Les gilets jaunes et la France des débats impossibles

Manifestation de gilets jaunes le 5 janvier dernier à Paris
Photo: Sameer al-Doumy Agence France-Presse Manifestation de gilets jaunes le 5 janvier dernier à Paris

Tandis que les gilets jaunes font preuve d’une résilience surprenante pour un mouvement ni structuré ni appuyé par des organisations syndicales ou politiques, le gouvernement français prépare dans la confusion un grand débat national dont nul ne connaît vraiment ni la forme ni le modus operandi.

En soi, l’organisation de cette vaste consultation citoyenne est une bonne idée, si tant est qu’on ose y aborder les sujets qui intéressent les Français. Car tout le mal français vient précisément de là : de l’impossibilité de tenir des débats sereins sur les thèmes qui préoccupent la population. Ces thèmes ne sont pas originaux, ils ne sont d’ailleurs pas spécifiquement français. Ce sont les mêmes qui agitent le Québec, les États-Unis, l’Italie, la Grèce ou le Royaume-Uni.

Comme d’autres, les Français s’inquiètent d’une part des conséquences économiques de la mondialisation (délocalisation, dérégulation, précarité, baisse des impôts pour les entreprises et investisseurs au nom de la compétitivité, hausse des impôts des citoyens au nom de la rigueur budgétaire imposée par l’Union européenne, etc.) et d’autre part, de ses conséquences humaines (immigration, intégration, laïcité, identité, etc.). Mais dans l’Hexagone plus qu’ailleurs, ces thèmes ne sont plus jamais débattus. Ils sont devenus tabous.

En France, vouloir parler d’immigration est déjà suspect. C’est « faire le jeu de l’extrême droite ». De la même façon, remettre en cause la dynamique actuelle de la mondialisation et de la construction européenne, c’est « verser dans le populisme ». Paradoxalement, l’avènement d’Emmanuel Macron, parce qu’il a fait exploser les deux grands partis traditionnels (le Parti socialiste et l’UMP), a encore appauvri le débat politique français.

Désormais, Emmanuel Macron se présente comme le seul rempart contre des mélenchonistes nécessairement populistes et des lepénistes nécessairement xénophobes. En multipliant les références aux années 1930 dans les dernières semaines, le président Macron a encore tenté de culpabiliser un peu plus la population tout en diabolisant préventivement les adversaires qui envisageraient de s’emparer de ces thèmes. Or, l’impossibilité d’aborder les questions qui sont au coeur des préoccupations des gens ne peut mener qu’à une frustration croissante et à une radicalisation des positions.

Même si dirigeants et médias font mine d’avoir été surpris par la crise, la généalogie des inquiétudes relatives aux conséquences de la mondialisation est pourtant facile à établir. Rappelons simplement que les Français ont dit « non » deux fois par référendum à cette Europe des marchés — d’abord au traité de Maastricht en 1992 puis au traité de Rome II en 2005 —, mais que les gouvernements successifs ont ignoré ces résultats. En campagne, Emmanuel Macron avait d’ailleurs promis de « changer l’Europe », comme François Hollande avant lui. Sa capitulation en avril dernier face aux réserves allemandes fut aussi rapide que celle de son prédécesseur.

Concernant l’immigration, est-il nécessaire de rappeler que les Français ont porté par deux fois les Le Pen (père et fille) au second tour de l’élection présidentielle ? Cette double sonnette d’alarme aurait dû pousser les responsables politiques à faire un état des lieux et à entamer enfin une sérieuse réflexion sur le sujet, en cherchant à comprendre davantage qu’à condamner leurs compatriotes inquiets.

Ainsi, la crise des gilets jaunes est le révélateur de la profonde inadéquation entre l’offre et la demande politiques en France. Au-delà des taxes, des réglementations et des difficultés de la vie courante, la « France d’en bas » souffre surtout de ne pas être écoutée par ses dirigeants.

Le grand débat qui s’ouvre la semaine prochaine constitue donc une chance unique de réconciliation entre les Français et leurs représentants, mais c’est aussi un quitte ou double. Un débat faussement ouvert, se limitant aux questions politiquement correctes, ne ferait que nourrir l’exaspération des Français.

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9 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 11 janvier 2019 04 h 22

    Récemment

    une amie m'a envoyé une caricature en deux tableaux. Tableau 1: un personnage s'adresse à la foule et demande «Qui veut du changement?» Et tous de lever la main. Tableau 2: Le même personnage demande: «Qi veut changer?» Et tous dans la foule de ne pas réagir. La France n'est certes pas la seule aux prises avec la réalité de cette caricature, mais elle en a fait une spécialité qui tourne au ridicule,

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 11 janvier 2019 08 h 47

    Revendications

    Vous ne parlez pas de leurs revendications; la principale est le référendum d'initiative citoyenne.
    Voir: https://chouard.org/blog/2019/01/09/giletsjaunesconstituantsrendez-vous-a-nice-samedi-12-janvier-2019/

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 janvier 2019 10 h 35

      Ça , c'est venu assez tard. Les premières revendications étaient d'ordre fiscal.

  • Annie Marchand - Abonnée 11 janvier 2019 09 h 14

    La France « d'en bas » ne souffre pas de ne pas être écoutée par ses dirigeants

    Les gilets jaunes n'arrivent pas à traduire leurs souffrances sociales dont l'origine n'est autre que la crise de la forme-sujet propre au système capitaliste. Le capitalisme, par essence, ne peut se reproduire indéfiniement: il scie la branche sur laquelle il est assis (et les personnes avec!). La mondialisation, le capital financier, n'ont été que des mesures pour gagner du temps et éviter un effondrement économique total. Les dirigeants (de la France et d'ailleurs) ne sont qu'une « élite de fonction » qui essaie de préserver, de manière de plus en plus irrationnelle, ce qu'il reste d'un système déjà sous le respirateur artificiel. Les luttes pour le reconnaissance identitaires que nous connaissons chez nous (pensons au cas de SLÄV où la communauté noire réclamait du travail en milieu culturel bien plus qu'autre chose) et de par le monde ne sont en fait qu'une lutte sans classes autour des miettes de la forme-travail. Le capitalisme suit son cours en expulsant toujours plus la forme-sujet qu'il nous a forcé d'endosser pour satisfaire ses exigences de valorisation et de reproduction. Les gilets jaunes réclament un droit au travail; un travail mort que personne n'a volé. Il y a longtemps que j'aurais rendu ma bagnole au Président Macron en lui laissant comme note: « Voici le dernier vestige du travail-mort du capitalisme. Désormais, je prends soin de ma grand-mère, bricole ma cabane, jardine mon garde-manger et participe à organiser ma commune. Un jour, vous devrez en faire autant. » Cela dit, je ne suis pas naïve. Les jours de paix sont comptés.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 janvier 2019 11 h 50

      Belle lucidité, madame Marchand!

  • Benoit Gaboury - Abonné 11 janvier 2019 11 h 15

    Pour aller plus loin...

    Bon article d'intérêt général. Et, pour faire suite, il faut souligner que la revendication centrale des gilets jaunes est bien sûr une meilleure redistribution de la richesse, thème qu'on feint d'ignorer depuis très longtemps en France et qui dans une population instruite comme celle de nos cousins, a fini par exaspérer tout le monde. L'abolition de l'Impôt de solidarité sur la fortune (ISF) - que payaient jusque là les gens fortunés de France, car il y en a beaucoup - fut la première mesure de M. Macron. C'était un signal trop fort de l'orientation qu'allait donner à son quinquennat cet ancien dirigeant de la banque Roschild. Et toutes les réformes entreprises par la suite par son gouvernement furent en effet de réduire les normes du travail. Et tout ça passé en force, à haute vitesse, et peut-être aussi avec une certaine arrogance, de plus en plus difficile à supporter de la part d'un homme dont personne ne comprend les liens avec M. Bennalla, premier scandale de cette présidence. Et c'est d'un professeur de lycée, M. Étienne Chouard, qu'est venue la mesure à laquelle une très forte proportion des Français semble se rallier désormais, le Référendum d'initiative citoyenne (RIC) qui mènerait, croient ceux-ci, la démocratie à un stade plus avancé. À ce propos, il y a un excellent débat à l'émission Interdit d'interdire du 7 janvier entre M. Chouard et M. Bertrand Mathieu, professeur de droit constitutionnel à la Sorbonne. https://www.youtube.com/watch?v=ksyl8bOGMg4

  • Gilles Roy - Abonné 11 janvier 2019 11 h 30

    Ni et ni.

    On résume : Ni Sarkozi, ni Hollande, ni Macron. Et ni les extrêmes (Le Pen, Mélanchon). La rue, alors. En retiens ceci : le peuple de France cherche son Deschamps. Et se comporte comme Ribéry.