La restitution d’oeuvres d’art vers l’Afrique: oui, mais à quel prix?

On a entre autres accusé les Européens d’avoir constitué leurs collections en «abusant de la naïveté des vendeurs», mais cette opinion nie la réalité d’un continent doué pour le commerce.
Photo: Issouf Sanogo Agence France-Presse On a entre autres accusé les Européens d’avoir constitué leurs collections en «abusant de la naïveté des vendeurs», mais cette opinion nie la réalité d’un continent doué pour le commerce.

La restitution d’oeuvres d’art africain est un dossier dans lequel le mot « pillage » se situe à l’épicentre d’un « scandale moral » qui n’est pas sans évoquer les généraux romains paradant vers le Capitole en traînant avec eux les richesses subtilisées à l’ennemi vaincu. Si depuis une dizaine d’années, de nombreux objets réalisés au sud du Sahara ont atteint des sommes considérables lors de ventes publiques à Paris comme à New York, ce phénomène aurait été impossible à prévoir il y a un siècle, surtout qu’il s’agit en grande partie de créations faites de bois, d’argile, de cornes d’antilope, de fibres de raphia et d’alliages cuivreux.

On a entre autres accusé les Européens d’avoir constitué leurs collections en « abusant de la naïveté des vendeurs », mais cette opinion nie la réalité d’un continent doué pour le commerce et qui a tôt su implanter des réseaux de vente d’objets destinés aux étrangers de passage, les créations proposées pouvant être authentiques, fantaisistes, voire d’habiles contrefaçons. Il est clair que l’acquisition de ces « souvenirs » permettait aux vendeurs de s’approvisionner en importations prestigieuses pouvant à leur tour être intégrées dans la réalisation d’autres créations artistiques : perles de verre, clous de laiton, pièces de monnaie, etc.

Pour mieux saisir le caractère unique de l’art africain, il faut comprendre que la relation à l’objet reste complexe et n’est pas calquée sur les conventions de l’art occidental ; par exemple, certains masques étaient abandonnés en brousse sitôt le rituel terminé, des objets personnels pouvaient être enterrés (ou brûlées) lors de funérailles alors que dans le cas de certains tambours royaux du Cameroun, on les laissait se dégrader comme le corps du souverain défunt auquel il avait jadis appartenu.

Les conditions climatiques et la présence de termites ont aussi milité en défaveur de la préservation d’oeuvres d’art sur le long terme. De plus, moult artefacts ont été victimes de mouvements messianiques désireux d’imposer un nouvel ordre religieux […]

Si les mouvements religieux, tant messianiques que monothéistes, se sont attaqués aux manifestations de la culture matérielle traditionnelle, plusieurs événements survenus aux XXe et XXIe siècles ont aussi joué un rôle important dans l’appauvrissement du patrimoine ; on n’a qu’à penser aux heures sombres du régime de Sékou Touré en Guinée, à la guerre du Biafra (pendant laquelle la majorité des figures d’ancêtres du Musée d’Oron avaient servi de bois de chauffage aux camps de réfugiés), à l’avenir incertain du Musée national Boganda (fermé à la suite de la guerre civile en République Centrafricaine de 2013-2014) ainsi qu’au « transfert » de pièces vers le Zaïre de Mobutu et dont plus de 25 000 pièces ayant été restituées à l’époque auraient « disparu » de Kinshasa en 2003.

Il est certes permis de se demander comment ces objets sans lien avec les racines judéo-chrétiennes de l’Occident auraient pu éveiller tant de convoitise, surtout en l’absence de pierres précieuses et en raison de la rareté relative de l’or — métal habituellement jugé néfaste sur une grande partie de la masse continentale ; on notera qu’à la création de l’État Ashanti en 1701, toutes les parures royales de ce peuple vénérant ce métal précieux avaient été fondues de manière à ce qu’on le récupère pour produire des oeuvres nouvelles en témoignage d’une vigueur créatrice axée sur le temps présent.

Parmi les nombreuses doléances formulées par les apologistes de la restitution, on a accusé l’Occident de corrompre les objets africains en les « blanchissant », en les « dénaturant » et en les « décontextualisant » ; si tel est le cas, les institutions africaines auront un défi de taille à relever, soit celui de diffuser et de « contextualiser » à partir des musées (appropriation culturelle) des masques sacrés qui, à l’origine, ne devaient être vus ni par les femmes, ni par les enfants, ni par les non-initiés, sans compter d’innombrables sculptures réservées aux sociétés secrètes, de même qu’aux chefs et aux membres de la royauté.

On a enfin accusé l’homme blanc d’avoir perverti les objets en les transformant en « biens de consommation » pour individus en mal d’exotisme — l’authenticité se mesurant selon cette vision par une production faite strictement « par et pour la tribu ». Ironiquement et malgré cette définition étriquée qui suggère une imperméabilité au monde extérieur, les toutes premières oeuvres africaines parvenues en Europe au XVIe siècle étaient précisément fabriquées dans une optique commerciale ; ces objets d’ivoire étaient spécialement exécutés par des artistes de la côte de Guinée pour le bon plaisir des monarques de la Renaissance.

En conclusion, je me positionne sans réserve du côté de l’oeuvre d’art qui, ayant survécu à ce jour, mérite de témoigner du génie créatif des Africains. Ayant été promu au patrimoine de l’Humanité, et ce, pour qu’elle y reste, il importe d’extirper de ce débat des concepts confondant à la fois vengeance et justice.


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1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 18 janvier 2019 12 h 57

    Éclairant

    M. Prescott, clairement, s'y connait. Il faut aller au-delà des idéologies toutes faites, que ce soit 'la mission civilisatrice de l'Europe' ou son inverse 'la cruauté et la rapacité congénitale des Blancs'.