District 31: faire reculer 30 ans de lutte contre le VIH en 40 minutes

«Alors qu’ils avaient la chance d’aborder ces enjeux de manière novatrice et sensible, deux épisodes de la télésérie «District 31» ont plutôt véhiculé de fausses informations sur le droit criminel applicable à la non-divulgation de la séropositivité», croit l'auteure.
Photo: Radio-Canada «Alors qu’ils avaient la chance d’aborder ces enjeux de manière novatrice et sensible, deux épisodes de la télésérie «District 31» ont plutôt véhiculé de fausses informations sur le droit criminel applicable à la non-divulgation de la séropositivité», croit l'auteure.

La Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida (COCQ-SIDA) se réjouit habituellement que des enjeux entourant le VIH soient abordés par des oeuvres de fiction, notamment des émissions de télévision populaires diffusées aux heures de grande écoute. Mais encore faut-il que ces enjeux soient traités de manière conforme à la réalité et de manière non stigmatisante.

Alors qu’ils avaient la chance d’aborder ces enjeux de manière novatrice et sensible, les épisodes 52 et 53 de la télésérie District 31, diffusés les 6 et 10 décembre derniers sur les ondes de Radio-Canada, ont plutôt véhiculé de fausses informations sur le droit criminel applicable à la non-divulgation de la séropositivité, en plus de nourrir la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH.

L’une des trames de ces épisodes tournait autour d’une femme vivant avec le VIH qui n’aurait pas informé ses partenaires, dont son mari, de son statut sérologique avant d’avoir avec eux des relations sexuelles. À plusieurs reprises au cours des deux épisodes, l’un des personnages martèle l’idée que d’« avoir des relations sexuelles sans divulguer qu’on est séropositif, c’est criminel ». C’est faux.

Vulgariser de manière aussi grotesque l’état du droit, lequel est pourtant clair, ne peut être aucunement justifié par quelconque exigence dramaturgique. Le critère développé par la Cour suprême en 2012 dans les arrêts de principe R. c. Mabior et R. c. D.C. est le suivant : une personne séropositive a l’obligation de divulguer son statut sérologique avant une relation sexuelle comportant une « possibilité réaliste » de transmission du VIH. Pour la Cour, il n’y aura pas de « possibilité réaliste » (et donc, pas d’obligation de divulgation) lorsqu’un condom sera utilisé et que la personne vivant avec le VIH aura une charge virale faible ou indétectable.

De généraliser la criminalisation de la non-divulgation de la séropositivité en faisant dire aux personnages que toute non-divulgation est criminelle, c’est un grave manque de rigueur, tant de la part des auteurs que du diffuseur, et ne contribue en rien à améliorer la perception des personnes vivant avec le VIH auprès du grand public. D’invoquer que la jurisprudence sur la question est « plus large que les seuls arrêts de la Cour suprême », certes. Mais aucune décision de justice subséquente n’est venue criminaliser toute non-divulgation préalable, bien au contraire.

De plus, en abordant la question du secret professionnel, les auteurs et auteures de la série font dire à l’un des personnages qu’un « médecin a l’obligation d’alerter » lorsqu’un de ses patients représente un « danger pour la sécurité publique », que cette obligation découle d’une décision de la Cour suprême du Canada et que « c’est dit noir sur blanc ». Alors qu’on bafoue les enseignements de la plus haute cour du pays sur la question de la criminalisation, on l’instrumentalise ici pour essayer de donner une légitimité à une obligation créée de toutes pièces par les auteurs et auteures de la série. La Cour suprême a peut-être clarifié les circonstances permettant à un professionnel de lever son secret professionnel, mais jamais ne l’oblige à le faire.

Ajoutez à cela qu’on fait dire aux personnages, dans l’épisode 52, qu’un médecin qui a une « conscience sociale » n’hésitera pas à divulguer le statut sérologique de ses patients dès lors que la police le lui demande, même sans mandat, et vous venez d’alimenter la méfiance de plusieurs personnes envers les services de santé et de dépistage.

Une représentation stigmatisante

Finalement, nous ne pouvons passer sous silence la manière dont les épisodes 52 et 53 dressent le portrait des personnes vivant avec le VIH. On les présente à la fois comme des menaces à la « sécurité publique » et un « danger pour la santé publique ». Or, et de manière plus choquante, les auteurs et auteures de la série n’ont eu aucun scrupule à qualifier le personnage vivant avec le VIH de « tueuse en série », et ce, par le seul nombre de ses conquêtes et par son statut sérologique.

De fait, District 31 a associé les personnes vivant avec le VIH qui osent avoir une vie sexuelle normale à des monstres. La série n’a, à aucun moment, jugé approprié de nuancer la situation, notamment eu égard aux moyens de protection utilisés ou non, ni même sur les risques réels de transmission.

Alors même que l’on sait qu’un condom est à lui seul efficace pour prévenir la transmission du VIH. Alors même que l’on sait que, lorsqu’un traitement antirétroviral est pris (c’est habituellement le cas lorsque la personne est suivie par un médecin, comme dans l’épisode), la quantité de virus dans le sang d’une personne vivant avec le VIH peut diminuer à un point tel que le virus ne peut plus se transmettre. Au Canada, 91 % des personnes séropositives qui sont traitées ont une charge virale indétectable et ne peuvent donc pas transmettre le VIH à leur partenaire.

La responsabilité du diffuseur

La politique des programmes de Radio-Canada prévoit que le contenu des émissions doit s’appuyer sur une recherche minutieuse et un contrôle rédactionnel rigoureux. Elle prévoit aussi que les équipes de création doivent s’abstenir de propager des stéréotypes dommageables et gratuits. Ces lacunes dans la vérification, notamment par des juristes ou par les communautés concernées, des informations contenues et présentées dans ces épisodes, méritent donc rectification.

Quelques jours après le 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, alors que nous avons célébré les avancées scientifiques, alors que nous avons collectivement réfléchi au chemin qu’il reste à parcourir pour que cesse la stigmatisation persistante à l’égard des personnes vivant avec le VIH, ces épisodes de District 31 sont une insulte à la lutte menée depuis tant d’années.

19 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 13 décembre 2018 03 h 37

    Savoir

    J'ai entendu le même commentaire à la radio de CBC, i.e. que c'est illégal de ne pas informer un(e) partenaire. Moi, je préfère savoir que ce soit illégal ou non. C'est un cas de divorce de ne pas dire des choses importantes comme ça.

  • Chantale Desjardins - Inscrite 13 décembre 2018 08 h 21

    C'est une émission fiction

    Au sujet du VIH, on fait fausse route. Mais la fiction l'emporte sur la vérité. Il faut respecter la réalité et ne pas induire le public en erreur.
    L'auteur Luc Dionne, fait marcher ses personnages de long en large et c'est ennuyeux. Je commence à en avoir assez de suivre cette émission qui avance à petits pas et nous fait languir inutilement. On accroche quand même et à quand la fin?

  • Danielle Houle - Abonnée 13 décembre 2018 09 h 36

    Fiction vs documentaire - Deux mondes

    District 31 est une fiction. Des émissions comme Découvertes, Grands reportages, etc sont des documentaires. Jean-Pierre Masson qui incarnait Séraphin se faisait souvent reprocher de maltrâiter Donalda. Il avait beau dire qu'il était acteur et que c'était une série télé fictive, certains ne voyaient pas la nuance. Certains ont même cru que Gilligan était vraiment en perdition sur une île déserte. J'aurais espéré que le public d'aujourd'hui soit plus intelligent que celui des années 60. Les gens doivent réapprendre à penser par eux-mêmes et prendre conscience que tout ce qui est dit à la télé, à la radio, dans les livres, sur internet, sur Facebook surtout, ne correspond pas toujours à la réalité. On blâme facilement les séries Québécoises, mais lorsque ça vient de Netflix avec des sujets comme l'apocalypse, ou des extra-terrestres ou des guerres nucléaires, ou James Bond, on est prêt à passer l'éponge. Bref, si je veux des renseignements sur le VIH, je ne vais pas me fier à une fiction télé. La fiction télé est là pour me divertir.

    Louis Hone

    • Jérémy Champagne - Abonné 13 décembre 2018 22 h 19

      Bien d'accord avec vous. Les gens devraient s'intéresser aux enjeux de la fiction au lieu de la critiquer pour son manque de conformité avec le réel...

  • Clermont Domingue - Abonné 13 décembre 2018 09 h 45

    La crainte...

    La crainte est le commencement de la sagesse...

  • Robert Marcotte - Abonné 13 décembre 2018 10 h 05

    District 31

    Dans ce cas-ci, elle l'aurait tout de même transmis à son mari, sans le lui dire, se sachant positive, est-ce criminel alors ?

    • Clermont Domingue - Abonné 13 décembre 2018 12 h 12

      Oui