Anatomie des fausses nouvelles dans le cyberespace

S’interroger sur la source, se questionner sur sa crédibilité, décrypter une image ou une vidéo sont des questions qui se posent avec acuité pour ceux nés avec les outils numériques.
Photo: Andre Penner Associated Press S’interroger sur la source, se questionner sur sa crédibilité, décrypter une image ou une vidéo sont des questions qui se posent avec acuité pour ceux nés avec les outils numériques.

C’est une vieille interrogation épistémologique : qu’est-ce qu’un fait ? La question est d’autant plus d’actualité que l’écosystème communicationnel vit à l’heure de « faits alternatifs », de « post-vérités », bref, de « bons vieux mensonges ».

Directeur d’un laboratoire qui analyse la complexité des données et des algorithmes à l’Université Ca’Foscari de Venise, Walter Quattrociocchi étudie la viralité de la « mésinformation » (il préfère ce mot à celui de « fausse information ») dans le cyberespace. Pour lui, il n’y a jamais eu une « ère de la vérité ». « La diffusion de fausses informations a toujours existé, mais à l’heure du numérique, nous y faisons face tous les jours. »

« Au coeur du problème de la mésinformation se trouve le biais de confirmation — nous avons tendance à privilégier les informations qui confirment notre vision du monde et à ignorer celles qui les contredisent —, d’où la polarisation, écrit-il. Des études récentes en sciences sociales computationnelles indiquent que les internautes ont tendance à sélectionner l’information par le biais de confirmation et se joignent aux chambres d’écho virtuelles, ce qui renforce et polarise leurs croyances. »

Le biais de confirmation, rappelons-le, est l’un des plus connus des sciences cognitives. C’est le Britannique Peter Cathcart Wason (1924-2003) qui fut l’un des premiers à explorer ce biais affectant nos croyances et nos opinions.

Les chambres d’écho

Quant aux « chambres d’écho », ce sont des amplificateurs, des « bulles de filtrage » qui font qu’un individu n’est exposé qu’à certaines informations auxquelles il adhère a priori. Résultat : aucun fait prouvé ne peut plus faire barrage à une conviction nourrie aux émotions et au ressentiment. Selon Quattrociocchi, qui a publié une soixantaine d’articles scientifiques en Italie et à l’étranger, nous sommes entrés dans une « bataille de chambres d’échos ». L’utilisateur de Facebook, par exemple, est prisonnier d’un univers en résonance avec ses propres opinions, avec des contenus « filtrés » renforçant ses certitudes. Il est dans une cage intellectuelle.

En ayant recours à des modèles computationnels de plus en plus diffusés dans les sciences sociales, Quattrociocchi en est arrivé à la conclusion que nous ne sommes pas aussi rationnels que nous le croyons. Les associations d’idées l’emportent souvent sur les raisonnements déductifs.

On écoute rarement les points de vue contraires aux siens et on argumente rarement sur l’unique socle des faits. Nous vivons dans des bulles cognitives, dans la chaleur rassurante de nos propres vérités. Les fausses nouvelles font partie de notre réalité, surtout quand la confrontation des idées se résume souvent à apporter des réponses simples à des questions compliquées, estime-t-il.

Oui, mais ne peut-on pas faire barrage aux fausses nouvelles avec des informations vérifiées, crédibles, passées à la moulinette du fact checking comme le font encore de nombreux médias dits traditionnels ? Quattrociocchi est sans appel : fournir l’information exacte aux personnes exposées aux fakes peut empirer la situation. En psychologie sociale, on parlera d’effet boomerang ou de backfire effect :

« Tout indique que cela n’arrange pas les choses. Ceux qui, par exemple, s’intéressent aux théories du complot sont enclins à s’impliquer davantage dans la conversation quand ils sont exposés à un “décryptage”. Pour ceux qui font fi des informations dissidentes, la vérification des faits est alors totalement inutile. »

Alors comment informer quand tout un chacun est devenu média ? Quand, dans les réseaux sociaux, les fausses nouvelles côtoient les informations fiables ? Quand ils confèrent « aux sans-pouvoir » le pouvoir de « mentir ou de délirer » ?

Il y aura toujours une frange de la société convaincue que les faits n’existent pas et qui ne veut surtout pas qu’ils existent. Ils contrarient trop les certitudes. Mieux vaut des fictions qui sécurisent que des vérités qui remettent en question et ébranlent. Un groupe d’experts canadiens réunis par le Forum des politiques publiques publiait en janvier 2017 un rapport de 114 pages (« Le miroir éclaté ») dans lequel il rappelait que le journalisme doit maintenant concurrencer un contenu qui l’imite, mais qui dissimule la tromperie sous un voile de crédibilité, tandis que la société doit s’adapter à un monde dans lequel il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux. Un marché de l’information ainsi pollué menace la notion même de crédibilité.

Longue histoire

Les réseaux sociaux sont accusés de donner un large écho aux fausses nouvelles, mais, c’est bien connu, celles-ci ont une longue histoire. Elles sont aussi anciennes que le gouvernement des hommes. Les points de vue marginaux existaient avant Internet, mais, rappelle Quattrociocchi, avec ce métamédia, l’émission et la réception des contenus s’effectuent essentiellement sans intermédiaires :

« En fait, le paradigme de la production de contenu est passé d’un modèle dominé par la médiation et le filtrage à un autre où virtuellement chacun peut produire du contenu. Les médias sociaux et les microblogues ont grandement changé notre manière d’accéder à l’information et de former nos opinions. La communication est devenue plus personnelle, à la fois dans la confection des messages et dans leur partage dans les médias sociaux. »

Cette « désintermédiatisation » permet la communication horizontale d’aujourd’hui en rompant avec l’asymétrie émetteur (journaliste)/récepteur (audience). Nous vivons à l’ère des oppositions aux « manufactures du consentement », comme le disaient Noam Chomsky et Edward Herman (1992), ainsi que Walter Lippmann (2004). Un blogueur peut donc avoir plus d’impact viral qu’un média « traditionnel ». Et pourquoi pas ? s’interroge le chercheur italien.

C’est même plutôt sain pour la médiasphère. À condition, bien sûr, de se poser une question toujours fondamentale : d’où vient cette information ? S’interroger sur la source, se questionner sur sa crédibilité, décrypter une image ou une vidéo sont des questions qui se posent avec acuité pour ceux nés avec les outils numériques.

Par le seul prisme technique et algorithmique, Quattrociocchi et son équipe ont « placé en observation » des millions de pages Facebook. Certes, leur méthode a des limites et ils en sont conscients. Mais les résultats de leurs recherches mettent en évidence ceci : les fausses informations ne disparaîtront pas de sitôt du paysage médiatique. Comme une hydre aux mille têtes, dont l’une repousse dès qu’elle a été coupée.

La version complète de ce texte est parue dans la revue Communication.

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