L'Église et l'État: partenaires d'un développement territorial solidaire

Le 1er mai dernier, le Comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques du Québec publiait, à l'occasion de la fête des travailleurs et des travailleuses, un article repris en page Idées du Devoir et intitulé: «Pour un développement territoriale solidaire». Cette initiative témoigne de la préoccupation de l'Église catholique à l'égard du développement territorial.

Cette préoccupation ne date pas d'hier. Tout au long de son histoire, l'Église catholique a porté une attention particulière à la promotion de la justice, de la solidarité et du partage. Ses interventions, qui se sont effectuées sur des bases locales et sous-régionales en fonction des contextes locaux et du degré d'implication de chaque curé, ont marqué la vie des résidants de plusieurs localités du Québec. Elles ont aussi fortement conditionné l'évolution de l'organisation paroissiale et de la société en général. [...]

Si de nos jours, l'Église se fait moins présente sur la scène du développement socio-économique, elle continue néanmoins à donner son appui à ceux et à celles qui font la promotion du développement régional. Dans le diocèse de Rimouski, Mgr Bertrand Blanchet représente toujours un ardent défenseur des questions socio-territoriales. À l'autre bout du Québec, son collègue, Mgr Gérard Drainville prône un développement plus respectueux de l'environnement.

En outre, des enquêtes effectuées dans le cadre de notre thèse de doctorat, nous ont également confirmé la présence active de certains pasteurs en milieu rural fragile, que ce soit au sein d'organismes à but non lucratif, à caractère associatif, caritatif ou religieux.

Les diverses solutions préconisées par le Comité des affaires sociales dans le but de favoriser un développement territorial plus solidaire sont pertinentes et appropriées. Elles nécessitent toutefois des interventions à deux niveaux, soit le renforcement du rôle de l'État en matière de lutte aux disparités régionales et la mise en place d'une nouvelle gouvernance mondiale telle que proposée par la Commission des Épiscopats de la Communauté européenne.

Le renforcement du rôle de l'État

L'État constitue ni plus ni moins le pivot de la machine économique. C'est à lui que revient la charge de mettre en place une stratégie de développement intégré pour l'ensemble de la province, d'atténuer les disparités régionales et de créer des mécanismes qui faciliteront la reconversion économique des régions périphériques. Ces mécanismes devraient aussi favoriser une répartition spatiale plus équitable de l'activité économique. L'un des principaux rôles de l'État n'est-il pas d'assurer les grands équilibres territoriaux et de renforcer la solidarité nationale?

Les instances gouvernementales de niveau supérieur doivent mettre en place des actions structurantes qui dépassent les capacités des seuls acteurs locaux. En effet, les problèmes des régions périphériques ne peuvent se résoudre par un simple appel à la prise en main du milieu. À plusieurs endroits, particulièrement dans les localités de petite taille démographique, les forces vives des communautés locales s'effritent en raison du syndrome du TLM (Toujours les Mêmes). Ce syndrome amenuise un tissu social déjà fragilisé par le vieillissement de la population, un phénomène accéléré par la migration des jeunes.

[...] L'intervention publique ne saurait être guidée par les seules considérations d'efficience économique. Les instances gouvernementales supérieures ont un rôle fort important à jouer en matière d'équité et de justice sociale. S'il est vrai que l'État ne peut pas tout faire, cela ne l'empêche pas de concevoir de nouveaux outils de développement et de répartition de la richesse collective.

Investissements massifs

De manière plus concrète, ce renforcement doit se traduire par des investissements massifs en termes de développement régional et d'aménagement du territoire afin de favoriser la création d'emplois et une meilleure répartition du peuplement. Actuellement, l'enveloppe consacrée au développement régional représente, bon an mal an, moins de 1 % du budget du gouvernement provincial.

Dans la même lignée, la politique nationale de la ruralité, en vigueur depuis 2001, constitue une mesure intéressante en matière de développement local. Par ailleurs, force est de constater que cette politique ne peut, dans son état actuel, inverser les tendances lourdes de l'économie dominante.

En outre, elle souffre d'un sous-financement considérable. En effet, le budget de 90 millions sur cinq ans pour plus de 1000 localités ne représente qu'une moyenne annuelle de 18 000 $ pour chacune des municipalités admissibles, soit 11,25 $ par personne. Il est donc peu probable que l'on puisse favoriser la création d'emplois stables et bien rémunérés avec pareille somme. [...] De l'argent neuf devra donc être investi à la résolution de ces problèmes davantage d'ordre structurel.

Une décentralisation de certains pouvoirs, notamment dans le domaine forestier, est également à envisager. La forêt représente un potentiel de développement très intéressant en raison de sa grande diversité. Mais la maîtrise de ce potentiel échappe aux communautés locales en raison d'un mode d'exploitation qui commande une productivité à tous crins. Enfin, certaines politiques gouvernementales devront être assouplies et modulées en fonction de la réalité et des spécificités des régions à problèmes.

Nouvelle gouvernance mondiale

La mise en place d'un modèle de développement plus solidaire implique des changements majeurs en ce qui a trait aux modes actuels de gouvernance mondiale. Depuis quelques années, on parle de la nécessité d'une gouvernance mondiale principalement pour pallier le défaut de régulation étatique face au phénomène de mondialisation. Si la plupart des analyses demeurent critiques, l'idée est utile parce qu'elle exprime un souci démocratique de dialogue, de négociation et de compromis.

Certes, les fondements de ce nouveau modèle restent à inventer. Comment concilier l'économique et le social de façon à favoriser un développement plus humain? Cependant, quelques éléments de réponse ont été proposés par la Commission des Épiscopats de la Communauté européenne dans un document paru sous le titre «Notre responsabilité pour que la mondialisation devienne une opportunité pour tous».

Cette commission suggère notamment la création d'un Groupe de gouvernance mondiale, une instance de vigie qui assurerait un minimum de cohérence, de coordination et d'arbitrage entre les diverses organisations internationales. Composé des 24 chefs de gouvernement qui possèdent des directeurs exécutifs dans les conseils d'administration du FMI et de la Banque mondiale, ce groupe, auquel se joindrait le secrétaire général de l'ONU et les directeurs généraux du FMI, de la Banque Mondiale, de l'OMC et de l'OIT, permettrait à toutes les régions et à tous les peuples du monde de faire entendre leurs voix et de se rapprocher de «l'autorité publique de compétence universelle» préconisée par le pape Jean XXIII en 1963.

L'élaboration d'un nouveau modèle de développement territorial plus solidaire ne relève pas de l'utopie. Diverses formes de partenariat et de concentration misant davantage sur l'accumulation du capital humain se mettent en place, et ce, à toutes les échelles géographiques. À ce titre, le mouvement ATTAC nous apparaît une excellente initiative porteuse d'un nouveau projet de société. Ce projet interpelle tous les acteurs de la société civile et religieuse. L'État doit assumer ses responsabilités en investissant davantage dans les milieux à problèmes socio-économiques sérieux. En même temps, l'Église peut offrir son soutien et ses idées à la mise en place d'un modèle de développement plus respectueux de la personne humaine, valeur première de ce nouveau modèle.