Semaine de prévention du suicide, etc.), la stigmatisation entourant la maladie est toujours bien ancrée dans notre société. Cela peut avoir un effet sur la recherche d’aide et même sur la volonté de vivre avec une maladie mentale.

Finalement en tant que psychologue, j’ai travaillé avec des personnes souffrant de divers troubles de santé mentale. Je vous dirai que, dans mon expérience clinique, nous réussissons, la plupart du temps, à trouver au moins un moment d’espoir, une raison de rester en vie, une raison de vivre. Oui, je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde, mais il reste qu’il peut toujours y avoir de l’espoir.

Le gouvernement doit agir dès maintenant et investir concrètement dans :

La recherche en santé mentale pour améliorer le diagnostic et les traitements pour les différentes maladies mentales ;

L’accessibilité aux traitements psychologiques et psychiatriques pour tous ;

L’augmentation des ressources locales et de proximité en santé mentale (y compris l’augmentation du financement des organismes communautaires en santé mentale) ;

Les programmes de prévention et de promotion en santé mentale ;

Les campagnes de sensibilisation sur la santé et la maladie mentale pour augmenter la demande d’aide et réduire la stigmatisation auprès de la population générale et de milieux spécifiques, comme au travail ou à l’école.

Considérant où l’on est rendu aujourd’hui et tout le travail qu’il reste à faire (et qu’il est très possible de faire avec la volonté et l’aide concrète du gouvernement) sur les plans de la recherche, du diagnostic, des traitements de la promotion et de la prévention, il serait éthiquement irresponsable d’ouvrir l’aide médicale à mourir aux patients psychiatriques. Le rétablissement en santé mentale est un processus propre à chacun qui est souvent non linéaire, parfois très long. Cela peut demander un travail de longue haleine de la part de la personne atteinte. Donnons-lui les ressources nécessaires pour se reconstruire et de vivre dans la dignité.
 

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