Torture en Irak - Pour que les excuses aient un sens

On ne peut qu'être extrêmement surpris que des gens soient surpris de ce qui s'est révélé au grand jour en Irak au sujet de la ligne de conduite de l'armée d'occupation dans ce pays.

Que les occupants torturent systématiquement, c'était un fait flagrant avant même que le scandale n'éclate avec les fameuses photos. Cela était profondément inscrit dans l'orientation de la politique étrangère américaine et dans l'idéologie même des plus hauts responsables politiques et militaires de ce pays, en dépit des protestations aussi vigoureuses qu'hypocrites des Bush, Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz, Abizaid et autres Rice et Powell.

Avec un minimum d'esprit critique ou tout simplement de clairvoyance, les thuriféraires de la politique américaine qui sévissent dans les médias (pas seulement américains) n'avaient nul besoin des photos de torture pour savoir que l'oppression et la torture étaient en substance tout ce que l'oncle Sam réservait aux Irakiens en guise de liberté et de démocratie. Regardons-y de plus près.

Pas les premières photos

Bien avant le scandale officiel, des photos très parlantes [...] avaient largement circulé: les photos des «arrestations» effectuées par l'armée d'occupation. On y voyait des gens aux yeux bandés et aux poignets menottés que l'on balance dans des camions militaires vers des destinations inconnues, scènes banalisées à force d'être diffusées.

Il est bien connu que les privations sensorielles (yeux bandés et, souvent, oreilles bouchées) ne sont rien d'autre qu'une préparation à la torture: il s'agit de diminuer la résistance des prévenus en les privant de tout repère et de créer chez eux

le sentiment d'être complètement à la merci de leurs geôliers tortionnaires et de n'avoir nulle autre porte de salut que la coopération avec leurs bourreaux.

Préméditée, la torture l'est, comme en témoignent les «innovations technologiques» que constituent les menottes en plastique, plus faciles à stocker et à transporter en grande quantité, et les bandeaux, visiblement fabriqués en quantités industrielles compte tenu de leur finition autrement plus normalisée et assurant une étanchéité sans faille, plus efficaces que les vulgaires morceaux de chiffon utilisés par les tortionnaires des services moins sophistiqués des polices de certains pays du Tiers-Monde.

La Gestapo américaine a en commun avec son illustre modèle allemand une approche plus industrielle, plus systématique que celle des bricoleurs d'ailleurs. Qu'une telle logistique et un tel mode opératoire aient été mis en place à l'insu de la chaîne de commandement, il faudrait être aussi naïf que les journalistes et les experts veulent bien l'être pour y accorder une once de crédit.

Culture poussée de l'impunité

L'impunité a été promue non seulement comme un fait mais comme un droit absolu par l'administration américaine au cours des dernières années. Comment interpréter l'hystérie avec laquelle s'est exprimée l'opposition viscérale de cette administration à la Cour pénale internationale autrement que comme une revendication de l'impunité en tant que droit absolu pour les agents du gouvernement américain?

Le discrédit de toute légitimité internationale et les tentatives de vider de tout contenu les conventions internationales destinées à protéger les populations civiles en situation de conflit armé participent du même processus de promotion de la loi du plus fort au détriment de la loi tout court.

Pour des gestes similaires à ceux commis par l'armée américaine en Irak, des responsables yougoslaves sont traduits devant des tribunaux internationaux sous des accusations de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Quelle crédibilité accorder à ces tribunaux alors que le scandale de Guantánamo (le plus grand centre de torture contemporain en exercice) est défendu comme étant légitime par un simple tour de passe-passe? En effet, les conventions de Genève ne s'appliquent pas dans ce cas puisque nous, la première puissance militaire du monde, en avons décidé ainsi.

Pour répondre aux critiques, on soustrait même du régime fasciste de ce camp les ressortissants de certains pays «alliés» ou «capables de faire trop de bruit», laissant pourrir dans l'arbitraire le plus abject ceux des pays impuissants ou dont l'opinion publique est méprisable aux yeux du chef de file des «forces représentatives de la civilisation face à la barbarie terroriste». Australiens, Canadiens, Britanniques et peut-être bientôt Français auront le privilège inestimable de bénéficier de garanties par ailleurs reconnues aux pires criminels par toutes les règles de droit alors qu'Afghans, Pakistanais, Saoudiens et autres infrahumains devront se contenter du non-droit américain.

Le racisme à la base

Si on examine la géographie mondiale de la torture, on ne met pas beaucoup de temps à comprendre que la discrimination en est une composante indispensable. Ici, ce sont les membres de telle ou telle minorité ethnique ou religieuse qu'on torturera avec moins d'états d'âme que les autres; là, ce seront plutôt les femmes; un peu partout, ce seront les sans-abri ou les membres des couches défavorisées de la population; là encore, ce seront les tenants d'une idéologie ou d'une ligne politique en rupture avec les idées dominantes, voire des «minorités» en matière d'orientation sexuelle...

Les «justifications» de ces pratiques se ressemblent toutes: ils nous haïssent, ils mettent en danger notre culture, notre richesse, nos libertés, nos valeurs familiales, la moralité publique...

Pour que de simples citoyens, fussent-ils revêtus d'un uniforme, se transforment en monstres tortionnaires, il faut qu'ils soient d'une certaine façon convaincus que leurs victimes ne sont pas tout à fait humaines et que la majorité des vrais humains, même s'ils ne sont pas prêts à faire le boulot, partagent le sentiment que c'est un boulot nécessaire.

Or toute la politique des États-Unis converge vers l'idéologie qui fait des blancs d'origine européenne et de culture judéo-chrétienne les seuls êtres humains à plein titre de la planète. S'agissant des populations arabes et musulmanes, elles sont situées au bas de l'échelle de l'humanité, et aucun mensonge, aucun stéréotype n'est trop fort pour diffuser les images qui serviront de justification à n'importe quelle violation de leur humanité. Il suffit de voir la manière dont les pires crimes de l'armée d'occupation israélienne sont couverts et protégés par l'administration américaine avec, comme seul leitmotiv de justification, le fameux «Israël a le droit de se défendre» pour s'en convaincre.

Depuis le 11 septembre 2001, la légitimation du ciblage ethnique et la quasi-disparition de toute garantie constitutionnelle contre l'arbitraire pour peu que la victime soit, du fait de son origine ethnique ou de son appartenance religieuse, suspecte de sympathie avec les mouvements terroristes va largement dans le même sens et est loin de rester confinée aux États-Unis. Cette peste brune infecte largement les pratiques de pays satellites comme notre «plus meilleur pays au monde» qui fait la découverte des certificats de sécurité, des preuves secrètes contre des accusés et des entorses révoltantes aux règles de droit.

La politique américaine au Proche-Orient est basée sur une approche éminemment raciste et constitue en même temps une puissante génératrice de racisme dont les Arabes et les musulmans sont les victimes toutes désignées. [...]

Si on veut convaincre quiconque ne fait pas partie des inconditionnels de tout ce que font les Américains qu'on peut accorder un quelconque crédit aux excuses des tortionnaires en chef, il faudrait que, de Guantánamo à la Cour pénale internationale, des lois antiterroristes aux diktats des intégristes de la mondialisation, de la position par rapport au conflit israélo-palestinien à celle par rapport aux mécanismes onusiens de promotion et de défense de la paix et de la justice internationales, un profond vent de changement commence à souffler en provenance des États-Unis. On en est malheureusement bien loin.