L’indépendance, la paresse et la tragédie

Scène du référendum de 1995. Ce sont 49,4% des Québécois qui ont voté en faveur du projet. Le camp du Non a obtenu 50,6% des voix.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Scène du référendum de 1995. Ce sont 49,4% des Québécois qui ont voté en faveur du projet. Le camp du Non a obtenu 50,6% des voix.

L’année 2018 tire à sa fin et elle emporte avec elle l’ancien cycle politique qui caractérisa la deuxième moitié du XXe siècle au Québec, au cours duquel l’enjeu de l’indépendance était central au sein de la joute politique.

Élection du PQ, référendum raté, accord du lac Meech, référendum prétendument volé et poing levé de PKP ne sont peut-être plus que choses du passé avec l’avènement de la CAQ au pouvoir. Attention : il ne s’agit pas de dire que l’indépendantisme est mort, comme on ne cesse de nous le répéter depuis la naissance même du mouvement. Il s’agit plutôt de dire que le souverainisme officiel, institutionnalisé et enclavé dans les mêmes schèmes de pensée qui entretiennent la paresse intellectuelle est peut-être en voie de mourir pour de bon. Néanmoins, ne soyons pas dupes : l’avènement d’un péquiste type comme Yves-François Blanchet au Bloc et l’incroyable incapacité d’introspection du PQ qui s’embourbe dans des interventions insignifiantes pourraient nous laisser croire que le camp du Oui n’est pas près de changer de cap.

Depuis plus de vingt ans, ce souverainisme de province, qui se résume par une stratégie de bon perdant, héritier du pacifisme québécois, de notre perpétuelle ambivalence et du complexe du colonisé, s’est déployé avec un plan franchement naïf, dénué de toute considération géopolitique et militaire. Celui-ci se base sur deux prémisses fondamentalement fausses qui sont, primo, que la démarche de l’accession à l’indépendance sera nécessairement reconnue par le Canada et l’ONU et, secundo, que nous avons en face de nous des adversaires de bonne foi, de simples voisins sympathiques avec qui nous avons quelques différends et dont nous préférons nous séparer, comme on peut préférer une crème glacée au chocolat ou à la vanille. Avec ou sans lactose, votre indépendance ? Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que quelqu’un évoque ce que j’affirme : combien d’articles et d’essais ont-ils été écrits sur le sujet sans que pour autant le PQ y trouve matière à « oser repenser » le mouvement ?

Qu’on se le tienne pour dit : notre pire ennemi est présentement la paresse intellectuelle. Paresse confortable des uns à attendre les conditions gagnantes ; paresse suicidaire des autres à vouloir se précipiter dans un référendum le plus vite possible ; paresse des têtes brûlées qui ne veulent plus avoir affaire au PQ, trop « multiculturaliste », mais qui n’ont rien de concret à nous proposer ; et paresse des théoriciens qui nous proposent mille et une tactiques toutes plus loufoques les unes que les autres.

L’indifférence et la perte du sens tragique de la politique sont peut-être à l’origine de cette paresse intellectuelle répandue chez l’ensemble des indépendantistes, pressés pas pressés, conservateurs comme progressistes. Cette incapacité à voir la lutte indépendantiste comme une lutte épique et tragique d’un peuple français d’abord audacieux, téméraire et grandiose, puis conquis, annexé, humilié, dépossédé et en voie de disparition caractérise le PQ depuis sa fondation à bien des égards.

En fait, le nouveau cycle politique dans lequel nous entrons infirme la célèbre phrase de Miron comme quoi « ça ne pourra pas toujours ne pas arriver » : au contraire, l’histoire du Québec n’est pas prédestinée à l’indépendance, elle est fondamentalement contingente et il y a des chances que « ça n’arrive pas ». J’irais même jusqu’à dire que nous avons beaucoup plus de chances d’échouer que de réussir, et c’est en cela que l’indépendantisme tient plus de la foi que de la simple position politique. Mais sous le conseil de saint Thomas d’Aquin, je dis : maintenons le cap et espérons au-delà de toute espérance.

Toutes ces observations sont-elles des raisons suffisantes pour « abattre le cadavre péquiste » comme nous le conseille le philosophe Christian Saint-Germain ? Faut-il plutôt « sauver les meubles », comme le préconise Mathieu Bock-Côté ? Je ne saurais répondre à ces questions, et je crois qu’en cette fin de cycle politique, chaque indépendantiste a le devoir de remettre en question ses convictions fondamentales en brisant ses vieilles manières de penser, en s’extirpant de la paresse générale et en retrouvant le sens du tragique. Je ne suis évidemment pas le premier à prôner un « renouveau ». C’est presque devenu un exercice rituel depuis quelques années pour épater la galerie.

Je propose néanmoins quelques pistes de réflexion trop peu souvent énoncées au sein du mouvement. Premièrement, cessons de jouer les autonomistes bons perdants et prenons notre rôle au sérieux. Deuxièmement, rappelons-nous que le peuple se passionne pour les grands discours éloquents, les grands hommes qui maîtrisent l’art oratoire, et non pour les arguments techniciens et les comptables illettrés. En troisième lieu, inspirons-nous du passé, de la philosophie et de la littérature, inscrivons notre lutte dans l’Histoire, à la fois nationale et universelle. Faisons référence à nos bâtisseurs, nos défricheurs, nos historiens, écrivains, poètes et grands tribuns : ils font jaillir la flamme patriotique. Enfin, nous devons réapprendre à honnir l’ennemi : le Québécois doit bouillir de rage pour passer à l’action. Par rapport à ce dernier point, nous constatons, depuis la déconfiture du PQ, que la francophobie canadienne-anglaise est en plein réveil : n’ayons pas peur de dénoncer cette haine qui montre en plein jour la fracture ethnique de ce pays.

Je terminerai en disant ceci : au fil de mes conversations politiques à droite et à gauche, je constate que le Québécois sait toujours au fond de lui-même que notre destin en Amérique est intimement lié au destin du Parti québécois, qui, nous le savons bien, n’est pas un parti comme un autre, pour le meilleur et pour le pire.

27 commentaires
  • Roch Godard - Abonné 29 décembre 2018 07 h 03

    L'indépendance, la paresse et la tragédie

    Je dois d'abord vous féliciter, monsieur Lorange, pour la qualité de votre écriture ; on sent que le sujet de l'indépendance vous tient à cœur et vous dissertez avec fougue et passion. Vous avez bien raison quand vous dîtes que la paresse intellectuelle nous caractérise, nous, les indépendantistes fatigués et usés par tant de batailles, la plupart conclues par des défaites crève-coeur. Notre esprit doit se nourrir de la trace laissée par les héros de notre histoire qui ont parfois laissé leur vie pour la cause. Car il n'y rien de plus grand que la patrie (à devenir). Voilà la base solide de toute fondation patriotique et indépendantiste ou plus simplement, son âme.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 29 décembre 2018 18 h 13

      Vous écrivez « Car il n'y rien de plus grand que la patrie ». Ceci m’amène à un nécessaire changement de paradigme en rapport avec l’indépendance du Québec. Depuis longtemps, deux camps principaux s’opposent, les fédéralistes d’un côté, les souverainistes de l’autre, en fait un duel entre mondialistes et patriotes.

      Mon avis est qu’il faut remettre à la mode les mots patrie, patriotes et Patriotes dans la politique québécoise. Le concept de patrie est en relation directe avec l’identité des peuples. Une identité nationale existe à divers degrés dans la psyché des personnes qui s’y rattachent, qu’elles soient sur le territoire propre de leur nation ou ailleurs dans le monde. La patrie a quant à elle une assise bien matérielle, étant le territoire où la majorité des membres de cette nation vivent.

      Cette notion de patrie en rapport avec la gouverne de l’État et en rapport avec l’indépendance devrait logiquement conduire à un nouveau paradigme dans le domaine politique, au-delà des partis traditionnels : le Regroupement des forces patriotiques, la présence d’un Mouvement Patriote et d’un Parti Patriote.

      Regroupement patriotique rassembleur, qui devra aller chercher tous les vrais patriotes, de gauche, de droite, du centre et, surtout, la cohorte des cyniques qui ont perdu toute confiance dans la politique.

      On doit actualiser l’esprit des Patriotes de 1837, qui luttaient pour la maîtrise de leurs propres affaires, pour faire du Québec un pays.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 décembre 2018 10 h 19

      Monsieur Saint-Arnaud, vos précisions sont bienvenues mais ne rejoignent pas les vues des Patriotes. Ces derniers ont déployé une approche intégrant tous les habitants qui avaient fait leur patrie du territoire du Bas-Canada et ces habitants comprenaient des Américains, des Acadiens, des Écossais et des Irlandais et des Européens de divers pays

      Leur mouvement était politique et proposait une nouvelle organisation politique. Il ne postulait pas une identité nationale. Cette identité, associée aux « Canadiens» était plutôt promue par les opposants à ce mouvement, dont le clergé, la majorité des seigneurs, des commerçants et de politiciens « canadiens » nommés à des postes d'autorité par le gouverneur général.

      Ces derniers eurent l’appui des commerçants, des loyalistes et des autorités britanniques pour renverser les Patriotes, Ça s’est produit après la suspension des activités du gouvernement et l’écrasement des Patriotes qui se sont opposés aux forces de l’ordre dont l’armée britannique.

      Tant qu’on refusera de mener une bataille politique pour renverser l’ordre canadien par un rassemblement des patriotes de toutes origines, l’indépendance du Québec n’adviendra pas parce que la bataille ne sera pas celle de tous les habitants du Québec qui entendent faire du territoire du Québec leur pays.

      Par contre, lorsque le mouvement pour créer le pays du Québec sera celui des patriotes, quels qu’ils soient, ce sont les futurs citoyens et les futures citoyennes qui se battront pour le créer.

      La démarche que vous proposez et que proposent plusieurs promoteurs d’une identité préexistante n’y conduit pas, car elle divise sur une base ethnoculturelle alors qu’il faut rallier sur une base politique et citoyenne. Soit dit en passant, cette dichotomie s’est instituée en 1774 et fut constamment valorisée par la suite à l’encontre d’approches mettant l’accent sur le pouvoir des habitants.

    • Céline Delorme - Abonnée 30 décembre 2018 14 h 10

      A M St-Arnaud:
      À l'appui de votre commentaire: " Il faut remettre à la mode les mots; patrie, patriote".
      Je rappelle cette citation du Général de Gaulle: "Le patriotisme c'est aimer son pays, le nationalisme c'est détester celui des autres"

      Lles Européens appliquent souvent cette définition, dans leur compréhension des mouvements indépendantistes, ce qui provoque une catégorisation des indépendantistes québécois, comme automatiquement xénophobes et racistes. Le terme "patriote" est moins négatif que "nationaliste", si on veut être compris par les autres.

  • Samuel Prévert - Inscrit 29 décembre 2018 07 h 06

    Oui, nous le pouvons !


    D'accord sur bien des points mais j'aimerais rappeler à Philippe Lorange, ainsi qu'à ceux qui l'auraient oublié, que nous avons obtenu notre indépendance en 1995 mais que celle-ci nous a été volée. En ce sens, oui, nous devrions bouillir de rage face à l'ennemi et ne pas attendre ses perpétuelles attaques pour le mettre hors d'état de nuire et faire enfin du Québec un pays libre, d'expression française, laïque et prospère.

    • Bernard Terreault - Abonné 29 décembre 2018 11 h 11

      Peut-être que le référendum de 1995 a été volé. Mais ce vol, s'il a eu lieu, n'a pas provoqué de grand soulèvement populaire, mais la résignation, puis quelques années plus tard, l'élection du PLQ. La conviction des votants du OUI en 1995 n'était donc pas puissante, peut-être voyait-on simplement là, pour un bon nombre de gens, un levier pour négocier une nouvelle association, supposément plus satisfaisante, avec le Canada.

  • André Joyal - Abonné 29 décembre 2018 07 h 35

    Roger Léger doit être d'accord

    Hier, dans une lettre, Roger Léger a évoqué un point de vue similaire mais, qui était trop bref pour qu'il puisse étayer sa pensée comme le fait brillamment ici ce jeune (j'imagine) étudiant de niveau du baccalauréat. Ce serait intéressant que Le Devoir laisse la possibilité à Roger Léger (90 ans) la possibilité de compléter la vision ici exprimée, étant entendu que le «jeune comme vieux» visent le même objectif par leur analyse du mouvement indépendantiste.

  • Raynald Rouette - Abonné 29 décembre 2018 08 h 00

    Ainsi va le PQ, ainsi va le Québec!


    Vous avez raison.

    Les motifs, invoqués en1980 et 1995 pour se libérer du Canada, sont toujours les mêmes.

    Les divisions bien entretenues, ont toujours desservis les Québécois. Aujourd’hui plus que jamais...

  • François Beaulé - Abonné 29 décembre 2018 08 h 58

    L'unité nationale avant l'indépendance

    Il faut mettre le projet d'indépendance au congélateur et il aurait fallu le faire depuis longtemps déjà. Tout simplement parce que ce projet divise les Québécois au lieu de les rassembler.

    Le nationalisme peut être utile mais certainement pas celui de Philippe Lorange avec ses appels à la haine de l'Autre. Il doit se fonder sur des croyances communes et des projets communs. Il doit se développer dans la solidarité et le partage. Ce sont des peuples unis qui peuvent librement décider de former un pays indépendant. Et clairement, le libéralisme dévaste les sociétés. Cette idéologie ne peut suffire à définir un projet collectif.

    Pour le reste, la principale menace à l'avenir d'un peuple francophone en Amérique est la dénatalité qui s'est installée depuis les années 1970. Infiniment plus que l'inclusion du Québec dans la fédération canadienne.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 29 décembre 2018 10 h 24

      À François Beaulé :

      En 1982, l’ethnie dominante du Canada osa adopter (sans nous) une nouvelle constitution à la suite d’une séance ultime de négociation à laquelle le Québec n’était pas invité.

      L’article 23 de cette camisole de force constitutionnelle prescrit la lente extinction du peuple francoQuébécois.

      Un pays dont les assises fondamentales reposent sur une constitution illégitime, un pays dont la machine de l’État exerce un colonialisme économique envers le Québec en lui refusant systématiquement sa juste part des contrats et subventions fédérales, un État pétrolier dont l’économie est devenue concurrente de la nôtre, voilà autant de raisons de différer d’opinion avec vous.

    • Gilles Bousquet - Abonné 29 décembre 2018 11 h 04

      Faut aussi bien intégrer nos immigrés en les employant et en les francisant.

    • Bernard Dupuis - Abonné 29 décembre 2018 11 h 47

      Je suis d’accord avec vous pour trouver le texte de M. Lorange outrancier à plusieurs égards : c’est une simplification de l’histoire, un texte anti-théoriciens et une malheureuse glorification des « grands hommes ».

      Toutefois, pour être entièrement d’accord avec vous, il faudrait que j’évite de discuter des désaccords canadianistes au nom du mythe de la bonne entente et du discours rassembleur. On sait l’usage trompeur que Jack Layton, le NDP-NPD et Justin Trudeau ont fait de ce mythe. Ceux qui ont la frousse devant les désaccords et la division ne sont pas plus fins que ceux qui recherchent maladivement la division. Vouloir l’unité à tout prix relève pratiquement du complexe d’infériorité et par conséquent de la soumission à l’autre.

      Pour être d’accord avec vous, il faudrait aussi que je fusse plus ou moins rationnel et plus ou moins lucide. N’oublions pas que le Québec est exclu de la constitution de ce pays depuis 1983 par toutes les autres parties du pays. Au Canada personne ne veut entendre parler des besoins du Québec. Enfin, je ne pense pas que la solution soit d’en revenir à une nouvelle revanche des berceaux…

      Bernard Dupuis, 28/12/2018