Le caillou dans le soulier du ministre de l’Éducation

Si le ministre Roberge considère les commissions scolaires comme un simple caillou dans le soulier qu’il suffit de retirer pour que le système puisse bien «marcher», le réveil risque d’être brutal, selon l'auteur.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Si le ministre Roberge considère les commissions scolaires comme un simple caillou dans le soulier qu’il suffit de retirer pour que le système puisse bien «marcher», le réveil risque d’être brutal, selon l'auteur.

Le gouvernement Legault, lié par une vieille promesse adéquiste, se donne deux ans pour rayer les commissions scolaires du paysage québécois. Mais faire disparaître un gouvernement local voué aux choses de l’éducation, moins de démocratie, moins de contre-pouvoirs pour faire équilibre, est-ce vraiment une bonne idée ? Bien sûr, on dira que peu de gens se déplacent pour élire des commissaires, mais on évitera d’implanter des solutions connues pour améliorer cette participation.

On évitera également de mentionner qu’il y a encore moins de personnes qui se déplacent pour élire des représentants aux conseils d’établissement des écoles primaires et secondaires. Le déficit de légitimité des membres des conseils d’établissement et, par conséquent, celui des comités de parents et des commissaires-parents seraient, selon la même logique, plus importants encore que celui des commissaires. Cela n’empêche pourtant pas le ministre de l’Éducation, partisan de l’autonomie et de la décentralisation, de vouloir leur accorder des pouvoirs élargis.

Il est par ailleurs intéressant d’entendre le ministre aborder justement cette question de pouvoirs : certains de ceux appartenant aux anciens conseils des commissaires, seraient dévolus aux écoles, là où on « connaît les élèves par leurs noms » (sic), d’autres rapatriés au ministère de l’Éducation, vers des gens « dont on ne connaît pas le nom ». Ce qu’on réalise en fait, c’est qu’il y aura certes un peu plus de pouvoirs dans les écoles, plus de pouvoirs au ministère et globalement moins de pouvoirs dans les régions.

Sous le couvert de l’autonomie des écoles, de la décentralisation, ce dont on risque d’hériter, c’est d’une plus grande centralisation des pouvoirs à Québec, entre les mains du ministre, ce que sentent très bien à juste titre les leaders de la minorité anglophone. Bref, comme l’écrivait Jean-Pierre Proulx, on veut décentraliser d’un côté et centraliser de l’autre. Il serait pourtant possible dans le cadre actuel, sans intervention extérieure, de conférer plus de pouvoirs aux écoles que ne leur en donnera jamais le ministre. Pour cela, les commissions scolaires n’auraient qu’à revoir leurs règlements de délégation de fonctions et de pouvoirs, et je les invite à envisager cette avenue pour préserver l’autonomie régionale en matière de gouvernance scolaire.

Nécessaires arbitrages

Rénover, construire des classes ou des écoles, recruter du personnel, ajouter des groupes spécialisés, déployer les maternelles quatre ans, répartir les ressources, pour ne nommer que cela, requiert une bonne connaissance du terrain, une vision d’ensemble, une sensibilité vis-à-vis des enjeux et des acteurs locaux, une coordination régionale et à l’occasion, de nécessaires arbitrages. Or, ces fonctions sont actuellement assurées par les commissions scolaires… qu’on se propose d’abolir. Si le ministre Roberge considère les commissions scolaires comme un simple caillou dans le soulier qu’il suffit de retirer pour que le système puisse bien « marcher », le réveil risque d’être brutal : c’est lui qui risque de se retrouver pieds nus dans un champ de petits grains de calcaire émoussés, un champ de gravelle.

Ce que se propose de réaliser le ministre en matière de gouvernance ne s’appuie sur aucune étude, aucune donnée scientifique digne de ce nom, que sur un effet de mode et des préjugés, qu’il a lui-même alimentés. C’est assurément la conclusion à laquelle arriverait un Institut scientifique indépendant. Un avis de cet Institut, annoncé par le précédent gouvernement et promis par la CAQ lors des élections, serait bien utile avant qu’on se lance dans des changements dont les effets sont plus qu’incertains.

Le ministre Roberge, lorsqu’il dit vouloir s’inspirer de l’Ontario pour implanter les maternelles 4 ans universelles de l’école obligatoire jusqu’à 18 ans, ou un Ordre des enseignants, nous rappelle que cette province a eu la sagesse d’appuyer ses réformes sur des données issues de recherches rigoureuses. Mais il omet sciemment de mentionner que nos voisins ont eu la sagesse, en s’appuyant sur la recherche, de miser sur leurs commissions scolaires et les élus qui les dirigent pour déployer efficacement les changements qui ont mené à une augmentation plus que substantielle des taux de diplomation. Ce que nous voulons pour nos jeunes.

En relançant des débats de gouvernance qui nous mèneront jusqu’en Cour suprême, on risque fort de faire reculer la réussite au Québec, comme chaque fois où, dans l’histoire, on a délaissé la mission éducative pour se concentrer sur les structures. Si cela arrivait, la CAQ aura, avec ses réformes, fait reculer la réussite ce que n’aura même pas réussi le PLQ avec ses mesures d’austérité.

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16 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 11 décembre 2018 00 h 49

    Essayer

    autre chose ne sera certainement pas pire que tout ce qu'on a essayé après de sempiternelles études qui ont fait «ceasher» notre système d'éducation en s'épivardant la tous les vents du nouveau absolument.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 décembre 2018 10 h 03

      Ce n'est pas dans les structures qu'il faut focuser mais sur les services. Trop décentraliser va créer une situation bordélique comme à la Ville de Montréal avec son gros maire, ses 18 petits maires pis une pléthore de conseillers: tout le monde se pille sur les
      pieds.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 décembre 2018 14 h 29

      Quant à moi, ce qui m 'inquiète actuellement, dans le système d'éducation:l’augmentation "époustoufflante" du nombre d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage dans les écoles. Nos écoles publiques ont besoin de services pas de changement des structures.

  • Marguerite Paradis - Inscrite 11 décembre 2018 06 h 24

    PROXIMITÉ, PROXIMITÉ, PROXIMITÉ

    Partout où cela va bien en Education comme en Santé, ce sont des structures légères, voire éphémères, et de proximité c'est-à-dire au plus prèt des personnes à qui les travailleurEs de ces structures donnent « le service ».
    Malheureusement, au pouvoir, la pensée pyramidale a contaminée le regard et la compréhension du monde.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 décembre 2018 18 h 26

      Attention aux solutions simplistes, on n’est plus en 1950! On fait quoi devant l’augmentation inquiétante du nombre d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage dans les écoles?

      La gestion du personnel et des conventions collectives, l’éducation des adultes, la répartition des profs et de tous les personnels non enseignants, la construction des écoles, les services éducatifs, la formation professionnelle, la gestion financière et les budgets, le transport scolaire, le service d’informatique, le service d’entretien des édifices, les classes spéciales pour élèves en difficultés…..et d’autres services : tout cela exige une instance régionale. Oui à une certaine décentralisation avec des limites. Je sais que, dans ma commission scolaire, les directions d’écoles ont des budgets considérables; notamment un million $ dans une école secondaire que je connais.

  • Claude Girard - Abonné 11 décembre 2018 07 h 15

    Il faut repenser l'ensemble

    Dans les bouleversements annoncés par le gouvernement Legault, rayer les commissions scolaires du paysage québécois n’est pas l’idée du siècle. Au contraire, il faut conserver ce niveau décisionnel décentralisé, mais repenser sa composition et son rôle. L’idée d’avoir des élus scolaires parce qu’il y a une taxe scolaire ne tient plus et tiendra encore moins lorsque les mécanismes de la taxation seront déterminés complètement par Québec.
    Ce niveau décisionnel décentralisé doit concevoir l’organisation scolaire comme un outil de développement de la société. Ainsi, les membres nommés d’un conseil pour un territoire scolaire auraient pour tâche d’agencer et d’utiliser les forces du milieu. Par exemple, de faire en sorte que la bibliothèque du milieu puisse servir à l’école et à la municipalité ou encore faciliter la participation des acteurs économiques du milieu dans la formation professionnelle d’une maison d’enseignement. Au niveau de l’école, le conseil d’établissement verrait à faciliter le développement de l’élève tout en respectant le rôle des enseignants, ces professionnels qui refusent malheureusement l’adhésion à un ordre professionnel.
    Pour l’instant, on demande aux élus d’être solidaires de toutes les décisions prises par les gestionnaires et d’être loyal à l’institution.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 11 décembre 2018 08 h 56

    Les services au lieu des structures pour ne pas créer un capharnaum comme à la Ville de Montréal

    Absolument d'accord! Le ministre veut remplacer la commission scolaire par un "centre de services". Or, c'est effectivement ce qu'est la commission scolaire. Le Nouveau Brunswick a déjà fait disparaître ses conseils scolaires et a dû y revenir.

    Oui, à une certaine décentralisation vers les écoles; mais avec des limites.Trop décentraliser vers les écoles créerait un capharnaum comme à la Ville de Montréal avec son gros maire pis 18 petits maires et une pléthores de conseillers, où tout le monde se pille sur les pieds.

    Quant à la légitimité démocratique: élections scolaires en même temps que les élections municipales.A-t-on fait disparaître les municipalités suite aux révélations de la Commission Charbonneau sur la corruption dans des municipalités et le phénomène des élections clefs en mains? D'ailleurs, les frais de gestion des commissions scolaires sont inférieurs à ceux des municipalités.

    Il me semble évident qu'il faut focuser pour améliorer les services au lieu d'y aller sur les structures.

  • Marc Davignon - Abonné 11 décembre 2018 09 h 56

    Démocratie, science et la gestion.

    Un mélange indigeste.

    La démocratie, le contre-pouvoir. La belle idée. Pour les employés, le contre-pouvoir, ça n'existe pas. Eux, ils ont l'obligation de loyauté et d'obéissance, sinon, si ce gouvernement local n'aime pas les critiques faites à son sujet, il (ou elle) aura droit au courroux de ce du pouvoir local. Ce n'est plus de la démocratie, ça, c'est de la féodalité.

    Il y a la démocratie et il y a la gestion, celle qui féodalise. L'une des caractéristiques est la création du mouvement; déplacer les gens, restructurer. Comme l'effet de la caféine, ça donne l'illusion d'un éveil plus grand. Quand l'effet s'estompe, il faut prendre un autre café. Ça c'est la gestion qui fait dans la tendance, la saveur du mois.

    Mais, là où la gestion fait dans le vrai, c'est la recherche des données probantes, il faut bien qu’il y ait de la science dans la gestion, sinon, il n'y a pas de crédibilité, surtout quand la gestion se mêle de trouver des solutions pour l'approche éducative.