«Fake news»: une définition s’impose

Facebook est devenu la première source d’information d’un bon nombre de citoyens (44 % des Américains y tirent l’essentiel de leurs informations).
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Facebook est devenu la première source d’information d’un bon nombre de citoyens (44 % des Américains y tirent l’essentiel de leurs informations).

Depuis les élections américaines de 2016, les fake news font constamment les nouvelles… mais personne ne s’entend sur leur définition. Pourtant, il est aujourd’hui essentiel de mieux caractériser cette contamination de l’espace public qui menacerait la démocratie.

[…] L’Assemblée nationale française a voté le 4 juillet 2018 une loi anti-fake news. Il s’agit, plus précisément, d’interdire « toute allégation ou imputation d’un fait dépourvue d’éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable ». Pourtant, l’article 27 de la Loi de juillet 1881 interdit déjà « la publication, la diffusion ou la reproduction […] de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées lorsque, faites de mauvaise foi, elles auront troublé la paix publique, ou auront été susceptibles de la troubler ». L’amende peut atteindre 45 000 euros (68 500 $).

Mais que veut interdire précisément le gouvernement français ? « L’actualité électorale récente a démontré l’existence de campagnes massives de diffusion de fausses informations destinées à modifier le cours normal du processus électoral par l’intermédiaire des services de communication en ligne », dit l’énoncé de la politique. Dans les faits, cette nouvelle disposition réglementaire changera peu de choses en temps normal, mais en période électorale et préélectorale (trois mois avant le déclenchement des élections), elle permettra à une autorité gouvernementale (le Conseil supérieur de l’audiovisuel, ou CSA) de bloquer une nouvelle […].

Il est intéressant de noter que le terme fake news est inexistant dans la loi 799 adoptée en juillet dernier. Pourtant, il est utilisé 55 fois dans le texte qui a servi à sa rédaction intitulé Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties. On peut y lire l’extrait suivant : « Fake news est l’expression la plus communément employée, y compris en français, où elle est parfois traduite par “fausses informations” alors qu’il faudrait plutôt parler d’informations falsifiées, contrefaites ou forgées. »

Plusieurs observateurs estiment que les fake news ne sont qu’un vieux vin dans une nouvelle bouteille. Il est vrai que la tromperie a toujours fait partie de l’arsenal des belligérants. Mais abaisser les fake news au statut de simples « fausses nouvelles », c’est ignorer le caractère sans précédent des réseaux sociaux capables de contaminer l’espace public de façon continue et massive. En diffusant quotidiennement des millions de mensonges, y compris depuis les plus hauts niveaux des autorités politiques, les fake news affectent sérieusement l’exercice de la démocratie. Pour paraphraser René Lévesque, être informé n’est pas suffisant pour être libre ; il faut être bien informé.

À l’évidence, le sens de l’expression fake news ne fait pas consensus. Et le dictionnaire n’est d’aucune utilité pour l’instant. Aucune entrée dans le Larousse illustré de 2018. Rien dans le Robert 2018. Ni dans Termium, la banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada. Comme si le terme était encore trop nouveau pour être acceptable. Ou qu’aucun vocable ne s’était imposé en langue française.* […] Le terme est défini comme une information « mensongère ou délibérément biaisée », servant par exemple « à défavoriser un parti politique, à entacher la réputation d’une personnalité ou d’une entreprise, ou à contrer une vérité scientifique établie », précise le Journal officiel, jeudi 4 octobre.

Les fake news peuvent-elles exister en anglais, mais pas en français ? Peu probable. Un poisson, une chaise ou un concept philosophique ont leur existence propre, peu importe les langues qui les désignent. […] S’il y a urgence d’une définition en français (et pourquoi pas d’un néologisme adéquat comme « infausse » ?), le concept lui-même n’est pas encore consensuel dans l’anglophonie. Trois auteurs, Edson Tandoc, Zheng Wei Lim et Richard Ling, ont publié dans Digital Journalism une analyse de 34 articles scientifiques ayant utilisé les termes « fake news » entre 2003 et 2017. Ils en tirent dans « Defining Fake News » une typologie en six catégories : la parodie, la satire, la fabrication, la manipulation d’image, l’opération de relations publiques et la propagande. Les auteurs rappellent que le public joue un rôle déterminant dans la dissémination des fake news. « Si les nouvelles sont construites par les journalistes, les fake news sont coconstruites par le public ; leur fausseté dépend beaucoup de sa capacité à percevoir le faux comme réel. Sans ce processus de tromperie, les fake news demeurent dans le domaine de la fiction. C’est quand le public les confond avec de vraies nouvelles qu’elles entravent la légitimité du journalisme. » En effet, les fake news soulèvent avant tout la question de la « vraie » nouvelle, basée sur un caractère inédit mais surtout sur la vérité. [...]

Depuis que Facebook est devenu la première source d’information d’un bon nombre de citoyens (44 % des Américains y tirent l’essentiel de leurs informations), il faut rappeler que son contenu n’est pas filtré par des reporters, chefs de pupitre et éditeurs ayant pour principale éthique professionnelle la recherche de la vérité. Même si on a beaucoup insisté sur les erreurs déontologiques (toujours trop nombreuses) et les entorses à l’objectivité des journalistes, ces derniers demeurent en principe guidés par un idéal commun : la recherche de la vérité.

*NDLR : En octobre 2018, la Commission d’enrichissement de la langue française a choisi de traduire fake news par « information fallacieuse » ou par le néologisme « infox ». Ces traductions sont désormais en usage dans l’administration française.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Cahiers du journalisme, second semestre 2018, seconde série, no 2.


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