L’État québécois est-il réellement neutre?

«Aujourd’hui encore, on tente de légiférer pour préserver une prétendue neutralité sans se demander ce qu’on entend par celle-ci et si l’État est réellement neutre quant à ses citoyennes et citoyens», affirme l'auteure.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Aujourd’hui encore, on tente de légiférer pour préserver une prétendue neutralité sans se demander ce qu’on entend par celle-ci et si l’État est réellement neutre quant à ses citoyennes et citoyens», affirme l'auteure.

Lettre ouverte au premier ministre du Québec, François Legault

Neutralité et laïcité, voilà deux notions dont on parle beaucoup sans les définir. Aujourd’hui encore, on tente de légiférer pour préserver une prétendue neutralité sans se demander ce qu’on entend par celle-ci et si l’État est réellement neutre quant à ses citoyennes et citoyens ? Ce sont pourtant des questions préalables à tout débat pour qu’il ne verse pas dans la cacophonie que nous sommes contraintes et contraints de subir.

Monsieur le Premier Ministre François Legault, en arrivant ici il y a 5 ans, mon vécu m’a amenée à me pencher sur la question de la neutralité de l’État, et j’ai découvert avec stupéfaction que non seulement celui-ci n’est pas neutre, mais qu’il perpétue à travers ses appareils une discrimination structurelle envers plusieurs d’entre nous. Une discrimination par rapport à laquelle les gouvernements qui se succèdent entretiennent une omertà.

Vous voulez des faits ? J’en ai plusieurs. Aujourd’hui, il manque plus de 25 000 emplois pour les personnes dites des « minorités visibles » dans la fonction publique malgré l’adoption de la Loi sur l’équité en emploi depuis 1995.

Il manque plus de 25 000 emplois pour les personnes dites des "minorités visibles" dans la fonction publique malgré l’adoption de la Loi sur l’équité en emploi depuis 1995

Le profilage racial par les services de police dans les villes et les quartiers qui comptent une forte présence de personnes racisées et de personnes autochtones n’est plus à démontrer. Les nombreux cas de bavures policières, l’enquête qui vise plusieurs agents de la Sûreté du Québec accusés de sévices envers les femmes autochtones de Val-d’Or et bien d’autres faits dont je ne pourrais faire ici la liste exhaustive démontrent qu’il y a un problème structurel au sein des services de police.

Ces services mêmes qui ne comptent à ce jour aucune femme voilée et seulement 3 % d’agentes et d’agents issus des « minorités visibles » pour une population qui en compte plus de 13 % (statistiques de 2016). Même Montréal, qui est l’une des villes les plus multiethniques, n’échappe pas à cette norme, car seulement 11,5 % des effectifs du SPVM sont issus des minorités, alors que paradoxalement, ces dernières comptent pour plus de 30 % de la population.

Les médias et la scène culturelle québécoise souffrent d’un manque flagrant de diversité. Le rapport de la consultation sur le racisme systémique dans le milieu des arts, de la culture et des médias publié par Diversité artistique Montréal est la preuve que ce problème est loin d’être spécifique à une discipline ou à une institution en particulier, mais qu’il est bel et bien systémique.

Dans la sphère politique, la situation n’est guère enviable. Je suis d’ailleurs certaine que vous ne me contredirez pas là-dessus, car comme vous devez le constater tous les jours, l’Assemblée nationale, en Chambre comme dans ses couloirs et ses bureaux, compte une majorité écrasante blanche.

Vous vous êtes pourtant félicité d’avoir atteint la « zone paritaire » lors de vos dernières élections et d’avoir nommé un cabinet paritaire ; or, parmi vos députées et députés, combien d’élus racisés avez-vous ?

Stokely Carmichael, un militant pour les droits des personnes noires aux États-Unis, a dit : « Si un homme blanc veut me lyncher, c’est son problème. S’il a le pouvoir de me lyncher, c’est mon problème. Le racisme n’est pas une question d’attitude, c’est une question de pouvoir. »

Je crois comme Carmichael que ce n’est pas l’attitude des personnes qui importe ni leurs préjugés personnels. Mon enjeu premier n’est pas de m’assurer que chaque concitoyenne et concitoyen soit neutre par rapport à moi. Ce qui m’importe, c’est la composition de nos sphères de pouvoir, les préjugés des figures d’autorité, ainsi que les actions qui en résultent.

Nous ne pouvons avoir ce débat sur la neutralité de l’État en faisant l’économie de cette analyse.

Or, en ce moment, on ne semble se concentrer que sur les prétendus préjugés religieux en visant particulièrement les femmes musulmanes. N’est-ce pas une discrimination flagrante et sexiste ? Qu’en est-il des autres préjugés raciaux, des préjugés liés au genre, des préjugés liés aux capacités physiques des personnes ou à leur classe sociale ?

Femmes voilées

Mais revenons d’abord aux premières visées. Combien de femmes voilées sont juges, cadres de direction ou agentes dans les services de police ? Aucune. Combien de femmes voilées croisez-vous à l’Assemblée ? Zéro.

Combien d’entre elles sont éducatrices de la petite enfance ? Plusieurs. Mais savez-vous pourquoi, M. Legault ? Vos éducatrices voilées sont des femmes trop diplômées pour « la job », car la plupart d’entre elles ont emprunté cette profession par contrainte et non par choix quand les portes de leurs professions leur ont été fermées à cause de leur habit et de leur confession. Et aujourd’hui, votre projet de loi s’apprête à leur enlever le dernier rempart qu’elles ont trouvé pour vivre dignement.

Vous avez, en 2013, affirmé que vous refusiez de jouer le jeu de la stigmatisation d’une population à des fins électorales et que la charte des valeurs était un projet dangereux. Je suis d’accord avec vous, et je crois en effet que ce n’est pas en tapant sur des personnes déjà vulnérables ou en stigmatisant des communautés que nous allons croître en tant que société. Le malheureux attentat de janvier 2017 à la mosquée de Sainte-Foy nous a montré à quel point cette voie peut être dangereuse.

La discrimination que beaucoup de néo-Québécoises et néo-Québécois subissent et notre échec collectif à intégrer des milliers de diplômées et diplômés avec des années d’expérience dans leurs domaines à cause entre autres de leur confession, de leur origine, de leur couleur de peau, etc. devraient être les premiers de nos soucis. J’ose espérer, comme vous l’avez martelé à plusieurs reprises durant votre campagne, que votre objectif premier durant votre mandat sera de mieux prendre soin de vos nouvelles arrivantes et nouveaux arrivants sans égard à leurs habits, leur confession ou leur genre.

Monsieur le Premier Ministre, il faudra aussi prendre soin de plus d’un million de Québécoises et Québécois nés ici qui galèrent encore à trouver leur place à cause de leurs différences. Vous avez gagné avec la promesse de gouverner autrement et d’amener du changement. Nous attendons avec impatience de vous entendre sur les mesures que vous comptez prendre pour contrer cette discrimination structurelle et ainsi viser une réelle neutralité de l’État.

La discrimination que plusieurs néo-Québécois subissent devrait être le premier de nos soucis.

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