72e congrès de l'ACFAS à l'UQAM - Comment mettre la science au coeur des Montréalais?

Dans le cadre du congrès de l'ACFAS 2004 qui se tient cette semaine à l'Université du Québec à Montréal, des dizaines de chercheurs de tous horizons feront part des résultats de leurs plus récentes recherches. Au cours des prochains jours, nous publierons dans cette page quelques textes rédigés à notre demande par certains des chercheurs invités.

La science a été longtemps porteuse de l'espérance de l'humanité: le dévoilement du monde ne pouvait conduire qu'au bien-être, l'avenir radieux passait par le progrès, l'optimisme était au rendez-vous. Mais la science a perdu une grande partie de son autorité morale depuis le milieu du XXe siècle: après Auschwitz et Hiroshima, après Bophal et Tchernobyl, comment voir la science et la technique comme bienfaitrices de l'humanité? Au contraire, la science est parfois devenue porteuse d'insécurité collective. Le découpage des disciplines en multiples spécialités conduit à des savoirs de moins en moins lisibles, difficile à comprendre même pour les savants entre eux: c'est le savoir en miettes!

Ainsi, au moment où on l'utilise le plus, la science paraît à la fois moins lisible et moins crédible. Cette baisse de la valeur morale de la recherche a des incidences sur le statut du chercheur, passant de la figure de référence à celui d'un technicien manipulé, parfois manipulateur. Ce déclin moral s'accompagne d'une baisse sensible des vocations. Alors que les gouvernements ont réaffirmé au cours de ces dernières années leur volonté de propulser le Canada et le Québec au rang des premières nations scientifiques dans le monde, on voit baisser la fréquentation des étudiants dans les domaines scientifiques. Bien que Montréal soit l'une grandes villes universitaires d'Amérique du Nord, la proportion de diplômés au baccalauréat y est faible (20 %), en particulier en science.

L'attrait des jeunes vers la science passe par le développement de la culture scientifique et technique. Il s'agit d'un domaine où le Québec a un important retard, surtout si on le compare à l'Europe ou aux États-Unis: il n'y a pas de médiathèque scientifique à Montréal, les musées de sciences y manquent cruellement de fonds... Le désengagement du gouvernement fédéral fait mal; et, alors que le gouvernement du Québec consacre environ 11 milliards par année à l'éducation, il ne dépense que 5 millions dans la culture scientifique, moins qu'une goutte d'eau! (Conseil de la science et de la technologie, rapport de conjoncture 2004). Les programmes actuels financent des projets ponctuels, sans éléments structurants, sans développer les synergies entre les nombreux organismes existants.

Le Québec ne pourra se maintenir longtemps dans la Société des Savoirs s'il ne développe pas mieux sa culture scientifique. Après la formation qui même au premier emploi, il faudra que chacun puisse suivre l'évolution des technologies tout au long de la vie. Le temps de la formation et le temps de profession seront de plus en plus partagés. Ainsi, les universités verront leur rôle se modifier, et elles devront s'investir dans le développement de la culture scientifique, de concert avec les musées, les associations, les organismes de loisirs et les médias. Du fait de leur tradition critique, elles devront également participer aux débats sur le rôle des sciences, et former un public averti et conscient, capable d'utiliser la technologie tout en en mesurant les impacts. En se rapprochant de leur milieu, les universités permettront aux chercheurs de mieux se situer comme des acteurs sociaux. La culture scientifique est donc une façon d'échanger dans les deux sens, entre les créateurs de science dans les universités, et les utilisateurs dans le public. Les deux y ont à gagner!

C'est dans cet esprit que l'UQAM construit actuellement son projet «Coeur des Sciences», au sein du Complexe des sciences de l'Université, au Nord de la Place des Arts. Il a pour mission de développer la culture scientifique: percevoir et démythifier ce qu'est la science, comprendre comment elle se construit, quels en sont ses impératifs, ses limites, et être capable d'en discuter les enjeux. Il devrait attirer le public et en particulier les jeunes, en complémentarité avec les autres institutions scientifiques de Montréal. Il constituera un lieu d'échange entre les scientifiques en action et les publics étudiants et adultes. Dès 2006, il offrira une médiathèque, un centre de conférences, une agora, et des espaces d'exposition. Une de ses caractéristiques originales sera d'y associer les arts et les sciences.

On considère souvent l'art et la science comme des pôles opposés, comme des activités incompatibles; on est toujours surpris d'apprendre que tel physicien nucléaire joue du violon, que tel chimiste écrit des vers, ou qu'un peintre s'inspire de cartes géologiques! En réalité, l'art et la science partagent plusieurs valeurs essentielles, telle que la créativité et la recherche de l'esthétique. Dès l'antiquité, les Grecs avec Pythagore cherchaient à harmoniser les sciences et les arts autour de la musique. Au début du XXe siècle, Poincaré affirmait que le scientifique étudiait le monde principalement parce qu'il est beau. La recherche de la beauté des formes, de l'harmonie des processus, de l'élégance d'une solution mathématique, illustrent la convergence des approches des artistes et des scientifiques, même si ces derniers s'en défendent souvent.

Depuis un quart de siècle, le développement de l'informatique a accéléré ces échanges: ainsi, nos capacités de représentation de l'imaginaire scientifique ont été complètement bouleversées et ont modifié la nature même des contenus. De leur côté, les artistes sont fortement influencés par les progrès technologiques, tant au niveau des objets à représenter que de la technique artistique. La peinture devient technologique, et même bionique, la littérature profite du traitement de texte, une nouvelle musique émerge de l'ordinateur, les oeuvres sont de plus en plus virtuelles et éphémères. On a donc un mouvement symétrique: les arts deviennent des médias de communication de la science, tandis que les artistes s'inspirent très tôt des techniques issues des développements scientifiques.

Cette convergence offre une occasion unique de réhumaniser la science, de ré-introduire le sensible, peut être même d'y reconstruire du sens. Un rapprochement des arts et sciences mettra ainsi en lumière leurs valeurs communes, provoquera des questionnements et approfondira les significations. On pourra ainsi tenter de réunir l'affectif et l'intellect, l'imaginaire et le réel, le personnel et l'impersonnel. Le «Coeur des Sciences» sera un lieu où le mariage des disciplines permettra de reconstruire une vision moins fragmentée et plus lisible du monde en faisant co-exister le complexe et l'harmonie dans un équilibre dynamique.