La beauté de la carboneutralité

La densification juste (et belle) de la ville améliore les microclimats urbains.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir La densification juste (et belle) de la ville améliore les microclimats urbains.

Lors de son discours inaugural, le premier ministre Legault a placé l’éducation comme priorité nationale. Il a en outre insisté sur l’importance de construire de « belles écoles » pour favoriser la réussite éducative. Il est plutôt rafraîchissant et audacieux d’inviter ainsi la beauté à l’Assemblée nationale. Cette ouverture du premier ministre mérite qu’on s’y attarde dans le contexte d’une réponse collective à l’impératif climatique. Comment la qualité de nos aménagements et du milieu bâti en général pourrait-elle nous aider à changer rapidement nos comportements individuels et collectifs comme le souhaite le Pacte pour la transition ?

Quand Churchill prononçait cette phrase célèbre en pleine guerre dans un Parlement britannique dévasté : « We shape our buildings ; and thereafter they shape us », il établissait un lien de cause à effet entre l’environnement bâti et le comportement des individus. Au moment où les 200 pays présents à la COP24 ont tenté de trouver un mode d’emploi pour limiter l’augmentation de la température moyenne terrestre à 1,5 °C, se pourrait-il que l’aménagement expéditif du milieu bâti du siècle dernier, soutenu par les ressources fossiles, ait à ce point transformé nos comportements que l’atteinte de cet objectif nous semble impossible ?

Le monde scientifique s’entend sur l’importance d’établir rapidement un modèle de développement circulaire et court dans lequel les demandes de la société, et au premier chef celles de la gouvernance, doivent se traduire dans un aménagement du territoire respectant les limites de notre environnement. Seule la reconnaissance de l’importance de limiter la demande dans ce nouveau paradigme permettra de réaliser des gains majeurs sur le plan de la lutte contre les changements climatiques.

Amory Lovins, célèbre environnementaliste américain, militait pourtant déjà dans les années 70 pour un « soft energy path » et le négawatt, dans lequel l’effet multiplicateur permettrait de réduire drastiquement l’intensité énergétique. En diminuant la demande de moitié par un aménagement urbain dense, en diminuant de moitié la consommation des bâtiments par des stratégies bioclimatiques passives, en doublant l’efficacité des systèmes et en comblant la moitié de la demande restante par les énergies renouvelables, il serait théoriquement possible de réduire rapidement par un facteur seize notre consommation énergétique.

Cette équation démontre qu’on ne peut tout simplement pas prétendre que les avancées technologiques remarquables des dernières décennies et le recours aux énergies renouvelables seront suffisants pour répondre à l’urgence actuelle. Bien connu des milieux économiques, le « rebound effect » — ou paradoxe de Jevons — nous enseigne que plus un système est efficace, plus il sera utilisé et plus il tendra à minimiser ses gains nets. La demande constitue donc le maillon incontournable de l’effet multiplicateur. C’est ici que se manifeste toute la beauté de la carboneutralité.

Croissance soutenue

Couper de moitié la demande est une mesure pouvant être interprétée comme austère et régressive dans un monde de croissance soutenue. Cependant, les cobénéfices pour la société et l’environnement méritent d’être explicités. Un modèle de développement qui oserait remettre en question la demande ne pourrait rester aveugle devant les questions fondamentales inhérentes à l’aménagement du territoire. Comment, par exemple, peut-on vivre dans des habitations dont la dimension a doublé depuis le début du siècle dernier et dans lesquelles le nombre d’occupants a diminué de moitié ? Il s’agit ici de diminuer d’un facteur quatre la densité du territoire. La densification juste (et belle) de la ville améliore pourtant les microclimats urbains, si importants dans notre climat nordique pour favoriser les transports parallèles et l’activité physique quatre saisons. Elle favorise la conservation énergétique par la compacité et permet le recours à des stratégies bioclimatiques gratuites de chauffage solaire, de refroidissement passif et d’éclairage naturel.

La littérature scientifique et, plus récemment, le standard WELL reconnaissent que, dans de tels environnements bâtis, l’absentéisme diminue et la productivité, la santé et le bien-être augmentent significativement. La densité juste encourage la biodiversité urbaine et génère des îlots de fraîcheur plutôt que des îlots de chaleur, épargnant aux populations les plus vulnérables les impacts des changements climatiques. Couper la demande par un usage plus juste du territoire permet de proposer aux habitants de nombreuses occasions d’adaptation qui, bien loin de diminuer leur liberté et leur style de vie, leur permettra d’atteindre la santé durable et l’équité sociale. Appliqué à l’ensemble de l’aménagement, l’effet multiplicateur placerait le Québec dans une posture économique très favorable en raison de notre ressource hydroélectrique renouvelable en plus d’une ressource forestière renouvelable. Des milieux de vie conviviaux entièrement carboneutres sont donc possibles avec, en corollaire, des impacts socioéconomiques régionaux structurants pour les communautés.

Si le jugement esthétique constitue le niveau ultime de la conscience humaine, comme le suggérait l’architecte américain James Marston Fitch, la recherche de la beauté dans l’aménagement et le réaménagement de notre environnement bâti sera essentielle sinon déterminante pour favoriser l’acceptabilité des nouvelles occasions d’adaptation par la population et une transformation durable de nos comportements collectifs.

Agissons ensemble comme citoyens et comme gouvernements responsables pendant que l’édifice de l’écosystème naturel tient toujours. Le Québec peut et doit relever le défi de la transition énergétique et de la carboneutralité par une politique ambitieuse et intégrée sur la qualité de l’aménagement du territoire naturel et bâti.

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11 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 17 décembre 2018 01 h 45

    Ce n'est pas le Québec avec son 0,1% d'émissions de GES mondiaux qui est le problème, mais bien l'autre 99,9% du reste du monde où il n'a aucun contrôle

    Difficile d’être contre la vertu et la pureté environnementaliste de ceux qui vont aux COP24 en jet SVP. Pour l’économie circulaire ou bien la simplicité volontaire, on souhaite bonne chance à nos rêveurs. En fait, pourquoi ne donnent-t-ils pas l’exemple en premier et en pratiquant la simplicité volontaire de façon involontaire? N’est-ce pas Jésus qui avait dit aux riches de donner leurs richesses aux pauvres? Ce sont ceux qui vivent dans des maisons immenses et qui conduisent des voitures électriques hors de prix et subventionnées par les gens ordinaires qui devraient être sur la ligne de front. Mais eux, ils sont les nouveaux prêtres de cette religion au sacerdoce écologique. Pardieu, ils sont trop préoccupés à prêcher aux autres à l’autel de la très Sainte rectitude écologique pour compter les tonnes de carbone qu’ils produisent individuellement à chaque année. Et si leur empreinte carbone est trop grande, ils s’achèteront des indulgences écologiques (voir Martin Luther et payer pour faire planter des arbres) afin de parer leur surconsommation et se payer une bonne conscience.

    Bon, on signe le Pacte et on conduit nos camions. Le courage, la légende, RAM (dit d’une voix virile).

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 décembre 2018 11 h 14

      Votre message est compris! Joyeuses fêtes.

    • Jean Richard - Abonné 17 décembre 2018 14 h 09

      « Ce sont ceux qui vivent dans des maisons immenses et qui conduisent des voitures électriques hors de prix et subventionnées par les gens ordinaires qui devraient être sur la ligne de front. »
      Si le rêve d'Hydro-Québec et de son actionnaire, le gouvernement du Québec se réalise, nous verrons rapidement augmenter le parc automobile à batteries et tôt ou tard, ce gouvernement du Québec devra songer à mettre fin à cette généreuse politique d'incitation à l'achat de ces bagnoles. Les subventions à l'achat de la voiture, celle à l'installation de la prise électrique, la gratuité aux péages privés (des ponts), l'exemption des taxes d'accise (pour payer les infrastructures), des taxes routières (pour payer une partie de l'entretien de ces immenses infrastructures – le Québec a un réseau routier sur-dimensionné par rapport à ses voisins), l'exemption de taxes pour les transports collectifs, des tarifs d'électricité souvent inférieurs à ceux d'usage domestique, des stationnements gratuits, l'usage des voies réservées aux transports en commun – enfin, tous les privilèges qu'on pourrait oublier dans la longue liste.
      Alors, une fois poussés vers la voiture à batteries, imaginons qu'il puisse se produire un phénomène semblable à celui des gilets jaunes le jour où le gouvernement réduira ses largesses. Les gilets passeraient du jaune au vert.
      En France, pour diminuer les émissions de GES, on a utilisé la fiscalité pour pousser les gens vers le diesel. Et maintenant que le parc automobile français est majoritairement diesel, on abandonne les mesures incitatives en rétablissant la parité des taxes entre le gazole et l'essence, et on ajoute aux deux des taxes carbone pour pousser maintenant vers la voiture à batterie. Ce fut en partie le grief de départ des gilets jaunes.
      La différence entre les éventuels gilets verts et les actuels gilets jaunes, c'est que les premiers ne seront pas de la même classe socioéconomique que les seconds.

  • François Beaulé - Abonné 17 décembre 2018 06 h 47

    Un projet à long terme

    En fait, les auteurs proposent de cesser de laisser le marché déterminer l'aménagement du territoire. Il s'agit d'imposer les règles d'un nouvel urbanisme par la voie politique. Cela aurait un effet sur les nouvelles constructions pour réduire l'augmentation des émissions de GES liés à l'habitat et aux transports. Mais il ne saurait s'agir de démolir les banlieues actuelles à court ou moyen terme pour les rebâtir rapidement. C'est donc un projet à long terme, nécessaire, mais qui ne fera pas, à court terme, réduire les émissions.

    C'eut été une excellente idée d'imposer de telle règles il y a quelques décennies mais il est impossible de retourner en arrière. Il faut tout de même cesser de reporter l'intervention du politique dans le marché immobilier. C'est justement parce que ce réaménagement sera long qu'il faut commencer maintenant.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 décembre 2018 11 h 15

      Oui!!

  • Louis Gilbert - Abonné 17 décembre 2018 10 h 23

    De la clarté

    Pour le commun des mortels ce textes est obscur. Beaucoup de mots, peu de chiffres, des objectifs flous et non quantifiés. On s'en va où avec ça ?

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 décembre 2018 11 h 37

      c'est une synthèse de bien des savoirs. En effet,ça prendrait qualques vidéos explicatives ailleurs.

  • Gilles Théberge - Abonné 17 décembre 2018 11 h 14

    We shape our buildings ; and thereafter they shape us .

    Vraiment... ?

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 décembre 2018 11 h 33

    Dense

    Dans cette quëte de juste beauté et de carboneutralité, je souhaite une forme profonde et permanente de participation citoyenne. Buckminster Fuller pensait ainsi au sujet de la beauté et était d'accord avec Churchill. La question du deuxième paragraphe est bonne.
    J'ai vu Lovinsi à Montréal, vers 1986, invité par des Verts de Montréal. Je me souviens qu'il a dit que nous nous comportons avec l'énergie comme si nous coupions une livre de beurre avec une scie à chaînes! Dans ce temps, on parlait de facteur 4 et de facteur 10 un peu plus tard. Nous sommes rendus avec vous au facteur 16. Ça veut dire quoi? -95% d'énergie? Le refroidissement positif, ça se fait comment? Vous devriez faire des vidéos explicatives dans une page FB ou un blogue!!