Ombres chinoises

Le logiciel de reconnaissance faciale et 170 millions de caméras de surveillance permettent d’identifier 1,37 milliard de Chinois en l’espace de quelques minutes.
Photo: Greg Baker Agence France-Presse Le logiciel de reconnaissance faciale et 170 millions de caméras de surveillance permettent d’identifier 1,37 milliard de Chinois en l’espace de quelques minutes.

Il me souvient d’un petit-déjeuner au cours duquel le défunt ministre fédéral des transports Jean Lapierre me confiait sa grande satisfaction d’avoir été à l’origine d’un investissement majeur à Prince Rupert en Colombie-Britannique, lequel devait permettre de gagner du temps en ce qui touche les cargaisons maritimes provenant d’Asie. Lorsque je lui fis remarquer qu’il s’agissait en fait de permettre l’importation de dizaines de milliers de conteneurs qui arriveraient pleins et repartiraient quasi vides, il me répondit qu’il avait comme beaucoup d’autres émis des réserves, mais que les économistes avaient insisté pour souligner qu’il n’y avait pas à se faire du souci.

Avec le recul, il semble que peu d’analystes avaient prédit l’expansion formidable de l’économie chinoise, et encore moins l’importance géopolitique qui accompagne cette expansion à l’échelle de la planète tout entière. On supposait aussi que le libéralisme économique aurait un effet d’entraînement sur les libertés individuelles. Le consensus était que la Chine constituait un défi certes, mais un défi acceptable et maîtrisable. Toutefois, la vision corporatiste qui pousse à montrer aux investisseurs des profits à court terme n’a généralement pas été accompagnée d’une vision globale quant à l’effet à long terme des délocalisations des usines en Extrême-Orient, et plus particulièrement celui de leurs retombées politiques.

Une expansion fulgurante

La Chine est devenue une superpuissance économique. Quelques indices mettent en exergue cet essor économique chinois. Depuis 2005, les exportations canadiennes vers la Chine ont plus que doublé pour atteindre 25 milliards tandis que les importations ont augmenté de 66 % pour atteindre 71 milliards de dollars.

Dans son ouvrage The Thucydides Trap, Graham Allison note que la taille de l’économie chinoise par rapport à l’économie américaine est passée de 10 % en 1981 à 60 % en 2007, 100 % en 2014, et 115 % aujourd’hui. Au rythme actuel, elle devrait passer à 150 % en 2023 et à 300 % en 2040.

La Chine vise à égaler ou à dépasser le niveau technologique et économique des Américains. Toutefois, quelques paramètres montrent que l’avancée des États-Unis est encore marquée : le budget de recherche militaire américain, de l’ordre de 700 milliards de dollars, est 11,5 fois plus élevé que celui de la Chine. Chaque année, les États-Unis déposent 14 000 brevets contre 2000 pour la Chine. Depuis 1990, deux prix Nobel ont été octroyés à la Chine contre 114 décernés aux Américains.

Néanmoins, la Chine produit aujourd’hui 87 % des produits électroniques, dispose de ses propres réseaux satellitaires, a un programme spatial ambitieux, développe son propre réseau GPS, ses propres sous-marins nucléaires, son premier porte-avions et détient une expertise avancée dans la destruction de satellites.

Les surplus budgétaires de la Chine lui ont permis d’entreprendre des investissements majeurs dans une nouvelle route de la soie (One Belt One Road) à l’échelle planétaire, qui est terrestre, maritime, aérienne et numérique. La route de la soie numérique a un centre de contrôle au Centre logiciel de Xian construit par le géant des télécommunications chinois Huawei. Ce centre devrait employer un quart de million d’informaticiens d’ici 2021. Par ailleurs, bien des compagnies de la Silicon Valley sont achetées par la Chine qui bénéficie ainsi légalement de secrets technologiques.

Les abus des droits de la personne

Le fichage des données individuelles traitées par l’intelligence artificielle donne des pouvoirs discrétionnaires inégalés au gouvernement chinois. Le logiciel de reconnaissance faciale et 170 millions de caméras de surveillance permettent d’identifier 1,37 milliard de Chinois en l’espace de quelques minutes. Les critiques concernant l’arrestation de centaines d’avocats et de militants des droits de la personne en Chine ou même le traitement des Ouïghours du Xinjiang se font plus discrètes dans les démocraties occidentales, qui sont de plus en plus dépendantes des investissements chinois.

À la différence des démocraties libérales dans lesquelles les économies sont régies dans un cadre législatif bien défini et où les politiciens ne sont pas à l’abri des critiques, le Parti communiste chinois agit en maître d’oeuvre incontesté, dirige à son gré les activités économiques et orchestre les interventions politiques.

Le théâtre d’ombres chinois est une mise en scène qui laisse paraître des silhouettes tout en masquant leur arrière-plan. Il a été de même pour la politique chinoise jusqu’à présent. La Chine d’aujourd’hui agit plus ouvertement.

Tout récemment, il a été fait état d’activités d’espionnage informatique qui auraient pénétré 700 millions de téléphones Android ainsi que des banques canadiennes. La prise d’otages politique des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor en Chine à la suite de l’arrestation dans la légalité de Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, est un chantage qui veut outrepasser le processus légal de l’état de droit. C’est un test qui est fait sur un petit pays pour donner le ton à ceux qui s’avanceraient à critiquer ou à s’opposer à certaines politiques chinoises.

Devant la remise en question de certains engagements des États-Unis sous la présidence de Trump, il est fort possible que la Chine cherche à intervenir prochainement dans l’arène politique internationale et nuance bien moins son jeu d’ombres. L’affirmation militaire de la Chine en mer de Chine et la réclamation de droits territoriaux sur des îles flottantes armées de missiles ont semé la panique dans les états du Sud-Est asiatique. Elle n’est qu’un signe avant-coureur de ce changement de cap.

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2 commentaires
  • Georges LeBel - Abonné 7 janvier 2019 11 h 42

    pour faire peur aux enfants

    "À la suite de l'arrestation dans la léglité de la directrice financière de Huawei"

    Pourquoi reprendre la propagande étatsunienne conçue pour faire peur aux enfants. Deux éléments:
    La requête étatsunienne se fonde sur une violation flagrante et unilatérale d'un accord (JCPOA) entériné par le Conseil de sécurité de l'ONU sur l'IRAN, et maintenu par tous les autres signataires. Accuser une personne de ne pas se soumettre aux caprices de Trump au mépris du droit international pour justifier son arrestation n'est pas piqué des vers.
    Le Canada n'est pas ici impuissant. Il peut accélérer la procédure judiciaire et donner mandat à ses procureurs d'expliquer au juge le caractère non fondé de la requête étatsunienne. Rien dans la soi-disant indépendance du judiciaire ne s'y oppose si ce n'est sa servilité face au banditisme international de son erratique voisin.
    Coincidence: cet article se trouve voisin de celui sur le populisme où je lis : "À trop courrir derrière le tribun [... on] risque de perdre la liberté et la sécurité"

  • François Beaulé - Abonné 8 janvier 2019 08 h 09

    La construction de l'empire chinois

    Excellent texte ! D'une grande lucidité.

    Les chances sont grandes que l'évolution de la Chine et son pouvoir grandissant soient les principaux déterminants de l'histoire du XXIe siècle.

    Le peu de commentaires ici, comparé à l'abondance suite au texte sur le populisme de M. Haroun, démontre le jovialisme ou l'inconscience devant le danger que représente la montée de la Chine.