Le camp de la paix israélien perd son principal ambassadeur, Amos Oz

L’oeuvre littéraire d’Amos Oz renferme une dimension politique bien assumée qui aborde de front la «tragédie» du conflit israélo-palestinien.
Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse L’oeuvre littéraire d’Amos Oz renferme une dimension politique bien assumée qui aborde de front la «tragédie» du conflit israélo-palestinien.

Le romancier israélien Amos Oz est décédé la semaine dernière des suites d’un cancer à l’âge de 79 ans. Connu autant pour son oeuvre littéraire que pour ses écrits politiques, il formait avec A. B. Yehoshua et David Grossman un trio d’écrivains qui s’étaient imposés comme les porte-parole du camp de la paix israélien.

Amos Oz a acquis une renommée mondiale avec la publication de Mon Michaël en 1968, mettant en scène le personnage d’Hanna, une jeune mère malheureuse dans sa vie de famille, pourtant idéale en apparence. La solitude existentielle des personnages d’Oz, qui n’est pas sans rappeler le vide intérieur des héros camusiens ou tchékhoviens, est une caractéristique que l’on retrouvera tout au long de son oeuvre.

Mais l’oeuvre littéraire d’Amos Oz renferme également une dimension politique bien assumée qui aborde de front la « tragédie » du conflit israélo-palestinien. En effet, selon l’écrivain, le qualificatif « tragédie » (au sens grec du terme) s’impose ici, car il s’agit bien d’un conflit entre deux légitimités et non d’un affrontement manichéen entre le bien et le mal.

La pensée politique d’Amos Oz est d’ailleurs explicitement articulée dans des livres tels que Les voix d’Israël ou Comment guérir un fanatique. Elle est également décelable dans des romans comme Une histoire d’amour et de ténèbres ou Judas, qui l’abordent en filigranes.

Né dans une famille très campée à droite et partisane du « Grand Israël », Amos Oz, après le suicide de sa mère quand il était adolescent, amorça un périple intellectuel qui le mena à se rebeller contre son milieu d’origine. Il finit par rompre avec le conservatisme de son père, changea de patronyme (de Klausner il devint Oz, qui veut dire courage) et s’installa dans un kibboutz de gauche.

Bien qu’il adhérât pleinement au sionisme (mouvement national juif), il n’oublia jamais la question palestinienne et le sort malheureux des réfugiés de la guerre de 1947-1949, qui viendront régulièrement hanter ses livres.

Trouble-fête

Dès 1967, alors que les Israéliens vivaient encore l’euphorie de la victoire de la guerre des Six Jours, le jeune écrivain n’hésita pas à jouer au trouble-fête en mettant ses compatriotes en garde contre l’idée de s’accrocher aux territoires nouvellement conquis. La perspective de dominer un autre peuple l’horrifiait au plus haut point. C’est ainsi qu’il commença à militer pour la rétrocession des territoires occupés et pour la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël. Il participa d’ailleurs, en 1978, à la fondation du mouvement La Paix maintenant, principale organisation israélienne à militer pour la paix.

Contrairement à la droite irrédentiste israélienne, il n’acceptait pas l’idée selon laquelle les Juifs possèdent des droits « historiques » ou « bibliques » sur la totalité de la terre d’Israël. Il ne pouvait accepter ces arguments dénués de fondement universaliste.

Mais face à l’extrême gauche antisioniste qui n’a jamais accepté l’existence d’Israël, Amos Oz se sentait aussi le besoin de défendre le droit du peuple juif à l’autodétermination.

Dans un long article intitulé en anglais « The Meaning of Homeland » (« Ce que signifie une patrie »), écrit en 1967, il défendit la création d’Israël sur une partie (seulement) de la Palestine par la métaphore suivante : « La justification [du sionisme] en ce qui concerne les Arabes qui habitent sur cette terre est celle de l’homme qui se noie et qui s’accroche à la seule planche qui peut le sauver… Cependant, il n’a pas le droit naturel de pousser les autres qui se trouvent sur cette planche à la mer… Telle est la justification morale du partage de cette terre entre ses deux peuples… »

Le sionisme d’Amos Oz était donc beaucoup plus modeste que celui de ses opposants de droite qui veulent reconstituer l’ancien Israël biblique. À ses yeux, il fallait uniquement redistribuer les terres afin que tous les peuples puissent avoir une patrie — dans le cas des Juifs, il s’agissait aussi de se protéger des persécutions.

Certes, Amos Oz était mondialement respecté. Mais le sionisme de gauche auquel il adhérait ne lui permit jamais de gagner les faveurs d’une frange influente de l’intelligentsia internationale qui rejette l’existence d’Israël — comme le mouvement de boycottage d’Israël, par exemple, qui s’est donné pour but la disparition de l’État hébreu.

On ne lui pardonna pas non plus d’avoir critiqué les extrémistes palestiniens (le Hamas en tête) pour avoir détruit la gauche israélienne en semant la terreur dans le pays. Car aux yeux d’une certaine gauche radicale qui n’a jamais perdu ses réflexes staliniens, les islamistes du Hamas ne sont rien d’autre que des « résistants » qui ont raison de vouloir liquider Israël.

C’est aussi pour cela que ses proches pensent qu’il ne fut jamais mis en nomination pour le prix Nobel de littérature. Qu’importe, il nous lègue une oeuvre monumentale qui vaut toutes les distinctions du monde !

1 commentaire
  • Claude Gélinas - Abonné 4 janvier 2019 13 h 06

    Sur l'amour et l'amitié selon Amos Oz.

    « L’amour me semble-t-il est une denrée très rare. Si j’en crois mon expérience, un être humain peut aimer au plus dix personnes. S’il est très généreux, il peut aimer vingt personnes.

    Un être humain chanceux, un être humain très chanceux, peut même être aimé par dix personnes. S’il a vraiment une chance scandaleuse alors il peut être aimé par vingt personnes ».

    De quoi faire réfléchir !