Chasse aux caribous en territoire innu - Égarement de chasseur, dérapage de chroniqueur

Dans Le Devoir du 16 avril dernier, Louis-Gilles Francoeur dénonçait le «massacre planifié de plus de la moitié de la petite harde de caribous des bois de la rivière Red Wine, dans l'ouest du Labrador». On y apprenait aussi que «cette tuerie» aurait «été méticuleusement planifiée par la bande innue d'Uashat-Maliotenam», soit «des Innus qui prétendent pouvoir gérer les ressources fauniques des territoires que leur réserverait l'entente de principe signée récemment [avec Québec]».

Non content d'avoir planifié un tel «acte de barbarie primaire», poursuit le chroniqueur, le «chef de la bande de Sept-Îles [...] a défendu ce geste — heureusement dénoncé par d'autres bandes innues et l'Assemblée des Premières Nations — au nom de la défense des droits traditionnels et ancestraux de sa bande qui, en réalité, pillait allégrement les territoires de chasse des Innus du Labrador... ».

De quoi s'agit-il? D'abord, ce sont les monts Red Wine qui ont donné leur nom à ce petit troupeau de caribous des bois et non la rivière de l'endroit, nommée «Cache River». La diminution de cette harde vient de la réduction de son habitat, inondé pendant les années 60 en raison du projet hydroélectrique de Churchill Falls. Ce qui restait fut ensuite loué par le Canada pendant les années 80 pour que les pilotes militaires de l'OTAN y perfectionnent leurs vols en rase-motte à bord d'avions plus rapides que le son.

Il ne resterait aujourd'hui qu'une centaine de pauvres bêtes, coincées par une autoroute reliant Goose Bay à Churchill Falls. Quelque chose comme une petite réserve. Depuis peu, Terre-Neuve a décidé de les protéger dans l'espoir de voir se reconstituer le cheptel d'antan. D'où l'interdiction de le chasser.

Opération sauvetage

Les Innus de cette province ont accepté de participer à l'opération sauvetage; ceux du Québec aussi. Des rencontres ont même eu lieu au cours desquelles les fonctionnaires de Terre-Neuve ont expliqué aux représentants des Innus du Québec la nouvelle réglementation interdisant la chasse au caribou Red Wine: «Nous avons décidé ceci et cela!»

Les Innus ont d'abord fait poliment savoir qu'ils n'avaient pas d'ordre à recevoir quand il est question de territoires sur lesquels ils travaillent depuis des générations. Ils ont ensuite expliqué qu'ils souhaitaient partager leurs connaissances avec quiconque s'intéresse à l'avenir d'un troupeau avec lequel ils ont longtemps cohabité, avant les barrages, les avions et l'autoroute. C'est en gros ce dont parlent les juristes lorsqu'ils emploient de façon un peu crispée l'expression «droits ancestraux», des droits reconnus depuis 1981 par la Loi constitutionnelle du Canada. Depuis lors, Terre-Neuve n'a jamais répondu aux nombreuses démarches des Innus du Québec.

C'est pourquoi, au début d'avril dernier, en pleine saison de chasse au caribou, une centaine d'Innus ont franchi la frontière provinciale en compagnie de leurs chefs. Il ne s'agissait pas seulement de ceux de Sept-Îles. La très grande majorité venait de Schefferville, Mingan, Natashquan, La Romaine et Saint-Augustin. De Sept-Îles même, ils étaient peut-être une dizaine.

Depuis l'établissement de l'actuelle frontière interprovinciale, ces chasseurs innus du Québec ont été régulièrement harcelés par les gardes-chasse sur les sections terre-neuviennes de leurs territoires. De plus, et même si le chroniqueur écrit le contraire, Sept-Îles n'a pas signé l'entente de principe avec Québec. Pas plus d'ailleurs que quatre des cinq autres communautés ayant participé à cette manifestation: Natashquan est la seule à l'avoir fait.

Avant et pendant la manifestation, les organisateurs ont de nouveau multiplié les démarches pour obtenir une rencontre avec Terre-Neuve: toutes sont restées sans réponse. Louis-Gilles Francoeur écrit que la manifestation a été dénoncée par l'Assemblée des Premières Nations alors que c'est exactement le contraire qui est arrivé; cette assemblée a appuyé le geste des Innus du Québec. «Coudonc», l'information!

Déni d'un peuple

Venons-en au coeur du problème: le prétendu «massacre» du petit troupeau. Au dire du chef Peter Penashue (Innu Nation, Labrador terre-neuvien), qui voit pourtant d'un mauvais oeil l'irruption des cousins du Québec dans ses rapports avec le gouvernement de Terre-Neuve, «personne n'est capable d'affirmer avec certitude que des caribous des bois Red Wine auraient été abattus ou, s'il y en a eu, de dire combien».

C'est qu'habituellement, au début d'avril, un troupeau beaucoup plus important, celui de la rivière George, se joint pour quelques semaines au troupeau Red Wine. Il s'agit de bêtes plus petites et de couleur différente. La forme des panaches diffère également d'un troupeau à l'autre. Aucune chance de se tromper. Les chefs ont insisté pour qu'on s'en tienne à celui de la George. Ont-ils été écoutés? On le saura peut-être plus tard, quand les troupeaux se sépareront.

Comment Louis-Gilles Francoeur s'explique-t-il l'hécatombe dont il entend nous donner la primeur? Lisons-le: «Historiquement, bien des peuplades primitives [sic] ont donné l'impression aux Occidentaux qu'elles avaient trouvé le modèle de vie en harmonie avec la nature. Mais c'est généralement une illusion car la plupart des peuplades primitives récoltent le gibier à la manière des prédateurs, soit dans une logique de survie immédiate. L'équilibre écologique qui résulte néanmoins de leur longue cohabitation avec certains cheptels est moins le résultat d'une politique ou de choix collectifs et culturels que le résultat objectif, mais culturellement mythifié, de leur faible nombre et de l'inefficacité de leurs armes.»

Reconnaissons d'abord qu'il est possible que des bêtes du troupeau Red Wine aient été abattues. La délinquance existe chez les Innus comme chez tous les peuples. [...] À l'inverse, ce n'est pas non plus la première fois qu'ils se font accuser, sans plus de preuve que de retenue, de ce genre de méfait. Ce doit être charmant de se faire ainsi traiter de bande de primitifs mus par un irrépressible instinct de tirer sur tout ce qui bouge, sans jamais envisager l'avenir. Here and now, comme nos cousins les primates. Même pas des délinquants, car ils ne connaissent aucune règle. Québec aurait fait preuve d'imprudence et de légèreté en signant avec ces gens-là des ententes sur la base de leurs droits ancestraux.

On touche ici au coeur d'un filon d'idées présent dans ce que j'appellerais notre mémoire collective reptilienne, celui du déni du statut de peuple pour les premiers habitants de ce pays. Sinon, on parlerait simplement d'écarts par rapport à «une politique» ou à des «choix collectifs et culturels», ce qui ne dispenserait personne de bien documenter de telles accusations.

De stricts méfaits

Depuis que je fréquente ces gens de la chasse et de la pêche (soit 56 ans), j'ai eu maintes fois l'occasion de les voir à l'oeuvre au temps du saumon, des outardes et du caribou. Nos discussions ont fréquemment tourné autour de ces questions. De plus, depuis 45 ans, j'ai mis bien des heures à

approfondir les sources mêmes des règles et des normes sociales, économiques et technologiques grâce auxquelles cette société particulière est parvenue tant bien que mal à se maintenir dans l'existence.

Ceci me conduit à penser que si des méfaits ont été commis à l'endroit du troupeau Red Wine, ils entraînent déjà la réprobation de plusieurs Innus; ils contreviennent en effet aux normes les plus élémentaires de l'éthique algonquienne de la chasse et de la pêche. Par contre, s'il fallait qu'un peuple perde ses droits dès que certains de ses membres sont pris en flagrant délit de scandale, la taille de l'Assemblée générale des Nations unies ressemblerait vite à celle du troupeau Red Wine.

Et puis, on est plutôt mal placés pour reprocher aux chefs innus d'être mous envers leurs délinquants quand on s'obstine depuis un siècle et demi à ignorer leur autorité et à compter sur le système judiciaire canadien pour régler ces dossiers. Faudrait savoir ce qu'on veut!

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Préserver un cheptel n'est pas négociable

M. Savard,

Vous avez raison de dire que l'Assemblée des Premières Nations n'a pas dénoncé mais plutôt appuyé cette drôle d'expédition de chasse autochtone. Mais vous avez tort de ne pas reconnaître que le vendredi 23 avril, sous ma plume, paraissait dans Le Devoir un texte intitulé «Les Innus du Labrador blâment Phil Fontaine - L'appui du président de l'APN à la tuerie des caribous de la Red Wine est vivement critiqué». De toute évidence, nous n'avons pas lu le même journal...

Il est non seulement possible mais certain que des caribous du secteur Red Wine ont été abattus, du moins selon les agents de conservation de Terre-Neuve, qui ont d'ailleurs saisi une partie de l'équipement des chasseurs autochtones.

La où vous y allez fort, cependant, c'est lorsque vous laissez entendre qu'à mon avis, il faudrait suspendre les droits historiques des autochtones en raison de méfaits isolés. Je n'ai jamais écrit cela car je pense le contraire. Ces droits existent et il faut les respecter. Mais encore faut-il définir clairement ce qu'on reconnaît par droits historiques et pratiques traditionnelles. Et il faut aussi en codifier l'exercice. Cela est fondamental pour déterminer quelles pratiques traditionnelles on veut aujourd'hui inscrire sous cette dénomination pour déterminer si elles sont légitimes ou non, voire simplement... traditionnelles!

Je ne pense pas, comme vous et d'autres bandes autochtones, que des chasses susceptibles de mettre fin à des cheptels menacés soient des activités traditionnelles légitimes ou que la nécessité de préserver une espèce ou un cheptel menacé soit négociable. Je ne pense pas non plus que des pêches aux filets maillants en soient car ces équipements n'existaient pas à l'époque, pas plus que la poursuite ou la localisation de gibiers en hélicoptère, la poursuite en motoneige, etc.

Comme vous, je souhaite la reconnaissance d'une administration de la justice autochtone, mais à condition qu'elle soit efficace et que cette efficacité s'exerce même contre des chefs qui en défient les règles.

Louis-Gilles Francoeur