L’école doit-elle développer le plein potentiel des enfants?

Dès sa naissance, l’enfant met à l’épreuve ses structures mentales, ses fonctions perceptives et motrices, ses facultés langagières dans son milieu, par ses interactions avec les autres.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse Dès sa naissance, l’enfant met à l’épreuve ses structures mentales, ses fonctions perceptives et motrices, ses facultés langagières dans son milieu, par ses interactions avec les autres.

Empruntée à la psychologie pop et à l’industrie (« potentiel industriel »), l’expression « développer son plein potentiel » est aujourd’hui omniprésente dans le discours sur l’éducation. Lors de l’assermentation des ministres, le premier ministre déclarait à RDI : le gouvernement s’engage à tout mettre en oeuvre pour « permettre à chaque enfant de développer son plein potentiel ». Son ministre de l’Éducation a depuis maintes fois répété la formule. Quel parent, quel enseignant, quel citoyen oseraient critiquer cet objectif ? Cela dit, quelle vision du rôle de l’école se cache derrière ce lieu commun répété comme un mantra ?

Chaque enfant naît avec le même potentiel de développement et la capacité d’apprendre. Dès sa naissance, l’enfant met à l’épreuve ses structures mentales, ses fonctions perceptives et motrices, ses facultés langagières dans son milieu, par ses interactions avec les autres (principalement sa famille, puis ses pairs, en garderie par exemple). Ces diverses expériences façonnent son développement et font en sorte que chacun se développe d’une manière et à des rythmes différents dans chacun des domaines de sa personnalité. Les enfants entrent donc à l’école avec des expériences variées d’interaction sociale.

Instruire et éduquer

Dans la lignée des idéaux d’équité et de justice sociale de la Révolution tranquille, l’école a la mission d’accueillir tous les enfants et de mettre en place les meilleures conditions possible pour favoriser le développement de chacun. Pour réaliser cette mission, l’école a un mandat qui lui est propre : instruire. Comme institution, elle doit transmettre aux élèves un corps de connaissances fondamentales issues des différents champs de l’expérience et du savoir humain, connaissances qui leur permettent de comprendre le monde, de se forger une opinion sur ses grands enjeux. L’instruction devient alors un facteur d’émancipation. L’école doit aussi éduquer, mais différemment de la famille et des autres institutions sociales. Éduquer les élèves, c’est-à-dire leur permettre de s’approprier des valeurs civiques qui fondent l’exercice de la citoyenneté pour une démocratie réelle. De ce point de vue, si l’école doit « permettre à chaque enfant de développer son potentiel », cet idéal doit être mis en équilibre avec des finalités plus collectives de l’éducation fondées sur la responsabilité dans la transmission culturelle.

Un déséquilibre

On peut se demander si l’expression maintes fois reprise par le ministre de l’Éducation relève de cette vision des deux mandats de l’école. En effet, sous ses dehors consensuels, cette insistance sur le « plein potentiel de chacun » introduit un déséquilibre dans la façon d’appréhender la spécificité de l’école : elle est trop centrée sur les désirs de l’individu et sur son unicité, pas assez sur ce qui nous rend semblables ; elle met trop de poids sur les épaules de l’individu dont on survalorise l’autonomie et qui doit se construire en toute indépendance d’autrui ; elle n’insiste pas assez sur les interactions qui nous humanisent et sur notre responsabilité commune à l’égard des institutions collectives ; enfin, elle dévalorise les savoirs du tronc commun (qui peuvent être appris en une demi-journée de classe, libérant l’autre pour des apprentissages spécialisés : arts martiaux, danse, musique, soccer). Cela a des répercussions sur le sort fait à l’école publique, devenue un marché concurrentiel du privé, faisant des parents des consommateurs à la recherche du programme qui siérait parfaitement à la passion de leur enfant de 12 ans.

De plus, insister exclusivement sur le « plein potentiel » de chacun comporte une dérive pernicieuse qui consiste à faire porter tous les efforts éducatifs sur la seule valorisation de l’excellence (on aura même bientôt un Institut national d’excellence en éducation !). Enfin, cette expression s’accommode très bien du courant managérial du système scolaire qui en trafique le sens pour le rapporter à une optimisation des personnes et assimile l’éducation à une offre de services. On développe maintenant l’élève comme on développe une ressource ou une entreprise. Ainsi, le diplôme et l’excellence des résultats scolaires sont considérés comme du capital monnayable permettant à l’individu de devenir plus concurrentiel par rapport aux autres dans la course au prestige social et à la richesse.

Le choix des mots n’est jamais innocent. Au printemps, nous inviterons le ministre de l’Éducation à débattre publiquement avec le collectif Debout pour l’école ! de la mission spécifique de l’école publique, de ce qu’il entend par « développer le plein potentiel de chaque élève » et des mesures à prendre pour contrer les dérives du système scolaire.

13 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 13 décembre 2018 00 h 47

    Merci!

    ... pour ce texte très éclairant!

  • Jean Lapointe - Abonné 13 décembre 2018 08 h 11

    Comme si les enfants n'étaient qu'une matière première.

    « le premier ministre déclarait à RDI : le gouvernement s’engage à tout mettre en oeuvre pour « permettre à chaque enfant de développer son plein potentiel »

    Le premier ministre semble concevoir l'école comme une usine qui doive fabriquer des produits de qualité. Il n'a pas l'air de se rendre compte qu'il s'agit d'êtres humains. Le premier ministre n'a manifestement jamais réfléchi à ce que devrait être une bonne éducation. Il ne pense qu'en hommes d'affaires. Ce n'est pas très réjouiisant ni très prometteur.

  • Nadia Alexan - Abonnée 13 décembre 2018 09 h 49

    Un cours de citoyenneté s'impose dans les écoles.

    Les auteurs de ce texte éclairant ont raison de critiquer le manque de solidarité humaine dans les objectifs scolaires. Le rôle de l'école n'est pas seulement de développer le plein potentiel de l'enfant, mais il faudrait aussi enseigner que cette enfant ne vit pas seule sur une île. Il fait partie d'une société où il doit interagir avec d'autres. Le rôle de l'école doit être le développement d'un esprit critique et en même temps, les droits et les obligations d'un citoyen solidaire. Il faut sortir la compétitivité commerciale de l'école.
    Je suis en train de lire le livre de Michèle Obama «Devenir» que je trouve fascinant. Madame Obama et son mari ont accédé aux plus hauts échelons de la réussite scolaire, mais ils ont choisi le service public, l'organisation communautaire, qu'ils ont trouvé plus satisfaisant que les gros salaires de cabinets d'avocats.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 décembre 2018 14 h 18

      Oui Mme Alexan, le rôle de l’école n’est pas simplement de développer le plein potentiel de l'enfant et qu’il faudrait aussi lui enseigner qu'il fait partie d'une société où il doit interagir avec d'autres tout en développant un esprit critique. Mais où sont les parents dans cette histoire? Où est l'apport de la communauté dans cette équation? Le triumvirat, parents, école et communauté, personne n’en parle. Comme si l’école devrait tout faire. Coudonc, est-ce que l’école devrait aussi élever les enfants? Le plein potentiel de l’enfant se conjugue avec cette dynamique tripartite. Chacun doit prendre ses responsabilités dans ce dossier.

      Cela dit, désolé, mais les enfants naissent peut-être tous avec le même potentiel de développement et d’apprentissage, mais les cinq premières années de leur vie sont cruciales et cette capacité d’apprendre diminue de façon exponentielle chronologiquement. Dire que la naissance à l’âge d’un an est l’année la plus importante dans la vie d’enfant est redondant. Si l’enfant n’est pas stimulé et que les interactions avec les autres sont minimes et non variés, il prendra du recul par rapport aux autres que ce soit au niveau émotionnel, social ou cognitif. Il accusera aussi un retard dans le développement de ses compétences langagières qui l’affectera tout au long de son parcours scolaire en lecture, écriture et communication.

      Le plein potentiel de l’enfant inclut l’intelligence linguistique, l’intelligence logico-mathématique, l’intelligence spatiale, l’intelligence corporelle-kinesthésique, l’intelligence naturaliste ainsi que l’intelligence intra-personnelle, l’intelligence interpersonnelle et l’intelligence spirituelle. Ceci, évidemment, à différent degré selon le cheminement de l'enfant.

      Et exclure la compétitivité est un faux pas. La compétition dans le monde réel est peut-être presque aussi impitoyable que la sélection naturelle de Darwin, mais c’est cela qui a assuré la survie de l’Homme, changements climatiques obligent.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 13 décembre 2018 17 h 03

      Oui, un cours de citoyenneté s'impose dans les écoles. Pour remplacer le cours d’Éthique et culture religieuse qui ne devrait pas avoir sa place à l’école. Il faut éliminer ce programme dans les écoles publiques et le remplacer par un vrai cours d’éthique humaniste.

      D’un point de vue plus fondamental, on ne devrait pas parler de religion(s) aux enfants âgés de moins de 14 ans. On n'a pas le droit de laver le cerveau des enfants qui n'ont pas encore développé suffisamment leur pensée propre, leur jugement ni leur sens critique.

      L'école primaire et secondaire doit se concentrer sur autres choses que des croyances (farfelues dans la plupart des cas). Par exemple, l’école doit enseigner: la langue, les mathématiques, les sciences, l'histoire, l'éthique (c’est différent de la religion), le savoir-vivre, les habiletés artistiques, manuelles, sportives.

      L'étude de la sociologie des religions et des différents courants philosophiques pourra venir plus tard au niveau collégial ou universitaire, pour ceux qui en ressentent le besoin comme adultes. On pourrait aussi en profiter alors pour aborder d'autres croyances comme l'astrologie, la chiromancie, l'ésotérisme, et autres béquilles utilisées par ceux qui ont peine à assumer leur condition humaine en et par eux-mêmes.

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 décembre 2018 17 h 47

      Oui, monsieur Dionne, vous avez raison que les premières cinq années de l'enfant sont les plus importantes. Par contre, ce ne sont pas tous les parents qui ont la sagesse, la scolarité ou la disposition d'entreprendre cette responsabilité majeure. Donc, l'école doit prendre la relève.
      Par ailleurs, la coopération est meilleure que la compétition, une idée néolibérale, contre-productive à la survie de l'espèce humaine.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 décembre 2018 21 h 59

      Bon Mme Alexan. Juste pour dire que sans la compétition qui engendre les innovations, le dépassement de soi et de sa communauté, on en serait encore dans les cavernes autour d’un feu et avec nos compétences sociologiques de coopération, on aurait décidé qui serait le plus près du feu ou qui aurait le plus de nourriture. Et ça, c’est si l’homme aurait réussi à survivre avec des prédateurs, plus vite, plus fort et plus gros que lui. Les néolibéralistes n’existaient pas au temps du paléolithique, du mésolithique et du néolithique.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 13 décembre 2018 09 h 53

    Développer le plein potentiel ... de la démocratie

    Très bonne réflexion dans cet article qui relève des écueils possibles dans notre culture qui a le culte de la performance, surtout à l’heure mondialiste qui semble ne pas pouvoir échapper à l'impératif, aussi naturel que programmé, de la compétitivité permanente. Ouf.

    Par contre, est-ce que M. Roberge s'inscrit dans cette lignée ?
    Je ne crois pas. Pour M. Legault, c'est à vérifier.

    Je retiens surtout l’idée de base, souvent amenée en campagne électorale par le pragmatique chef caquiste, à savoir discerner et corriger le plus tôt possible dans la vie de l’enfant les obstacles à ses apprentissages scolaires, qu’ils relèvent du cognitif, du psychologique, du socio-économique (ex. moins de stimulis à la maison) ou un quelconque mélange de tout cela. Le but étant d’aider l’enfant à acquérir les connaissances nécessaires pour qu'il puisse faire son chemin dans la vie, faire ses choix, sans être ralenti par des handicaps qui auraient pu être corrigés. A défaut de quoi, il risque bel et bien de partir perdant par rapport à d’autres plus chanceux, plus doués ou plus fortunés. Tout ne sera pas dit ainsi, mais on aura au moins fait ce que doit.

    Cela dit, la conclusion renvoie à la sagesse (je cite) : "Le choix des mots n’est jamais innocent. Au printemps, nous inviterons le ministre de l’Éducation à débattre publiquement avec le collectif Debout pour l’école ! de la mission spécifique de l’école publique, de ce qu’il entend par « développer le plein potentiel de chaque élève » et des mesures à prendre pour contrer les dérives du système scolaire."

    Allez-y ! C'est cela développer le plein potentiel de la démocratie.

  • Jacques de Guise - Abonné 13 décembre 2018 11 h 28

    Déception!!

    Ce texte me déçoit, car il est écrit en extériorité par rapport à l’élément fondamental de toute instruction et éducation, à savoir l’activité intellectuelle et la mobilisation de celle-ci chez l’apprenant. Ainsi, on sépare, encore une fois, la question sociale de la question de l’identité du sujet. Dichotomie pernicieuse. Alors que l’on affirme que les enfants entrent à l’école avec des expériences variées d’interaction sociale, on écarte rapidement cette donnée fondamentale pour se cabrer dans une mission institutionnelle unilatérale de transmission culturelle.

    Par ce texte, on continue de nier l’un des trois processus essentiels et fondamentaux de toute éducation (et probablement le plus important, les deux autres étant l’humanisation et la socialisation), à savoir le processus de singularisation et de subjectivation. Autrement dit, chacun de nous a une histoire personnelle, a une biographie langagière singulière, a une biographie épistémique particulière avec lesquelles toute éducation émancipatrice doit composer. Si l’on n’en tient pas compte, si l’on ne se fonde pas sur ce déjà là, on est dans un monologue institutionnel.

    Or, pour moi, ce qui manque justement c’est une meilleure prise en compte de la dimension épistémique déjà là dans la construction identitaire de l’apprenant, c’est-à-dire ce que l’apprenant fait dans sa tête avec ce que la société a fait de lui jusqu’à maintenant. Autrement dit, ce qui va se passer dans l’histoire scolaire de l’apprenant va dépendre de sa position sociale subjective, c'est-à-dire qu'il interprète ce qui lui est présenté en fonction de ce qu’il est, de ce qu’il pense être et de ce qu’il aspire à devenir. Il est évident que la transmission culturelle unidirectionnelle est vouée à l’échec si elle ne tient pas mieux compte de cette construction interactive réciproque personne-société.

    Si l’école veut réellement préparer à la vie, l’école doit proposer des défis qui permettent à chacun de devenir plus fort dans la vi

    • Jacques de Guise - Abonné 13 décembre 2018 13 h 27

      (Suite et fin) La dernière phrase devrait se lire ainsi :

      Si l’école veut réellement préparer à la vie, l’école doit proposer des défis qui permettent à chacun de devenir plus fort dans la vie.