Qu’a Oshawa de si particulier?

Tandis qu’au début des années 1980, GM comptait 23 000 salariés à l’usine d’Oshawa, elle n’y employait plus récemment que 2500 personnes.
Photo: Eduardo Lima La Presse canadienne Tandis qu’au début des années 1980, GM comptait 23 000 salariés à l’usine d’Oshawa, elle n’y employait plus récemment que 2500 personnes.

La plupart des usines ferment leurs portes dans un triste silence, sans attirer grande attention. C’est pourquoi le tollé médiatique provoqué par la décision de General Motors de fermer son usine d’assemblage de véhicules d’Oshawa, mettant au chômage 2 500 Canadiens et Canadiennes, en a étonné plus d’un.

Qu’est-ce qui rend cette fermeture si particulière ?

D’abord, le rôle central qu’occupe depuis très longtemps l’industrie automobile dans le sud de l’Ontario. Les constructeurs automobiles ont assuré à des générations de Canadiens et de Canadiennes de la classe ouvrière un travail et un salaire qui leur ont permis d’accéder au niveau de vie de la classe moyenne. Pendant plus d’un siècle, Oshawa faisait un avec l’industrie automobile.

Mais ce n’est pas la raison pour laquelle Oshawa fait tant les manchettes. La colère du public provient en réalité du fait que GM a bénéficié en 2009 d’un renflouement des gouvernements canadien et américain. Le Canada a en effet injecté 10,5 milliards de dollars pour soutenir GM, perdant 3 milliards dans le processus. Neuf ans plus tard, GM a tout de même annoncé la fermeture de l’usine d’Oshawa.

Il fut un temps où General Motors comptait parmi les principaux employeurs du Canada. Puis, l’entreprise a fermé ses installations de Scarborough (1993), de Sainte-Thérèse (2004), de Windsor (2010), d’Oshawa (usine d’assemblage de camions, 2008), et maintenant – à moins que ses dirigeants ne changent d’avis –, l’usine d’assemblage de véhicules d’Oshawa. Il ne reste plus que l’usine de montage CAMI, située à Ingersoll, ainsi qu’une usine de fabrication de moteurs à St. Catharines.

La fermeture de l’usine d’Oshawa se fait à l’image d’une mort à petit feu. Tandis qu’au début des années 1980, GM y comptait 23 000 salariés, elle n’y employait plus récemment que 2500 personnes. Et avant de jeter le blâme sur l’automatisation, sachez que le nombre de voitures construites dans cette usine est passé de 1 million par an en 2003 à seulement 118 000 aujourd’hui.

Classe ouvrière en colère

Un autre des principaux facteurs motivant la couverture médiatique de la fermeture à Oshawa est la colère et le sentiment de révolte qui animent de nos jours la classe ouvrière. De fait, les « laissés pour compte » des régions désindustrialisées ont contribué au Brexit, à l’élection de Donald Trump comme président des États-Unis ainsi qu’à la montée du populisme de droite en Europe.

Les élections présidentielles américaines de 2016 illustrent bien ce phénomène. Frappés par la désindustrialisation, les cinq États de la Rust Belt – Pennsylvanie, Ohio, Wisconsin, Michigan et Iowa – ont voté deux fois pour Barack Obama avant de se tourner vers Donald Trump, propulsant ce dernier à la Maison-Blanche. Nombre de régions désindustrialisées ont ainsi connu un revirement majeur, 20 % des électeurs y passant dans le camp républicain.

Un sentiment de trahison couve dans les communautés de la classe ouvrière. Nous vivons une période de polarisation.

Ce n’est pas un hasard si GM a choisi d’annoncer la fermeture de l’usine d’Oshawa une journée avant d’annoncer celle d’autres installations aux États-Unis. L’entreprise craignait manifestement davantage la réaction de Donald Trump que celle de Justin Trudeau. Elle n’avait pas tort. À notre grande honte, les dirigeants politiques canadiens ont fait à peine plus qu’offrir « leurs pensées et leurs prières ».

Nous devons cesser de croire que nous vivons dans un monde désindustrialisé. Ce n’est pas le cas. Chaque chose qui nous entoure a été construite quelque part. La vraie question est de savoir qui va construire ces biens, et combien gagneront les personnes qui le feront. Dans la vaste majorité des cas, les fermetures d’usine résultent d’une décision, de la part des entreprises, d’investir ailleurs.

Certains attribuent la fermeture de l’usine d’Oshawa au besoin urgent de passer aux voitures électriques. Or, ce n’est là qu’une habile diversion. En effet, l’installation d’Oshawa aurait très bien pu produire la nouvelle génération d’automobiles, mais GM a plutôt décidé d’investir en Chine et au Mexique, où la main-d’oeuvre est meilleur marché.

Protection délaissée

Rappelons-nous que la décision d’Oshawa n’était pas inévitable. GM n’aurait pas pu fermer cette usine avant 1988, car à cette époque, l’ancien Pacte de l’automobile obligeait les trois grands producteurs de l’industrie à construire autant de voitures au Canada qu’ils y en vendaient. Nous avons renoncé à ce type de protection pour obtenir le libre-échange, tout comme aujourd’hui nous renonçons à défendre nos producteurs laitiers.

Chrysler a elle aussi bénéficié d’un renflouement en 1980. Quand l’entreprise a supplié le Canada de l’aider, celui-ci a accepté, à condition que Chrysler réinvestisse des centaines de millions de dollars dans le secteur manufacturier canadien. Résultat : tandis que des usines fermaient au sud de la frontière (Detroit a perdu 180 000 emplois dans le secteur manufacturier en seulement sept ans), le sud de l’Ontario se réindustrialisait.

Fait incroyable, le renflouement dont GM a bénéficié en 2009 ne comportait à peu près aucune condition. Le Canada a ensuite discrètement vendu ses parts dans l’entreprise en 2015, perdant le peu d’influence qui lui restait. Un tel manque de leadership est aberrant.

Nous devons nous y prendre autrement pour négocier nos accords commerciaux. Donald Trump a déchiré l’ancien Accord de libre-échange nord-américain parce que celui-ci n’avantageait pas les travailleurs des États-Unis. Le nouvel accord, tout juste signé, comporte une clause stipulant que 40 % du contenu des automobiles construites en Amérique du Nord doit être fabriqué par des employés touchant au moins 16 $ l’heure. C’est une amélioration, mais est-ce suffisant ? Manifestement pas, comme en témoigne la fermeture à Oshawa. Le nouvel accord permet encore la construction de 60 % des voitures nord-américaines au Mexique, où les salaires sont plus bas.

Nous pouvons et nous devons faire mieux. Posez-vous cette question : pourquoi Donald Trump en fait-il plus pour les travailleurs de l’industrie que Justin Trudeau ?

6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 27 décembre 2018 04 h 04

    Merci monsieur High pour cette fort...

    ...intéressante et nourrissante narration de faits confirmant que le pouvoir est de plus en plus ou encore, de façons plus prononcées, plus évidentes, du côté du dieu argent. Genre ? « Money talks...period ! »
    Merci aussi de nous rappeler la molesse de notre P.M. et de membres de son entourage.
    J'ai sourcillé d'inquiétude à lire : « Frappés par la désindustrialisation, les cinq États de la Rust Belt....avant de se tourner vers Donald Trump....»
    Une interprétation que je fais de ce qui précède : « Se sentant trahies, non entendues et surtout non écoutées, ces populations ont misé leur dernière ou restant de confiance dans un bonhomme qui leur a dit...»
    Quoi au juste ?
    Dans le contexte de ce que vous décrivez monsieur High sommes-nous à l'abri d'une éventuelle arrivée d'un monde politique à la Trump ?
    Libéraux et conservateurs se doivent d'être aux aguets et de prendre au sérieux toutes formes de sentiments de trahison socio-économico-politiques.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Serge Lamarche - Abonné 27 décembre 2018 04 h 10

    Rien d'étonnant

    Il faut quand même cesser de suçer aux mamelons des grandes compagnies et s'en partir une. Renflouer cette compagnie était une erreur. Il faudrait plutôt courtiser Tesla. Une compagnie créée relativement récemment et qui donne un bon fil a retordre aux multinationales gâtées. Ou pourquoi ne pas s'en partir une, compagnie automobile électrique? Hydro-Québec ne voulait pas prendre le risque. Et bien, qui ne risque rien, n'a rien.

  • Louis Poirier - Abonné 27 décembre 2018 07 h 13

    Ici l'industrie serait plutôt en phase avec le consommateur

    Hier j'étais sur la route entre Montréal et Québec et je regardais les marques des véhicules qui y circulaient. Je crois bien que 95% d'entre elles étaient asiatiques. Pourquoi GM ou Ford continueraient-elles de produire des automobiles si elles ne se vendent pas ? La même question pourrait d'ailleurs se poser pour le pétrole albertain qui se vend aussi à perte (80M$ par jour !).

    • André Labelle - Abonné 27 décembre 2018 10 h 05

      Si 95 % des automobiles au Québec sont japonaises c'est peut-être que depuis 40 ans au moins, les voitures américaines ont tout simplement été larguées par les voitures asiatiques quant à leur rapport qualité/prix.

      Quant au pétrole albertain, il est devenu un produit archaïque qui ne tient encore une certaine place sur le marché que par l'attitude des gouvernements qui pour des raisons obscures favorisent toujours les moteurs à explosion. On devrait garder le pétrole sous terre comme réserve pour la production des matières qu'on ne peut pas encore fabriquer sans pétrole.

      Les fabricants américains d'automobiles ont résisté au changement depuis plus de quarante ans. GM vient de changer son fusil d'épaule. Il n'y a rien là de surprenant.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 décembre 2018 10 h 16

      Pourquoi GM ou Ford continueraient-elles de produire des automobiles si elles ne se vendent pas? Ceci n'est pas la question puisque c'est nous qui achetons les voitures asiatiques. La question devrait être pourquoi nous achetons des voitures asiatiques au lieu d’américaines.

      Cela dit, j’aimais mieux lorsque le Pacte de l’auto était en vigueur puisque les voitures étaient construites ici. Si on vendait un million d’autos, on devait fabriquer un million d’autos chez nous. Maintenant, grâce aux libre-échangistes de tout crin, ils peuvent fabriquer nos voitures que nous achetons où c’est moins coûteux. C’est nous qui perdons dans cet échange. Ah ! le mondialisme de %^#^&*^%#@#$.

  • Bernard Terreault - Abonné 27 décembre 2018 08 h 50

    Inévitable

    L'industrie du vêtement, florissante à Montréal dans mon enfance et ma jeunesse est partie en Asie, et sans doute bientôt en Afrique, à l'affût de travailleuses à bas salaire. Même chose à New York, Paris, Milan ou Tokyo. Malgré cela, le taux de chômage n'a jamais été aussi bas ici, l'industrie du vêtement remplacée par des industries plus hautement technologiques et surtout par les services: on ne peut pas envoyer nos personnes âgées se faire traiter au Bangladesh ! La même chose est en train de se produire pour l'industrie automobile. Normal. Et ça crée de l'emploi dans des pays sous-développés qui en ont bien besoin.