Errements sur les oeuvres qui vont dans les musées

«Les musées sont un lieu de culture critique, où l’on apprend à ouvrir son esprit, à s’ouvrir sur le monde, ce qui peut être le contraire de se limiter aux oeuvres
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse «Les musées sont un lieu de culture critique, où l’on apprend à ouvrir son esprit, à s’ouvrir sur le monde, ce qui peut être le contraire de se limiter aux oeuvres "nationales"», écrit l'auteur à propos du jugement Manson.

Réflexions autour du jugement Manson de la Cour fédérale, qui réduit le critère d’intérêt national aux seules oeuvres canadiennes.

La culture est un concept qui recoupe des éléments très différents. Fernand Dumont en a traité, tout comme Lussato et Messadié. On trouve d’un côté la culture traditionnelle, ethnologique ou passive et l’ensemble des éléments qui ont été développés par les individus pour survivre dans le contexte physique ou matériel qui est le leur. On pense ici, par exemple, à la langue, avec son accent et des mots particuliers, comme à des habiletés particulières, savoir marcher dans la neige, comment et quoi manger ou comment se comporter avec les autres. Cette culture est apprise dès l’enfance, elle nous conditionne et est propre aux gens qui vivent dans une société donnée, c’est pourquoi on l’appelle ethnologique. On n’a pas d’effort à faire pour l’acquérir, c’est pourquoi on l’appelle passive. La plupart des gens se sentent à l’aise dans leur culture, même s’il y a des exceptions avec des personnes qui préfèrent être ailleurs que dans leur culture d’origine.

À l’opposé ou presque, on trouve la culture critique ou active. Un immigrant doit apprendre la langue de sa culture d’accueil et, s’il a passé un certain âge, il n’arrivera jamais à la parler sans accent, contrairement à ses enfants. De plus, il doit apprendre des codes de comportement parfois très proches des siens, mais parfois très éloignés. Quand nous voulons apprendre des langues étrangères, ou à cuisiner selon de nouvelles règles, ou simplement à manger différemment, nous devons faire un effort. Plus l’écart avec notre culture est grand, plus c’est difficile. Manger avec ses doigts en Afrique ou en Inde n’est pas facile pour nous, mais certains Chinois arrivent mal à manger avec des couverts. Mettre des gants pour qui ne l’a jamais fait est une expérience qui fait rire ceux qui en ont mis depuis l’enfance.

Au-dessus des catégories

Cette deuxième conception de la culture n’est pas nationale. Chopin n’est ni polonais ni français, il est au-dessus de ces catégories, sa musique peut rejoindre des gens de partout, à condition qu’ils aient été en contact avec ce genre de musique. Les oeuvres de Chagall ne sont ni russes ni françaises, dans la mesure où elles font partie d’un patrimoine universel. Le jugement Manson confond allègrement les deux catégories en restreignant aux oeuvres de peintres canadiens la protection des oeuvres. Les musées sont un lieu de culture critique, où l’on apprend à ouvrir son esprit, à s’ouvrir sur le monde, ce qui peut être le contraire de se limiter aux oeuvres « nationales ».

Les peintures de Krieghoff montrent des paysages québécois, tout comme celles de Kahlo montrent sa souffrance dans un contexte mexicain, mais elles proposent à l’étranger tout comme au national une vision différente du monde, permettant à l’observateur d’ouvrir son esprit sur du nouveau. Les ceintures fléchées sont très mignonnes, mais elles ne sont plus utilisées pour serrer des manteaux, elles sont des oeuvres d’art en soi, et trouvent leur sens loin de leur raison d’être initiale. La culture critique demandera toujours un effort, mais c’est elle qui contribue à nous ouvrir au monde. Un musée qui n’aurait que des oeuvres locales verrait son intérêt limité à des perspectives ethnologiques, un musée pénalisé pour acquérir des oeuvres dites « étrangères » serait appauvri dans son offre. C’est la mission même des musées qui est remise en cause par une confusion de valeurs, privilégiant la dimension ethnologique nationale à celle des étrangers dans un contexte où c’est inapproprié. Si l’on veut favoriser l’ouverture sur le monde, il faut évidemment permettre à tous de s’ouvrir sur le monde.

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1 commentaire
  • Philippe Dubé - Abonné 7 janvier 2019 11 h 30

    Le musée comme espace critique

    Le musée est un lieu de distance et de séparation, conçu pour permettre un regard objectif sur la réalité qui nous entoure, qu'elle soit proche ou lointaine. Que la culture exposée en ses lieux soit de proximité ou des plus exotique, le musée tente toujours de comprendre sa signification en l'étudiant et en risquant une explication pour en faciliter l'interprétation. Au musée, tout objet ou spécimen qui provient de la culture ou de la nature mérite d'être compris, il n'est jamais acquis. On va au musée pour s'instruire puisque sa raion d'être première est de faire, ce qu'on appelle, de l'éducation informelle (médiation culturelle) en s'adressant au plus grand nombre. La "ceinture fléchée" dans un musée n'est pas exposée pour sa beauté, ce que toute personne interressée par cet objet peut facilement constater d'elle-même. Dès qu'il entre au musée, l'artefact en question est un document chargé d'information que le musée a le devoir de révéler et de valoriser pour instruire les publics qui le fréquentent. À vrai dire, je ne crois pas que cette distinction entre culture passive et active puisse fonctionner au musée. Tout objet appartenant à une collection muséale ne peut, par définition, être familier ou banal puisqu'il est retiré de son contexte de vie courante précisément pour être sauvegardé et analysé pour sa richesse sémantique et devenir ainsi un objet d'étude conservé pour la pérennité comme marqueur d'une culture spécifique ou d'un environnement donné. On aura compris que la mission scientifique du musée est le fondement même de sa propre création et qu'il intervient dans le champ de la culture pour instruire et non pour distraire ou pire, pour augmenter le bruit déjà assez assourdissant de la société du spectacle.