Exclure les patients psychiatriques de l’aide à mourir

«[Les] politiques, permettant l’euthanasie et le suicide assisté, ont donné lieu à une augmentation de ces demandes par des patients atteints de maladies psychiatriques», selon les auteures.
Photo: Getty Images «[Les] politiques, permettant l’euthanasie et le suicide assisté, ont donné lieu à une augmentation de ces demandes par des patients atteints de maladies psychiatriques», selon les auteures.

Lettre en réponse au texte « L’aide médicale à mourir réclamée pour certains patients atteints de troubles mentaux ».

L’adoption en juin 2016 du projet de loi C-14 sur l’aide médicale à mourir (AMM) a suscité une importante réflexion sur son fondement théorique et éthique. À cette occasion, l’Association canadienne pour la santé mentale (ACSM) a soulevé des préoccupations majeures concernant les critères d’admissibilité pour les personnes atteintes de troubles mentaux.

De ce fait, l’article paru le 15 janvier dernier dans Le Devoir sous la plume d’Isabelle Paré semble relancer ce débat. Il nous paraît nécessaire de rappeler que l’aide médicale à mourir doit continuer d’exclure les patients psychiatriques.

Soulignons que la position de l’ACSM sur le projet de loi C-14 et de l’AMM fut fondée sur l’analyse des politiques actuelles de pays comme la Belgique et les Pays-Bas. Or, ces politiques, permettant l’euthanasie et le suicide assisté, ont donné lieu à une augmentation de ces demandes par des patients atteints de maladies psychiatriques. Nous devons à tout prix éviter que le recours à l’aide médicale à mourir devienne un substitut au traitement et aux mesures de soutien déficients.

Certes, la souffrance mentale et l’inefficacité thérapeutique peuvent mener au suicide. En ce sens, l’ACSM a offert les recommandations suivantes au gouvernement du Canada :

  1. financer publiquement des thérapies fondées sur des données probantes ;
  2. améliorer la qualité des services à travers un continuum de services intégrés ;
  3. investir dans la promotion, la prévention et l’intervention précoce ;
  4. lutter contre la stigmatisation et la discrimination et assurer un accès équitable aux services ;
  5. réaliser des recherches sur les troubles mentaux et évaluer les indicateurs de santé.

Nous continuerons de le répéter : le financement des services de santé mentale est à réformer.

L’Organisation mondiale de la santé est d’avis que la santé mentale est une composante intrinsèque au bien-être, au même titre que la santé physique. Toutefois, les efforts mondiaux visant à améliorer l’état de santé de la population priorisent le traitement et la prévention des problèmes de santé physique et créent des déséquilibres dans les systèmes de santé. Conséquemment, selon le Royal College of Psychiatrists lors d’une étude menée en 2013, on observe des taux de traitement moins élevés pour les problèmes de santé mentale, des décès prématurés chez les personnes qui en souffrent et le sous-financement des services par rapport à l’importance et aux impacts de ces problèmes.

Il faut dire que le système de santé du Canada n’y échappe pas. Chaque année, 6,7 millions de Canadiens — soit une personne sur cinq — souffrent de troubles mentaux et, à partir de l’âge de 40 ans, ce ratio augmente pour représenter un Canadien sur deux. Malgré la prévalence élevée des troubles mentaux au Canada, 85 % des Canadiens trouvent que les services en santé mentale sont parmi les services les plus sous-financés de notre système de santé, et la majorité (86 %) est d’avis que le gouvernement du Canada devrait financer les services de santé mentale au même niveau que les services de santé physique. Dans les faits, le Canada consacre seulement 7,2 % de ses dépenses de santé aux services en santé mentale, faisant de lui le pays du G7 octroyant la plus faible proportion de dépenses en santé mentale.

Les Canadiens qui ont besoin d’une forme de psychothérapie reconnue pour le traitement des troubles mentaux légers ou modérés doivent bien souvent en assurer le coût eux-mêmes ou y accéder par l’intermédiaire de régimes privés d’assurance maladie. Les personnes souffrant de troubles mentaux plus complexes font face à des obstacles encore plus importants en ce qui concerne l’accès aux services. Les services en psychiatrie sont couverts par les régimes d’assurance maladie provinciaux et territoriaux. Un sondage national des médecins réalisé en 2010 révélait que les médecins de famille canadiens ont le plus souvent évalué que l’accès à un psychiatre pour leurs patients était « médiocre », et ils ont souligné leur frustration en raison des longues périodes d’attente.

Comme l’énonce le Dr Patrick Smith, CEO de l’ACSM, « ce n’est pas un système de santé universel que nous avons, mais bien un système médical universel qui ne garantit pas l’accès à certains des services les plus fondamentaux en santé mentale ».

Au Canada comme au Québec, les gens doivent recevoir une aide à vivre et à s’épanouir en ayant accès à un continuum de services intégrés en santé mentale financé publiquement et coordonné à l’échelle locale. La souffrance des personnes atteintes de maladies psychiatriques relève de problèmes de santé que nous pouvons prévenir et gérer avec les formes de soutien appropriées.

 

NOUVELLE INFOLETTRE

«Le Devoir d'opinion»

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

3 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 17 janvier 2019 09 h 17

    D'un côté, d'un autre côté ...

    Bien sûr qu'il faut intervenir+++ auprès des personnes avec problèmes mentaux. Teste convainquant; merci.
    Ces personnes deviendront un jour en fin de vie.
    En interdisciplinarité, les soignants devront choisir les soins de fin de vie appropriés et personnalisés, centrés sur la primauté du seul intérêt de la personne en fin de vie.

    Lorsque la personne a suffisamment d'aptitude, elle pourrait remplir le formulaire des Directives médicales anticipées et le faire placer au Registre du Québec. Pour prendre soin d'elle-même, de ses proches et AUSSI de ses soignants
    L'ACSM en fait la promotion?

    Merci pour votre beau et noble travail.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 17 janvier 2019 16 h 21

      M Bureau, vous proposez avec raison un changement de paradigme en centrant les soins de fin de vie appropriés et personnalisés selon la primauté du seul intérêt de la personne en fin de vie.

      Atul Gawande, dans son livre "Nous sommes tous mortels", dresse un plaidoyer pour une médecine à l'écoute de ses patients en fin de vie, afin de ne pas vivre la mort comme un échec mais comme l'aboutissement dans l'autonomie et la dignité d'une vie riche de sens.

      Il mentionne aussi que des recherches ont montré que près de 75 % des personnes en fin de vie n’acceptent l’acharnement thérapeutique que pour plaire à leur famille. De quoi faire réfléchir les décideurs.

      Dans toute cette affaire de fin de vie, une approche véritablement humaniste s’impose.

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 17 janvier 2019 15 h 40

    En finir avec cette aide medicale à mourrir

    La vie doit se terminer naturellement. Les lois sur l'aide medicale à mourrir sont une abomination, une fausse compassion. Elles visent uniquement à sauver de l'argent au système de santé et aux familles des malades à hériter plus rapidement de la fortune de leurs aînés malades. Les médecins et le personnel soignant qui participent à ces meurtres planifiés doivent être immédiatement conduits au fond d'un cachot. Un meutre est un meurtre point final. Nous glissons dans une culture d'euthanasie de masse qui a été popularisée par Adolf Hitler. Plus ça avance, plus le nombre de catégories de personnes à qui on demande un consentement (parfois non en pleine connaissance de cause) est en augmentation. On doit metrre fin totalement à cette ronde mortelle immédiatement.