72e congrès de l'ACFAS - Identité urbaine en péril

Dans le cadre du congrès de l'ACFAS 2004 qui se tient cette semaine à Montréal, des dizaines de chercheurs de tous les horizons feront part des résultats de leurs plus récents travaux. Nous publions cette semaine quelques textes rédigés à notre demande par des chercheurs de l'Université du Québec à Montréal, qui accueille l'événement.

Que l'on réclame la défusion ou que l'on préfère réfléchir au positionnement international des grandes villes, on parle beaucoup ces temps-ci d'identité à Montréal et, étrangement, relativement peu de patrimoine bâti. Étrangement, en effet, car le paysage construit auquel on accorde parfois le titre de «patrimoine» est justement producteur d'identités. Particulièrement dans un contexte d'accroissement des échanges, qui tend à aplanir les différences entre les métropoles, le paysage construit matérialise et enracine les représentations collectives qui s'y enchaînent, transcendant l'homogénéisation interoccidentale et la mobilité des citadins.

À Montréal, toutefois, il semble que le patrimoine ne soit plus opérationnel. Et ce, en dépit de sa massive extension, qu'illustre, par exemple, la création de l'insolite statut d'«arrondissement historique et naturel» du mont Royal pour fédérer 650 hectares, trois sommets, 30 institutions et plus de 1000 propriétés privées.

L'avis d'intention de la ministre de la Culture et des Communications (2003) en faveur du classement témoigne certes d'un effort sans précédent pour consacrer à l'échelle de la métropole un haut lieu, considérablement plus efficace en ce sens que les «petites patries» — quartier chinois, Petite Italie ou village gai — qui peut-être fragmentaient l'imaginaire territorial davantage qu'elles ne concurrençaient leurs cousines internationales. Le mont Royal, peut-on lire dans la recommandation ministérielle, «constitue un lieu identitaire pour [...] les insulaires». Mais il est aussi «pour les citadins un refuge» qui «mérite d'être protégé du fait de sa rareté».

En d'autres mots, le mont Royal pallie la ville, la sanction patrimoniale confirmant l'antinomie, entre la vieille chose qu'il convient de conserver et la métropole active et dynamique qui s'épanouit dans le concert mondial. Or cette conception, héritée de l'usage du patrimoine comme outil de contre-attaque des grands projets du Urban Renewal, tient d'une simple confusion entre patrimonialisation et muséification.

En amont de la prolifération patrimoniale dénoncée par certains, la méprise est courante; on la retrouve aussi dans la définition au passé du patrimoine que nous donne le tout récent Énoncé d'orientation pour la politique du patrimoine de la Ville de Montréal (avril 2004): «Le patrimoine est avant tout un témoignage d'une collectivité, de son origine et de ce qu'elle a accompli.» Pourtant, le patrimoine n'est ni une vérité objective ni un principe d'inertie.

Un concept qui évolue

Le patrimoine est une représentation: les collectivités l'imaginent en projetant sur leur environnement ce qu'elles sont, ce qu'elles veulent être et comment elles veulent être perçues. Partant, le patrimoine a l'intérêt d'évoluer constamment avec ces collectivités qui le construisent. Ceux que n'en convaincrait pas l'hyperactivité nouvelle du «terroir» doivent constater que le Vieux-Montréal qu'on a classé ne ressemble guère à celui d'aujourd'hui: il s'agit de l'un des secteurs de la ville où on a le plus construit. Vieux-Québec, Vieux-Sillery et tant d'autres imageries urbaines en témoignent tout autant; il n'existe guère de site dit patrimonial qui n'ait été transformé au goût d'époques changeantes.

Le concept du patrimoine s'est lui-même profondément métamorphosé: soutien des constructions nationales au XIXe siècle, outil d'empowerment au lendemain de 1968, il ressortit maintenant — au Québec à tout le moins — à la proximité: produit par une collectivité désireuse de préserver son environnement de constructions inopinées, il assure la stabilité, du fait de la somme des protections réglementaires qui lui sont associées. Ainsi la préparation des plans d'urbanisme et des schémas d'aménagement est-elle maintenant le lieu de caractérisation du patrimoine (et de limitation des projets urbains qui le menaceraient); tombeau du passé ou outil de gestion du territoire, le patrimoine entrave donc beaucoup plus qu'il ne participe à l'édification de l'identité d'une métropole sur la scène internationale.

Positiviste et essentialiste, cette définition d'un patrimoine vrai et immuable, tout en confortant les experts d'histoires révolues et autres spécialistes des «origines» chargés de l'identifier et d'en sceller le destin, a de néfastes conséquences. Entre un passé résistant et un futur incertain, l'identité urbaine chancelle: l'équilibre instable de la montréalité en témoigne, de fusions en démembrements et du statut de métropole québécoise à celui d'une «ville du savoir» qui, nous apprennent les conclusions du Sommet de Montréal (juin 2002), répondra à la «nécessité de positionner Montréal à l'échelle internationale».

Mais quelle différence existe-t-il entre ce savoir et ceux de Toronto, de Boston ou de Pékin? Peu pour l'instant, mais ce pourrait être le patrimoine, débarrassé de ses vêtements sépulcraux et inscrit, comme principe de mouvement, dans le cadre de vie montréalais qu'on persiste à dépeindre par les seules représentations — tout aussi poétiques mais beaucoup plus abstraites — d'«attraction économique» ou de «potentiel de croissance».

Fabriquer l'avenir

Plutôt que de faire du paysage construit l'insignifiant instrument d'un antagonisme entre l'autrefois et le devenir, il conviendrait peut-être de revoir le propos d'Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (1814-1879), que l'histoire de la conservation a depuis fort décrié: l'architecte français, déjà au XIXe siècle, proposait que la restauration d'un monument historique restitue celui-ci «dans un état qui peut ne jamais avoir existé».

Cette inéluctable «marche en avant» du patrimoine recèle une leçon bien concrète pour notre XXIe siècle métropolitain: rien ne justifie que le patrimoine urbain soit maintenu sous respirateur artificiel. Le statut patrimonial d'un bâtiment ou d'un site devrait d'emblée admettre toute nouvelle intervention, pour la bonifier, puisque la patrimonialisation est avant tout un projet actif qui vise à approprier, à embellir, bref, à fabriquer l'avenir.

Contre toute attente, ladite mondialisation a ainsi, à l'extérieur des villes, nourri la consolidation des identités locales, de vins de pays en fromages du terroir qui n'avaient jamais existé. Mais l'amnésie généralisée qui frappe l'hétéroclite catalogue des plus anciens biens culturels québécois illustre de manière probante le sort réservé aux miroirs de l'âge d'échapper à l'imaginaire contemporain. Puis, si le reste du Québec peut se contenter de protéger le passé, la dichotomie du siècle dernier qui opposait conservation et édification ne fera au mieux de Montréal qu'une belle métropole régionale; le patrimoine d'une ville positionnée sur la scène mondiale n'a de finalité que si on l'utilise pour ce qu'il est: une vue de l'esprit.

L'urgente actualisation du boulevard Saint-Laurent, dont le mythe puissant s'échoue contre un cadre bâti peu accommodant, suggère alors une voie qui concilierait nos quêtes d'identités urbaines: plutôt qu'aux embaumeurs, c'est aux créateurs, architectes ou artistes, qu'appartient la réinvention du patrimoine d'une ville territorialisée, forte et différenciée, scintillant à sa manière dans le ciel international. À création pour création, cette mise en abîme des représentations presse, d'autant plus que, sans paysage ni image, l'identité métropolitaine s'éclipse encore derrière les séries statistiques et autres ternes mesures de la qualité de vie, fort peu exaltantes en regard du projet collectif qui nous interpelle.