Lettres : Le poids des mots

À l'aube des lourdes consultations populaires auxquelles, pour une rare fois fidèle à ses promesses électorales, le gouvernement Charest s'apprête à procéder à grands frais, force est de le reconnaître: bien malin celui qui a suggéré ou imposé — dans l'ensemble des communications et documents sur la question — l'utilisation systématique et exclusive du mot «démembrement» plutôt que du mot «défusion»!

En effet, messieurs-dames, il y a toute une différence entre donner son aval à un démembrement et voter en faveur d'une simple (?) défusion.

Qui dit démembrement dit partition d'un tout, atteinte à une intégrité : on passe de l'entier à la fraction. Appliqué à l'homme, le mot évoque les tortures moyenâgeuses et les attentats suicide: difficile d'être pour, il me semble...

Quant à la défusion, terme technique qui ne titille guère la fibre émotionnelle du peuple, elle correspond platement à une inversion de processus, à un retour en arrière: on délaisse l'entier pour revenir, en quelque sorte, à une série d'entiers. Appliqué à un choix, le mot pourrait évoquer, aux yeux de certaines gens férus de tradition, un bon vieux set carré: «Changez de côté, vous vous êtes trompés!»

Tout ça pour dire que, comparé ou opposé au mot «défusion», qui est somme toute plutôt «drabe» et neutre, le mot «démembrement» porte une très forte charge affective susceptible d'influer sur la décision des personnes appelées à se prononcer sur l'avenir de «leur» grosse ville.

Par son choix des termes, le gouvernement ne montre-t-il point de façon par trop évidente de quel côté il penche? Or ça, excusez-moi, mais, comme on le dit encore par chez nous, c'est «pas correct pantoute»! Ménager les apparences est un art dont on semble pas mal «se fouter», du moins dans la gestion de ce dossier devenu fort embarrassant...