L'affaire des commandites - Méprises sur un scandale

Jacques Beauchemin («Les leçons à tirer du mépris», Le Devoir, le 29 avril 2004) a raison de décrier le programme de commandites du gouvernement fédéral. Financé à même des fonds publics littéralement dilapidés dans l'opération, ce programme a fait l'objet d'usages scandaleux, peut-être de détournements malicieux, qui ne peuvent pas être tolérés dans une société où les gouvernements ont la responsabilité de dépenser correctement les recettes qu'ils gèrent.

J'appuie tout autant M. Beauchemin lorsqu'il dit considérer que les réponses données jusqu'ici par les politiques et certains hauts fonctionnaires aux questions qui leur ont été posées par le comité des Comptes publics en ce qui a trait au programme de commandites sont inacceptables et insultantes pour la population.

Les Canadiens n'ont d'ailleurs pas été bernés par la suffisance honteuse des prétextes offerts par les Gagliano, Guité et Chrétien pour justifier leurs excès, si ce n'est pour expliquer leurs motifs premiers, en ce qui a trait aux commandites. D'un océan à l'autre, la réaction populaire a été la même: négative, tranchée, intraitable. À l'encontre de ce que certains décideurs aiment ou préféreraient croire, les gens ne sont ni bêtes ni passifs! D'ailleurs, si l'opposition n'était pas si fragmentée au pays, il est clair que le Parti libéral du Canada écoperait aux prochaines élections fédérales, au point d'être démis du pouvoir.

Peu importe ce qui surviendra à ce chapitre, il est clair que les malversations entourant le programme de commandites doivent être mises au jour et leurs responsables punis au terme d'une enquête judiciaire impartiale. La procédure est d'ailleurs déjà commencée.

Dans son analyse du programme et du scandale des commandites, Jacques Beauchemin va cependant beaucoup plus loin. Il soutient que cette action s'ajoute à toutes les initiatives du gouvernement fédéral visant à infléchir le processus politique au Québec, notamment en ce qui touche à la libre décision des Québécois d'opter pour la souveraineté. Du même coup, il affirme que dans la mesure où ce scandale témoignerait d'un mépris ultime du fédéral à l'endroit des Québécois, ceux-ci seraient sur le point de mettre un terme à leur pratique politique ambivalente. Ce diagnostic et ce pronostic sont forts. Ils appellent le débat.

La faute de l'autre

Le fait que le gouvernement du Canada, depuis plus de 30 ans maintenant, cherche à miner le mouvement et le projet souverainistes au Québec est évident. Si cette entreprise agace, déplaît quand elle procède d'un coup de force et dégoûte carrément lorsqu'elle devient illégale, elle ne devrait pas surprendre. Rares sont les États constitués qui acceptent d'être déstructurés de bon gré.

Rien n'empêche que, par deux fois, les Québécois ont eu l'occasion, en toute conscience et mémoire des manoeuvres du gouvernement fédéral, de s'éloigner du Canada à la suite d'exercices politiques implicitement légitimés par Ottawa et reconnus par la communauté internationale. Or, tant en 1980 qu'en 1995, l'option indépendantiste n'a pas été retenue par la majorité des intéressés et il est loisible de croire qu'elle ne le serait pas davantage aujourd'hui.

On peut évidemment expliquer ces deux défaites référendaires ainsi que le désintérêt actuel pour l'idée d'indépendance comme le résultat déplacé d'intervenants «extérieurs» qui, en se livrant à des machinations trompeuses ou inacceptables à l'encontre de la population québécoise, ont empêché celle-ci — et lui interdisent encore — de faire ce qu'elle voulait ou voudrait apparemment accomplir.

Si elle n'est pas à décliner, cette interprétation gêne: en effet, elle offre une parade monumentale à une analyse serrée de la donne politique québécoise. Cette interprétation s'inscrit en effet au coeur du paradigme victimaire, l'un des canevas interprétatifs les plus puissants par lesquels on dépeint la condition politique québécoise d'hier à aujourd'hui. [...]

Ainsi, ce ne sont pas les Québécois qui choisissent leur destin. C'est le fédéral (mais ce pourrait être une autre figure du panthéon des malicieux: Bay Street, les États-Unis, Charest, etc.) qui, à la suite de décrets ou par le biais de stratégies systématiques d'encerclement économique ou d'affaiblissement politique, leur impose une direction. S'ils étaient laissés à eux-mêmes, les Québécois opteraient à n'en pas douter pour la bonne voie de leur salut.

On me permettra de revenir d'une telle vision des choses qui présente les Québécois sous l'angle d'enfants continuellement abusés par des «méchants» qui les manipulent, les piègent ou les achètent avec de la monnaie en chocolat qui les graisse de la tête aux pieds.

Je veux bien, avec Jacques Beauchemin et plusieurs autres, dénoncer le scandale du programme de commandites, déplorer le déséquilibre fiscal entre les provinces et Ottawa (qui diminue la capacité d'initiative du Québec), contester l'existence d'un fonds secret pour l'unité nationale, m'élever contre la façon dont, sous Chrétien, le fédéralisme canadien a été mis en oeuvre, etc.

Je refuse toutefois de passer à un stade supérieur d'amalgame interprétatif et d'expliquer la décision des Québécois de ne pas opter pour l'indépendance — le nerf du texte de M. Beauchemin et son horizon d'attente — parce qu'ils sont les victimes malheureuses d'un autre extérieur qui les entrave dans leur volonté de se réaliser comme ils le pourraient ou le devraient. Comme si quelques centaines de millions de dollars pouvaient acheter l'idéal politique d'une collectivité ou suffisaient à détourner celle-ci de son ambition historique. [...] À mon sens, le défi de l'analyste n'est pas de savoir pourquoi les Québécois n'optent pas pour telle destinée réputée heureuse et lumineuse mais de comprendre pourquoi, jusqu'ici, ils ont choisi la voie compliquée qui a été la leur.

Conscience politique complexe

Cette voie, j'aime bien la qualifier, comme plusieurs, d'ambivalente. À noter que l'ambivalence n'est pas l'expression d'une hésitation ou d'une incapacité des Québécois à s'assumer comme acteur collectif. Elle n'est pas davantage l'incarnation d'une pratique politique indépassable de leur part. Il se peut bien qu'un jour, les Québécois décident par eux-mêmes, avec ou contre la loi référendaire, de s'engager sur les rails de la souveraineté politique. Pronostiquer un tel devenir dépasse toutefois mes compétences.

Jusqu'ici, les Québécois ont surtout manifesté, sur le plan de l'agir politique touchant à leur destin collectif, une tendance à refuser simultanément l'assimilation et l'exclusion, ce à quoi réfère d'ailleurs l'idée d'ambivalence: ni dans l'autre ni sans l'autre. À l'encontre de ce que prétend, voire de ce qu'espère M. Beauchemin, rien ne permet pour le moment de croire que les Québécois entendent s'exiler de l'espace politique correspondant à l'entre-lieu délimité par ces deux pôles — complémentaires et contradictoires tout à la fois — du paysage politique à l'intérieur duquel ils envisagent leur devenir depuis un bon moment déjà.

Il est d'ailleurs important de ne pas surestimer les conséquences des scandales dans l'actualité historique des pays. S'ils ont provoqué la défaite de bien des gouvernements — ce qui attend peut-être celui que dirige Paul Martin —, les scandales ont rarement altéré la tradition politique des collectivités. Les Québécois ne pratiquent pas l'ambivalence parce qu'ils y sont forcés ou parce qu'ils sont dupes des beaux discours de ceux qui cherchent à les tromper. Leur rapport paradoxal au Canada vient du fait qu'ils n'envisagent pas leur destin en dehors d'une relation d'in(ter)dépendance, de proximité distante et de compromis(sion) pragmatique avec les grands ensembles.

On peut certes, comme le fait M. Beauchemin, déplorer la chose. Je ne suis toutefois pas convaincu qu'on l'explique bien en recourant au paradigme victimaire qui, vaillamment, résiste à son étiolement mais contraint les Québécois à jouer patiemment le rôle de pauvres innocents au regard de tout ce qui leur arrive de déplaisant.