Libre opinion : La désuétude planifiée du monde informatique

L'article très pertinent de Jean-Paul Dupré intitulé «L'invasion numérique» (page Idées, Le Devoir, 21 avril 2004) portant sur la photographie m'inspire une réflexion plus générale sur le monde de l'informatique.

Effectuons d'abord un retour dans le temps. Les années 60 sont associées à l'expansion fulgurante de la société de consommation. Profitant de l'explosion démographique, mieux connue sous le vocable «baby-boom», l'industrie se mit à l'heure de la production de masse, rendant ainsi accessibles au plus grand nombre quantités de biens de consommation. Cet élan allait être entretenu grâce à une nouvelle stratégie: la désuétude planifiée.

L'automobile symbolise à merveille ce concept. L'industrie s'organise en effet pour vendre des produits contenant des défectuosités ou des pièces à durée de vie très limitée. De plus, les modèles sont modifiés chaque année, donnant ainsi un aspect vétuste à un véhicule acheté trois ans plus tôt.

L'avènement de l'ère numérique comporte elle aussi une stratégie de désuétude planifiée par l'industrie de l'informatique. Qui, en effet, n'a pas découvert que son ordinateur, acheté il y a un an, devenait soudainement inapte à effectuer correctement certaines tâches? Le technicien vous informe alors de la nature du problème: le système d'exploitation ne répond pas aux nouvelles normes; le logiciel doit être mis à jour; la mémoire vive ou le disque dur ont une capacité insuffisante; vous devez vous procurer un nouvel utilitaire ou installer un périphérique. Frustration garantie!

Bien sûr, l'industrie de l'informatique n'y voit rien d'anormal. N'est-il pas normal qu'une technologie relativement récente évolue à grands pas? Selon les «zexperts» (dixit Jean Dion), six mois, en informatique, c'est une éternité. Pourtant, ce raisonnement comporte une faille importante: pourquoi devoir remplacer un ordinateur qui fonctionne normalement sous prétexte qu'il est vétuste? Doit-on changer son téléviseur, sa radio ou ses appareils électroménagers parce que de nouveaux modèles plus efficaces sont disponibles sur le marché? Bien sûr que non!

Qui plus est, à l'instar du domaine automobile, les fabricants de matériel informatique nous vendent des produits souvent mal conçus ou contenant des bogues.

À mon avis, la désuétude informatique constitue ni plus ni moins une arnaque servant uniquement les intérêts de l'industrie. En effet, l'introduction constante de modifications à la configuration du matériel informatique permet à cette industrie de maintenir une cadence de production soutenue garantissant un niveau de profit prévisible. À preuve, la quantité phénoménale d'ordinateurs fonctionnels dormant sur les tablettes des bureaux, des résidences et des entrepôts.

Aujourd'hui, on se retrouve à la merci de l'univers numérique. La législation en matière de protection du consommateur stipule clairement qu'un produit doit avoir une durée de vie raisonnable. De plus, si ce produit recèle un vice caché, les coûts de réparation doivent être assumés par le fabricant. Curieusement, ces règles toutes simples ne s'appliquent pas à l'informatique. À quand un Ralph Nader de l'ère numérique?

Les utilisateurs de matériel informatique doivent donc revendiquer auprès des entreprises et des gouvernements des normes plus sévères afin d'éliminer les abus dont ils sont victimes. Qu'attend, par exemple, le gouvernement fédéral pour suivre l'exemple de l'Union européenne et poursuivre Microsoft pour abus de position dominante, source de nombreux problèmes? De plus, l'instauration d'une norme ISO pour les fabricants de logiciels obligerait ces derniers à plus de rigueur. Enfin, l'obligation pour les fabricants de matériel informatique de maintenir des inventaires pour une durée minimale réduirait bon nombre d'inconvénients en permettant aux propriétaires de «vieux» ordinateurs de les utiliser au lieu de les envoyer à la casse.