Les Métis de l’est du Canada: une quête de reconnaissance difficile

«Le danger d’amalgames servant à nier en bloc l’existence de cultures métisses dans les provinces de l’est du Canada pose problème selon nous», affirme l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Le danger d’amalgames servant à nier en bloc l’existence de cultures métisses dans les provinces de l’est du Canada pose problème selon nous», affirme l'auteur.

Le 6 novembre 2018, Darryl Leroux publiait dans Le Devoir (rubrique Des Idées en revues) un texte suggérant que l’histoire des Métis au Québec faisait partie de ce mythe qui vise à laver la conscience des Canadiens français du colonialisme selon la présence de métissage historique au sein de sa population. Il est suggéré que cette impulsion néocoloniale des Québécois-métis se ferait au détriment de la souveraineté des Premières Nations et Inuit. Nous croyons devoir recadrer de telles affirmations qui minent les efforts de reconnaissance des Métis de l’Est. Bien que nous reconnaissons certains des enjeux soulevés par Leroux, le danger d’amalgames servant à nier en bloc l’existence de cultures métisses dans les provinces de l’est du Canada pose problème selon nous.

Depuis l’inclusion constitutionnelle des Métis au nombre des peuples autochtones en 1982, au moins deux visions identitaires métisses s’opposent farouchement. D’une part, il y a la vision exprimée par le leader métis Harry Daniels qui reconnaît à tous les Métis, peu importe leur localisation au Canada, le droit de s’identifier comme Métis si cela correspond à leur façon de se rattacher au monde. D’autre part, le Métis National Council défend une doctrine identitaire ethnonationaliste, qui restreint l’identité métisse aux provinces à l’ouest du Québec, et plus précisément aux descendants des Métis du Nord-Ouest que l’on associe aux évènements politiques de la rivière Rouge. Jusqu’à ce jour, seules les organisations métisses de l’Ouest faisant la promotion de cette idéologie restrictive bénéficient de la reconnaissance officielle du gouvernement fédéral, et de millions en subvention.

Sur le plan juridique, la question de savoir qui sont les Métis a connu certains éclaircissements en 2003, lorsque la Cour suprême du Canada fut appelée à se prononcer sur l’identité des porteurs de droits métis. En rendant sa décision, la Cour suprême articula un « test » en dix points pour y parvenir, dont la démonstration d’un lien ancestral avec une communauté historique (R. c. Powley, 2003). Le cas Powley demeure intéressant, car il se situe à l’extérieur des limites idéologiques des partisans de la vision restrictive de l’identité métisse. La famille Powley n’a en effet aucune connexion ancestrale avec la rivière Rouge au Manitoba, et est issue historiquement d’une communauté dont la naissance est jugée indépendante de la matrice culturelle des Métis du Manitoba. Il n’est donc pas étonnant de voir les partisans les plus radicaux de l’idéologie nationaliste métisse dénoncer ce qu’ils considèrent comme une atteinte à l’intégrité de leur nation par un processus juridique extérieur à celle-ci. La décision du plus haut tribunal canadien protège cependant la possibilité pour les « autres Métis » d’exister, au prix d’une reconnaissance juridique que les Métis de l’Est perçoivent de plus en plus comme la seule voie possible afin de protéger leur culture.

Manque de soutien

Cette poursuite de reconnaissance des Métis de l’est du Canada n’est toutefois pas sans embûches. Notons d’abord que les Métis de l’Est subissent le manque de soutien des autorités fédérales, ce qui plonge leurs organisations dans une situation de pauvreté. Les Métis doivent ensuite criminaliser leurs revendications identitaires, en commettant souvent un geste illégal (souvent une infraction de chasse ou de pêche) qu’ils tenteront de défendre selon une défense constitutionnelle devant les tribunaux ; un processus non seulement onéreux, mais dont l’issue demeure incertaine. À cet égard, il faut savoir que plusieurs Métis furent historiquement expulsés des réserves créées pour les « Indiens ». Leurs tentatives de se constituer en communauté ou de rejoindre une réserve (par exemple au Témiscamingue en 1896) furent également refusées par les autorités coloniales. Il s’ensuit que demander aux Métis de l’Est de prouver l’existence de « communautés historiques » — alors que le gouvernement a combattu cette possibilité même — devient souvent une entreprise kafkaesque.

Ce contexte social tendu se voit en outre amplifié par certains académiciens qui n’hésitent pas à dénigrer les Métis de l’Est en prétextant qu’ils ne devraient pas utiliser le terme « Métis » (un terme que ceux-ci souhaitent réservé aux seuls Métis de l’Ouest). Les Métis de l’Est se font en outre reprocher des intentions secrètes, hostiles ou de l’opportunisme allant à l’encontre des « véritables » autochtones, selon des procès d’intention que l’on généralise à l’ensemble des Métis des provinces de l’est du pays. Ces critiques nourrissent en retour les craintes de plusieurs Premières Nations, qui voient dans la montée des Métis un phénomène inquiétant. Il est vrai que la désorganisation des Métis de l’Est profite parfois à des individus qui s’inventent comme « chefs », et font leurs choux gras au fil de promesses impliquant parfois diverses fraudes, par exemple sur le plan d’exemptions fiscales réservées aux Indiens inscrits. Le plongeon vers les amalgames devient dès lors d’autant plus facile pour les détracteurs des Métis de l’Est.

Et pourtant, la mesure pleinement révolutionnaire de la question des Métis de l’Est passe peut-être par la volonté de certains d’entre eux de court-circuiter le processus de reconnaissance passant normalement par les autorités canadiennes. Certains Métis de l’Est espèrent en effet négocier un processus de reconnaissance et de protection de gré à gré sous l’égide des lois et de la souveraineté toujours existante des Premières Nations et des Inuit, avec qui les Métis partagent le territoire et le destin d’une coexistence.

Observant avec inquiétude les dirigeants de la Manitoba Métis Federation qui supportent désormais ouvertement les pipelines, à l’inverse des Premières Nations qui s’y opposent, plusieurs comprennent en effet que les Métis de l’Est qui mendient une reconnaissance auprès des gouvernements deviennent particulièrement vulnérables à la fabrication d’un consentement autochtone pour d’éventuels projets de développement. Un nombre grandissant de Métis de l’Est espèrent ainsi une reconnaissance et une protection de leur culture par l’entremise des Premières Nations et des Inuit, avec qui un processus d’éducation et de responsabilité mutuelle pourrait prendre son envol. Certains murmurent en effet que lorsqu’Ottawa aura compris comment manipuler les intérêts des Métis de l’Est contre les autres peuples autochtones, tout rapprochement de fraternité véritable s’évanouira de façon définitive. La solution à cette violence latérale passerait ainsi par l’affirmation de processus de gouvernance entre les peuples autochtones, incluant les Métis de l’Est, et non par la négation des souverainetés autochtones existantes.

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