Réaction à l'avis du Conseil supérieur de l'éducation - La place de la philosophie au cégep peut être revue

J'aimerais, dans les lignes qui suivent, poursuivre la réflexion amorcée dans l'édition du Devoir du 28 avril par le président du Conseil supérieur de l'éducation (CSE), Jean-Pierre Proulx, à propos de l'enseignement obligatoire de la philosophie au collégial.

Cet exercice m'apparaît d'autant plus urgent qu'un forum public sur les cégeps sera bientôt convoqué par le ministre de l'Éducation, Pierre Reid. Les responsables au gouvernement arriveront à ce forum avec des idées bien précises sur les réformes éventuelles à apporter dans les cégeps avec, en main, l'avis du CSE intitulé Regards sur les programmes de formation technique et la sanction des études - Poursuivre le renouveau au collégial.

Il faudrait idéalement que les professeurs au collégial, en particulier ceux qui oeuvrent au sein des disciplines destinées à la formation générale, se présentent à ce forum avec des idées aussi précises à faire valoir, que ce soit pour le maintien ou pour une réforme de la formation générale. Comme je proviens de la philosophie, c'est cette discipline qui retiendra principalement mon attention ici.

Pourquoi une chasse gardée?

Le CSE propose dans son rapport non pas d'abolir la formation générale destinée aux programmes de formation technique mais de l'élargir, c'est-à-dire d'assurer une plus grande diversité dans les cours offerts, lesquels seraient puisés au sein d'un éventail plus large de disciplines que celui offert actuellement, limité uniquement aux domaines d'étude issus des humanités classiques: langues, philosophie et éducation physique.

A priori, je ne vois effectivement pas pour quelle raison on devrait faire de ces disciplines traditionnelles la chasse gardée de la formation générale. Je pense ici en particulier à une discipline que je connais bien, la philosophie. La réflexion critique, souvent présentée par les professeurs au collégial comme le domaine propre de la philosophie, n'est malheureusement plus l'apanage de cette discipline depuis l'avènement des sciences humaines, au tournant du XIXe siècle.

Il me semble évident que la sociologie, la science politique, l'anthropologie ou l'économie sont en mesure de porter un regard critique sur le monde qui nous entoure et de nous faire réfléchir sur le néolibéralisme, la mondialisation, le relativisme culturel ou le pluralisme des valeurs aussi bien, et parfois mieux et plus pertinemment, que la philosophie.

Les défenseurs du statu quo ou d'une réforme minimale des cours de philosophie au collégial doivent démontrer deux choses:
- qu'il existe certains domaines de la philosophie qui sont irréductibles aux domaines d'étude des autres sciences humaines;
- que ces domaines font partie de la formation fondamentale de l'être humain, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'une maîtrise minimale de ces domaines n'est pas optionnelle, n'est pas qu'une question de culture générale, mais que son omission porterait préjudice à certaines compétences de base que doit détenir toute personne, peu importe son orientation professionnelle.

J'estime que le deuxième cours de philosophie portant sur les conceptions de l'être humain répond difficilement à ces critères. D'une part, la sociologie, la psychologie ou l'anthropologie sont en mesure de présenter des théories fort bien articulées de l'être humain qui peuvent parfaitement rivaliser avec celles qu'explore le deuxième cours de philosophie. D'autre part, l'histoire des conceptions de l'être humain est sans doute importante, elle permet d'enrichir la culture générale, mais cet enrichissement n'est ni plus ni moins important que ce qu'est en mesure d'offrir un cours d'histoire de l'art, des idées politiques ou des religions. Cette formation est optionnelle, non obligatoire.

Là où la philosophie domine

Il existe cependant certains domaines de la philosophie qui m'apparaissent respecter les deux critères énoncés. Il s'agit de la logique et de l'éthique. D'une part, ces domaines ne sont couverts par aucune autre discipline. La logique est l'une des plus vieilles spécialités de la philosophie. Le développement d'un formalisme symbolique au cours du XIXe siècle a bien sûr permis certains recoupements avec les mathématiques. Mais la philosophie est toujours demeurée jusqu'à aujourd'hui la discipline maîtresse à l'intérieur de laquelle la logique s'est développée.

L'éthique est également l'une des plus vieilles spécialités de la philosophie. La religion chrétienne fut un temps, surtout au Québec, le secteur principal dans lequel l'enseignement moral fut dispensé. Mais dans un monde laïcisé aux prises avec un pluralisme des croyances et des valeurs, il ne revient plus à une religion particulière d'enseigner une morale particulière: il convient désormais de réfléchir aux principes éthiques fondamentaux vers lesquels seraient susceptibles de converger une multitude de doctrines morales, politiques ou religieuses. Cette tâche incombe à la philosophie, et à elle seule.

En second lieu, ces domaines traditionnels de la philosophie ne sont pas qu'affaire de culture générale: ils touchent certaines compétences de base, je dirais universelles, de l'être humain, comme la compétence cognitive (l'aptitude à faire des raisonnements valides, à structurer sa pensée de manière cohérente, à établir des liens d'implication entre différents énoncés, à différencier certains types de jugements) et la compétence morale (l'aptitude à régler les conflits sans violence à la lumière de principes éthiques clairs et bien établis, l'aptitude à réfléchir et à délibérer sur le plan moral).

De la même manière qu'un professionnel se doit d'avoir certaines compétences linguistiques de base, sans quoi il aura de la difficulté à communiquer dans sa langue maternelle ou une autre langue, il doit avoir certaines compétences cognitives et morales sans lesquelles il ne pourra s'exprimer de manière cohérente, oralement ou par écrit, ou ne pourra justifier ses actions et ses décisions à la lumière de principes éthiques minimaux.

Les cours de philosophie ne viennent certes pas résoudre toutes les carences qu'éprouvent les jeunes d'aujourd'hui sur ces divers plans. Mais je ne vois pas en quoi leur absence pourrait contribuer à améliorer les choses. Elle ne ferait selon moi que les aggraver. C'est malheureusement dans cette direction que semble se diriger le CSE en recommandant le caractère optionnel des cours de philosophie dans le secteur technique.

Ouvrir et préserver

En conclusion, je dirais que je suis en faveur d'une réforme minimale des cours de philosophie au collégial dans les programmes de formation technique. En accord avec les recommandations du CSE, je pense que la formation générale dans ce secteur doit être ouverte et diversifiée. Mais j'estime que la formation générale ne doit pas perdre de vue les cours destinés non seulement à la culture générale mais à la formation de compétences humaines de base. [...]

La réforme que j'envisage est minimale en ce que seul le deuxième cours de philosophie pourrait éventuellement devenir optionnel dans les programmes de formation technique. Le troisième cours, consacré à l'éthique, devrait être maintenu tel quel, et l'effort actuel destiné à un arrimage maximal avec les besoins des programmes techniques devrait être poursuivi.

En ce qui a trait au premier cours, une réforme de son contenu pourrait éventuellement être envisagée de manière à laisser beaucoup plus de place à la partie, plus pratique, consacrée aux exercices de logique et à l'analyse logique de textes et moins à celle, plus disciplinaire et davantage axée sur les contenus, consacrée à la naissance de la philosophie.