Démêler antispécisme, véganisme et antinatalisme

«Pour les véganes, reconnaître la valeur morale des animaux implique, au minimum, de ne pas les exploiter ou les faire souffrir inutilement», explique l'auteur.
Photo: iStock «Pour les véganes, reconnaître la valeur morale des animaux implique, au minimum, de ne pas les exploiter ou les faire souffrir inutilement», explique l'auteur.

Les véganes sont de plus en plus nombreux. Et ils choquent. Décidément, ils choquent Christian Rioux, qui a consacré sa chronique du 11 janvier à brosser un portrait cynique et caricatural de l’antispécisme, du véganisme et de l’antinatalisme. À l’ère des fake news et des polémiques populistes trompeuses, il serait bon d’apporter quelques clarifications sur ces trois idéologies interconnectées qui sont souvent mal comprises.

Plus qu’une « parodie d’antiracisme appliquée aux animaux » et dont la « conception de la nature exclut l’homme », comme le qualifie M. Rioux, l’antispécisme est une position selon laquelle les animaux ont, tout comme les humains, une valeur morale. Le fait de reconnaître que les animaux ont une valeur morale n’implique aucunement l’exclusion de l’homme de la nature, mais plutôt l’inclusion des animaux dans le projet (et le progrès) humain. Qu’est-ce que cela implique concrètement ? C’est précisément ce sur quoi les partisans de l’antispécisme — dont les véganes — veulent lancer un débat de société. Contrairement à ce que les critiques mal informées ont tendance à insinuer, accorder aux animaux une valeur morale ne signifie pas nécessairement qu’il faille leur accorder des droits en tous points identiques et égaux à ceux des humains.

Véganisme

Pour les véganes, reconnaître la valeur morale des animaux implique, au minimum, de ne pas les exploiter ou de les faire souffrir inutilement. Ceci demande bien entendu de s’abstenir de consommer des produits animaux, que les véganes considèrent comme n’étant pas nécessaires à la survie et au bien-être des humains (du moins dans les sociétés industrialisées). Comme M. Rioux le mentionne, ceci implique donc « la disparition […] de milliards d’animaux domestiques », pour la plupart des animaux de ferme, dont l’existence misérable et (heureusement) courte, ainsi que la mort brutale sont orchestrées par l’humain afin d’assouvir ce que les véganes perçoivent comme des caprices plutôt que de véritables besoins. Mais le mouvement végane comprend un éventail de positions sur l’étendue et les formes de la valeur morale dont les animaux devraient bénéficier.

Antinatalisme

Pour une minorité de véganes et d’antispécistes, le refus de constituer une source de souffrance se traduit par un refus de procréer. Cependant, l’antinatalisme ne se veut pas principalement un remède aux problèmes environnementaux ou à la souffrance animale, mais bien à la condition humaine. Les antinatalistes, comme le philosophe David Benatar (lui-même végane), attribuent à l’existence une valeur négative. Pour Benatar, la vie n’a pour sens que celui qu’on lui donne, mais elle est dépourvue de « sens cosmique », de vérité absolue. En donnant naissance à un enfant, on inflige à un être, sans son consentement, une quête existentielle perpétuelle, parsemée de petits plaisirs banals et de grandes tragédies, et couronnée par la mort pour seule certitude. Pour les antinatalistes, il y a quelque chose de profondément immoral dans la procréation et surtout dans l’élevage d’animaux, puisque les êtres sensibles — humains et autres — auraient intérêt à ne pas être nés.

Les failles de l’antivéganisme

Chez les conservateurs réactionnaires, ces idées, pourtant bien intentionnées, sont scandaleuses puisqu’elles détruisent plusieurs des fondements idéologiques et pratiques de l’ordre établi. Au lieu de travailler à rectifier la situation, certains prônent l’endurcissement. D’autres se donnent bonne conscience en se disant respectueux et reconnaissants du sacrifice des animaux (allez expliquer ça au cochon qui va se faire égorger). Les réactionnaires s’entêtent à justifier le statu quo, à glorifier le passé, à trouver un sens facile et commode à un monde insensé, et à se convaincre de la véracité de ce sens. Mais comme on dit en anglais, two wrongs don’t make a right. On ne peut pas corriger une injustice ou une faute en perpétuant cette même faute.

Solution à la Trump : on accuse l’adversaire de ses propres failles intellectuelles. Les faits deviennent donc des idéologies sans fondements, tandis que les idéologies se cachent derrière des mythes tenus pour factuels. C’est dans cette optique que M. Rioux dépeint l’antispécisme, le véganisme et l’antinatalisme comme des « idéologies délétères qui sont de pures constructions de l’esprit détachées de toute réalité », tout en décrivant sa propre position comme menant à « une politique rationnelle capable de s’en tenir à de véritables priorités ». Ici, les soucis pour la souffrance animale et les autres injustices ne seraient pourtant plus réels et tangibles, ils deviennent « de pures constructions de l’esprit détachées de toute réalité », tandis que le charlatanisme intellectuel visant à nier ces souffrances au nom de la culture et des traditions — dont la valeur, elle, ne provient que du domaine des idées, de l’imaginaire, de l’interprétation que l’humain se fait du monde — est présenté comme le gros bon sens.

Or, c’est précisément parce qu’il n’attribue pas de valeur morale aux animaux que M. Rioux peut conclure que les « traditions » et les « savoirs alimentaires millénaires » priment la souffrance animale. D’où le parallèle entre le spécisme, le racisme, le sexisme et les autres « -ismes » qui partagent la même logique d’exclusion arbitraire. Pour les véganes, l’intérêt des animaux à ne pas souffrir (voire à ne jamais exister) a une valeur plus grande que le patrimoine alimentaire ou idéationnel. Quel dommage pour les recettes de nos ancêtres !

Réponse du chroniqueur

La question n’est pas de savoir s’il faut réduire la souffrance animale, ce que les paysans d’hier qui vivaient près de leurs animaux comprenaient mieux que nous. Elle consiste à ne pas se laisser berner par l’antihumanisme de l’idéologie végane. Antihumanisme que vous illustrez mieux que je n’aurais su le faire. Il faut accorder une « valeur morale » aux animaux, dites-vous. Et de nous expliquer du même souffle que pour certains véganes, « il y a quelque chose de profondément immoral dans la procréation » humaine. Bref, dans l’existence même de l’homme ! Ce que vous exprimez par cet étonnant oxymore qui vous semble aller de soi : l’« intérêt à ne pas exister ».

C’est probablement cet « intérêt à ne pas exister » qui justifierait aussi la disparition de toutes les espèces animales domestiques. Pour ne pas dire la disparition de toute vie sur Terre. Ce sont de telles constructions nébuleuses qui ont amené le très controversé philosophe antispéciste Peter Singer à s’interroger sur les bienfaits de l’infanticide (Should the Baby Live ?).

De même, accorder des « droits » à ces êtres sensibles que sont évidemment les animaux demeure une aberration. Un droit implique un devoir. On a le droit d’exprimer ses idées dans la mesure où l’on ne diffame personne. Si le renard a le « droit » de ne pas être chassé, qui le sanctionnera quand il attrapera un lapin ? Il y a longtemps que la frontière est tracée entre les animaux et les hommes. On n’y reviendra pas. C’est d’ailleurs cette séparation qui nous rappelle l’immense responsabilité qui est la nôtre à l’égard du monde animal.

Christian Rioux


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