Plaidoyer pour une politique nationale d’aménagement du territoire

L’aménagement raisonné des milieux de vie est incontournable pour la transition vers des modes de transport durables.
Photo: Yan Doublet Le Devoir L’aménagement raisonné des milieux de vie est incontournable pour la transition vers des modes de transport durables.

L’action gouvernementale en matière d’aménagement du territoire et d’urbanisme est actuellement dispersée dans de nombreux textes législatifs et autres politiques, éparpillés entre autant de domaines, et se déploie sans vision d’ensemble. Cet éclatement décisionnel donne lieu à de nombreuses incohérences aux conséquences coûteuses, tant sur le plan environnemental qu’économique et social.

L’aménagement du territoire a fait irruption dans le discours d’ouverture de notre premier ministre lorsqu’il a évoqué le Projet Saint-Laurent, une vision de développement économique ancrée dans le territoire. Les grandes lignes de ce projet sont détaillées dans le livre Cap sur un Québec gagnant, écrit par M. François Legault en 2013.

Dans ce livre, M. Legault présente sa vision d’une vallée de l’innovation tournée vers le Saint-Laurent. Notre premier ministre y insiste sur l’idée d’une « vallée propre » qui mise sur la « consolidation du tissu urbain ». « L’avenir est aux villes attrayantes et aux milieux de vie de qualité », écrit-il.

Pour ce faire, un grand chantier de restauration des sols contaminés serait lancé, ce qui permettrait de concentrer le développement en milieu urbain, à proximité des infrastructures de transport en commun. Selon François Legault, l’assainissement de ces terrains, disponibles notamment dans l’est de Montréal, permettra d’accueillir de nouvelles industries tout en évitant la destruction de terres agricoles ou de milieux naturels.

Le Projet Saint-Laurent mise aussi sur un meilleur accès au fleuve. Il prévoit la mise en valeur de ce grand monument national autour duquel se sont bâtis nos milieux de vie, notre économie, notre société et notre histoire, et que bordent de multiples formes de patrimoine : clochers, villages, terres agricoles et installations industrielles.

L’ouvrage de François Legault témoigne d’une certaine sensibilité environnementale et de son intérêt pour l’aménagement durable du territoire, qu’il sera important de voir s’exprimer dans les futures politiques et décisions gouvernementales. L’audace sera en effet nécessaire pour rétablir la cohérence en matière d’aménagement du territoire.

Rétablir la cohérence

Par l’exemplarité de ses actions et de ses choix, l’État peut et doit davantage exprimer son leadership et sa vision en matière d’aménagement. L’atteinte de nos objectifs collectifs, mais aussi la prospérité future et la résilience de la société québécoise en dépendent.

Ainsi, l’aménagement raisonné des milieux de vie est incontournable pour la transition vers des modes de transport durables. Nous notons avec satisfaction la réappropriation par les nouveaux ministres de la Politique de mobilité durable, qui place les pratiques d’urbanisme en son coeur. Le Plan directeur de transition énergétique met, lui aussi, l’aménagement au premier plan. Ces orientations doivent maintenant se concrétiser.

Or, comme le confirmait au mois d’août dernier une étude du Conseil canadien d’urbanisme, le Québec doit faire beaucoup mieux avec son territoire, alors que la croissance démographique continue à se faire essentiellement dans des secteurs particulièrement propices à la dépendance à l’automobile. Entre l’érosion des berges en Gaspésie et les inondations printanières récurrentes dans plusieurs régions, il est devenu évident que les collectivités québécoises doivent revoir leurs pratiques.

Alors que la Loi sur l’aménagement du territoire et la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles célèbrent leur quatrième décennie, il est temps que le Québec se dote d’une politique nationale d’aménagement du territoire.

Une vision commune

Une telle politique est réclamée par les professionnels du domaine depuis les états généraux de l’aménagement et de l’urbanisme en 2006. Elle rallie depuis 2015 une vaste coalition d’acteurs au sein de l’alliance ARIANE, pour qui l’aménagement du territoire et l’urbanisme doivent devenir une priorité au Québec.

De plus en plus d’élus municipaux, d’écologistes, d’agriculteurs, de gens d’affaires, de professionnels des domaines de la culture, du patrimoine, de la santé et de très nombreux citoyens y adhèrent. La politique trouve aussi écho dans le Pacte pour la transition, qui l’a incluse dans ses demandes au gouvernement.

Comme l’a récemment souligné le maire de Saint-Jean-sur-Richelieu, Alain Laplante, il faut des règles communes pour permettre aux collectivités de se développer tout en préservant le territoire agricole, les écosystèmes et le patrimoine bâti.

La prise de conscience du premier ministre quant à l’urgence climatique a de quoi rassurer, mais exige une certaine dose de vigilance. Son gouvernement se doit maintenant de mettre en oeuvre des actions concrètes en lien avec les valeurs et les sensibilités exprimées.

Parmi les neuf grandes idées en environnement affichées durant la campagne par la Coalition avenir Québec figurait, en bonne place, une « Politique nationale d’aménagement et d’architecture ». Nous appelons le premier ministre à aller de l’avant et à convoquer, dans les prochains mois, un sommet de l’aménagement du territoire réunissant la société civile et le monde municipal. Ce sommet permettra, à l’issue d’un diagnostic collectif nécessaire, de définir nos priorités et de nous doter collectivement d’une vision pour le territoire.

La ministre de l’Environnement, MarieChantal Chassé, est revenue de la Conférence sur le climat de Katowice avec l’ambition de proposer un plan misant sur la mobilisation de la population pour une « juste transition » énergétique. L’aménagement du territoire ne peut qu’être au coeur de ce plan, tout comme il doit être au coeur du projet du nouveau gouvernement pour le Québec.

*Le comité directeur de l’alliance ARIANE : Marcel Groleau, président général de l’Union des producteurs agricoles ; Bernard Bigras, directeur général de l’Association des architectes paysagistes du Québec ; Jeanne Robin, secrétaire de l’alliance ARIANE ; Karel Mayrand, directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki ; François Lestage, président de l’Association des aménagistes régionaux du Québec ; Lucie Carreau, présidente de l’Ordre des urbanistes du Québec ; Dinu Bumbaru, directeur des politiques d’Héritage Montréal ; Nathalie Dion, présidente de l’Ordre des architectes du Québec ; Renée Genest, directrice générale d’Action patrimoine ; Ron Rayside, architecte chez Rayside Labossière ; Christian Savard, directeur général de Vivre en ville ; Marie-Odile Trépanier, professeure honoraire à l’Université de Montréal ; Vincent Moreau, directeur général du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec.

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3 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 20 décembre 2018 06 h 31

    M. Legault s’intéresse à « un meilleur accès au fleuve » ? Chic alors !

    Vu que le Projet Saint-Laurent de François Legault mise sur « un meilleur accès au fleuve », suggestion est faite aux braves gens que la chose intéresse de rechercher sur Google : ‘Société des Gens de Baignade’. Voilà un gisement d'information qui les tiendra occupés un bon moment. Intéressés à une comparaison Québec - États-Unis ? Googlez : ‘Démocratie et rivages d’Amérique’. Bien entendu, tout çà est loin d’être exhaustif. Bon courage !

  • François Beaulé - Abonné 20 décembre 2018 08 h 36

    Essentiel, mais pourquoi si tardivement ?

    « Une telle politique est réclamée par les professionnels du domaine depuis les états généraux de l’aménagement et de l’urbanisme en 2006 »

    Alors qu'on constate les ravages de l'étalement urbain depuis des décennies. Comment se fait-il que le gouvernement du Québec ait laissé le marché immobilier définir l'aménagement sans plan d'ensemble, sans lignes directrices ? Il y a sûrement des résistances chez les constructeurs d'habitations et dans les municipalités. Chacun voulant défendre ses intérêts immédiats au détriment du bien commun.

    ARIANE exprime gentiment la problématique mais cache la confrontation qui doit avoir lieu. Il faut plus que des voeux pieux pour changer le monde.

  • Jean Lacoursière - Abonné 20 décembre 2018 12 h 32

    Plus d'accès au fleuve ? Oui, mais peut-on le faire de manière réfléchie ?


    La phase 3 de la promenade Samuel-de-Champlain à Québec (entre la côte de Sillery et la côte Gilmour) est passée en dix ans d’une estimation de quelque 60 millions $ à... 160 millions$. Cette phase implique entre autres de :

    a) déplacer une voie ferrée;
    b) déplacer un boulevard;
    c) déplacer un tunnel ferroviaire;
    d) construire un miroir d'eau;
    e) construire un stationnement;
    f) construire une piscine;
    g) construire un bassin de rétention qui permettra la baignade dans le fleuve [voir point f)].

    Tout ça, à un endroit qui est :

    1) étroit et adossé à une falaise;
    2) loin du centre-ville et des touristes;
    3) difficile d'accès par transport en commun;
    4) déjà bien pourvu en accès au fleuve (phases 1 et 2 complétées).

    Le BAPE a vivement critiqué le pharaonisme de cette phase 3, mais rien n'a vraiment été modifié. La Commission de la capitale nationale offre nos berges publiques telles des canevas vierges aux architectes paysagistes. Le gouvernement provincial ne s'émeut point de cette valse de centaines de millions dépensés à un endroit très sous-optimal.

    https://www.lesoleil.com/opinions/carrefour-des-lecteurs/un-megaprojet-qui-passe-sous-le-radar-0102fd0e2723a602392f9bc297d7829f